Le Jockey ou le western à Montparnasse

En 1923, Montparnasse connait un véritable séisme. Jusqu’alors, la vie nocturne s’arrêtait à la fermeture des cafés restaurants comme le Dôme et la Rotonde. Avec le cabaret Le Jockey, installé à l’angle de la rue Campagne Première et du boulevard du Montparnasse, la nuit n’a plus de limite. Le succès est immédiat…

Dans Comœdia, le journal culturel français, André Warnod (1885-1960), le goguettier, critique d’art et dessinateur, écrivait : « Lorsqu’il existe un endroit curieux et sympathique, il faut bien se garder d’en trop parler sans quoi tout est bientôt fini. Mais il n’y a plus à faire discret en parlant du Jockey. Il commence à être bien repéré » (21 fév. 1924).

Le Caméléon se métamorphose

L’Académie du Caméléon, cabaret artistique et littéraire fondé en 1921 au 146, boulevard du Montparnasse (14ème arr.). L’enseigne du Caméléon est visible au dessus de la porte qui fait l’angle (crédit : Roger-Viollet, avril 1923 – source : Paris en images).

L’idée du Jockey serait née au sein de la petite communauté des artistes américains expatriés. Copeland, musicien, et Miller, ancien jockey, ont découvert que les Américains de Montparnasse rêvaient de disposer d’un club à eux, sans avoir à s’éloigner de leur village. En 1923, le premier cabaret The Jockey s’installe au 146 boulevard du Montparnasse, à l’angle de la rue Campagne-Première, en lieu et place du Caméléon. Les nuits des Montparnos n’ont plus de limite. Le peintre américain Hilaire Hiler (1898-1966) et son complice Bob Lejeune, ancien stewart de paquebot, sont les maîtres des lieux. Kiki raconte « Nous avons inauguré une boite toute petite et qui promet d’être gaie. C’est le Jockey parce que Miller qui s’y intéresse est jockey […] tous les soirs on se retrouve comme en famille. On boit beaucoup, tout le monde est gai. Tout Paris vient s’amuser au Jockey ».

Ça ne semble pas du goût de tout le monde. Dans le Mercure de France, on pouvait lire « La vieille auberge du Caméléon, au coin du boulevard [Montparnasse] et de la rue Campagne Première, où se tenaient sous la direction d’Alexandre Mercereau, d’excellentes soirées vouées aux Lettres françaises, a été transformée en une sorte de bar du Texas, à l’enseigne du Jockey » (15 nov. 1924).

Ci-contre : Vue du Jockey à l’angle du la rue Campagne-Première et du boulevard du Montparnasse, vers 1925.

René Brunschwick raconte dans Le Siècle : « Auparavant des gens de lettres, des artistes dramatiques venaient vanter la valeur de jeunes inconnus ou méconnus, ou bien s’efforçaient de rehausser une gloire chancelante. L’Académie les Gens de Lettres, les Poètes français, l’Opéra, le Français, l’Odéon se donnaient rendez-vous là devant un public de choix. Les mêmes y fréquentent encore. Mais si les personnages n’ont pas changé, le but est différent. Alors l’ordre, le silence, une atmosphère quasi religieuse étaient de règle. Aujourd’hui, le chahut, la « blague » et l’esprit frondeur se mélangent agréablement entre 10 heures et 3 heures du matin » (13 nov. 1924).

Le tout Paris se donne rendez-vous au Jockey

A l’intérieur, les travaux sont réduits au minimum, une ambiance de saloon, un comptoir en bois, des tables contre les murs et une minuscule piste de danse.

Ci-contre : Le Crapouillot, périodique satirique, du 16 avril 1924, avec un dessin de Jean Oberlé sur le Jockey à Montparnasse.

Au dehors Hiler a couvert les murs tout noirs de silhouettes blanches représentant un Indien d’Amérique à cheval avec un tomahawk, un cowboy, des Mexicains en poncho, des Indiens emmitouflés dans une couverture et un crâne de bovin à longues cornes du Texas. Rapidement le tout Paris rapplique dans ce nouvel établissement « grand tout juste comme un mouchoir d’honnête homme » (Les Modes de la femme de France, 17 août 1924) et vient s’amuser au Jockey. On se faufile, on s’empile, on se démène pour trouver une place. André Warnod écrit encore : « Il y a près de la porte un bar en bois où l’on boit debout en tenant son verre en équilibre. Sur les tables les nappes sont en papier et on a de la chance quand on peut s’asseoir sur une demi chaise. C’est ainsi aujourd’hui qu’on fait les bonnes maisons » (21 fév. 1924).

Toujours dans Comœdia, André Warnod décrit ainsi le cabaret : « Les murs sont couverts de grandes affiches multicolores, des affiches comme on en voit partout mais collées de travers, chevauchant les unes par-dessus les autres, tout de guingois, tout de traviole, sur les murs, au plafond. D’autres pendent comme des oriflammes à la poutre médiane et de grandes pancartes blanches posées dans ce flamboiement aveuglant, comme des papillons, portent écrites en grosses lettres manuscrites des recommandations souvent facétieuses et rédigées dans un anglais difficilement traduisible » (21 fév. 1924).

L’idée est de mélanger toutes les faunes du quartier. Hiler a surpris d’emblée la clientèle en baissant le tarif des consommations. Dans Paris-soir (12 juin 1924, pp. 1-2), Maurice-Verne décrit longuement l’ambiance du Jockey :

Photographiés de jour devant le cabaret le Jockey, en novembre 1923, tout le monde portant des manteaux et les peintures de Hiler n’apparaissent pas encore sur la façade. On a identifié : Bill Bird, journaliste, Kiki, modèle, Martha Dennison, Jane Heap et Margaret Anderson, fondatrices de la revue d’art et de littérature The Little Review, Ezra Pound, poète, musicien et critique, Man Ray, photographe et peintre, Mina Loy, écrivaine et poétesse, Tristan Tzara, écrivain, poète et essayiste, Jean Cocteau, poète, graphiste, dessinateur, dramaturge et cinéaste, Hilaire Hiler, peintre, pianiste de jazz et psychologue théoricien de la couleur, Miller, l’ancien jockey, Les Copeland, pianiste, Caughell, Curtis Moffat, photographe.

On retrouve du beau monde au Jockey. Certains fidèles sont présents sur ces clichés dont je n’ai pas retrouvé le ou les auteurs. Parmi les clients du Jockey on trouve également Ernest Hemingway, Louis Aragon, Foujita, Moïse Kisling, Pascin, Charles Fegdal, Othon Friesz, Tristan Derème, Lucien Aressy…

Le tout Paris se presse au Jockey pour entendre Hiler jouer du piano jazz avec son singe sur l’épaule. Kiki, qui vit alors avec Man Ray au 31 bis rue Campagne Première, s’y produit régulièrement. Elle y chante un répertoire grivois et danse le cancan.

Quelques mois après son ouverture, le cabaret se transforme et se diversifie. René Brunschwick décrit dans Le Siècle : « A la fin du mois on pourra admirer ses agrandissements. Le peintre Robert Barriot décore le sous-sol qui doit être aménagé en caveau. C’est là que la société élégante et artiste se réunira chaque jour entre 5 et 7 pour prendre le thé. On aura également accès au premier étage où l’on est en train d’installer un restaurant destiné à abriter les expositions mensuelles » (13 nov. 1924).

Le cabaret « The Jockey » à l’angle du boulevard Montparnasse et de la rue Campagne-Première (14e arr.) (crédit : Albert Harlingue/Roger-Viollet – source : Paris en images)

Dans Le Soir (19 mai 1925), le journaliste Pierre Lazareff semble trouver que les établissements de Montparnasse s’embourgeoisent et deviennent snob. Le Jockey n’échappe pas à cette tendance.

Le Jockey déménage

En 1932, le cabaret traverse le boulevard pour s’installer au n° 127 du boulevard Montparnasse.

Comme pour sa localisation d’origine, Le Jockey est à nouveau à l’angle d’une rue (la rue de Chevreuse). En regardant trop vite les photographies de l’établissement on peut tout à fait confondre les deux localisations. Un point de repère peut être l’enseigne lumineuse placée cette fois verticalement.

L’enseigne lumineuse de la boîte de nuit « Le Jockey » au 127 bd du Montparnasse (6ème arr.), en 1939. (crédit : Pierre Jahan/Roger-Viollet – source : Paris en images)

De nos jours


Les sources de cet article : « Kiki, reine de Montparnasse » (1988) de Lou Mollgaard (ed. Robert Laffont, pp. 124-143), « Léonard Tsuguharu Foujita » (2001) de Sylvie Buisson, Dominique Buisson (ACR édition, vol. 1, p. 108, 163, 246), « Tristan Tzara » (2002) de François Buot, l’article « Kiki, au Jockey » (2013) du blog Le Montparnasse de Kiki et Mememad.

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