Maison Lavenue

Avez-vous déjà remarqué, au 1 rue du départ, le balcon gravé des lettres majuscules, LAVENUE ? Au début j’ai cru qu’il manquait l’apostrophe, mais en cherchant un peu j’ai compris que c’était le nom de l’établissement qui occupait ce bâtiment dès la seconde moitié du 19ème siècle.

Fondée en 1854, la Maison Lavenue, aussi appelée l’Hôtel de France et de Bretagne, est située au 1-3 rue du Départ et au 68 boulevard du Montparnasse. Elle donne directement sur la place de Rennes, l’actuelle place du 18 juin 1940, et se trouve juste à côté de l’ancienne gare de l’Ouest.

Rénovée en 1897, lors du changement de direction, elle est fréquentée par des personnalités des arts et des lettres et propose plusieurs espaces pour des clients plus ou moins fortunés.

L’hôtel-restaurant Lavenue, place de Rennes, vers 1900, avec tout à droite, le Petit Lavenue. Au premier étage on peut lire sur la façade : « Gruffaz Successeur » et au 3ème étage, deux lanternes sont suspendues. Encore aujourd’hui les supports de ces lanternes sont visibles sur la façade.
A gauche, façade du côté du boulevard Montparnasse – A droite, détails de la façade du côté de la rue du Départ, avec les deux dates gravées dans la pierre : 1854 et 1897 (crédit : Les Montparnos, décembre 2020)

Dans « The Real Latin Quarter« , le livre de Frank Berkeley Smith publié en 1901, on peut lire que, parmi les habitués de Lavenue, on trouve Auguste Rodin (1840-1917), Paul-Alfred Colin (1838-1916), Alexandre Falguière (1831-1900), Jean-Paul Laurens (1838-1921), Léon Bonnat (1833-1922), James Abbott McNeill Whistler (1834-1903), John Singer Sargent (1856-1925), Thomas Alexander Harrison (1853-1930), Augustus Saint-Gaudens (1848-1907) et Frederick William MacMonnies (1863-1937).

Clients chez Lavenue (source : The Real Latin Quarter)

Lavenue dans la presse

Dans Le Charivari, le premier quotidien illustré satirique du monde, on peut lire le 21 mars 1884 : « La rive gauche n’aura bientôt plus rien à envier à la rive droite, comme confort, et comme élégance de ses établissements publics. Voici par exemple que sous l’impulsion intelligente de son nouveau propriétaire, M. Charuet, le restaurant Lavenue, déjà fort apprécié, vient de subir une transformation complète. Façades élégantes sur la gare et sur le boulevard Montparnasse, installation luxueuse des cabinets, salon-serre, téléphone, et le reste à l’avenant ; sans parler du jardin d’été dont les ombrages inviteront bientôt la clientèle de choix qui prisait déjà chez Lavenue une des première caves de Paris. Avis aux amateurs ».

Dans « Henriette », un feuilleton publié dans Le Figaro du 1er juin 1889, on trouve une description du jardin de Lavenue :

Dans Le Parti ouvrier du 11 février 1890, on apprend que le directeur de Lavenue, M. Charuet, décédé brutalement d’une congestion cérébrale, a prévu de récompenser ses collaborateurs :

Carte postale du restaurant Lavenue à l’angle du boulevard Montparnasse et de la rue du Départ, au début du 20ème siècle, donnant sur la place de Rennes, l’actuelle place du 18 juin 1940.
Rue d'Odessa à l'angle de la rue du départ
Sur le bâtiment à l’angle de la rue d’Odessa et de la rue du Départ on devine l’inscription surlignée en bleu : Hôtel de France et Bretagne – Maison Lavenue. Sur les vitres du premier étage, cerclé en bleu, sont gravées les initiales H.L. pour Hôtel Lavenue. On note au passage qu’une pharmacie, comme de nos jours, existe déjà à l’angle de cette rue.

Dans Le Figaro du 17 août 1897, on peut se faire une idée des aménagements réalisés lors de la rénovation entreprise par le nouveau directeur, M. Gruffaz : « C’est un coin parisien bien curieux que cette place de Rennes, si animée par un va-et-vient continuel. A côté de la façade sombre de la gare Montparnasse, au coin de la rue du Départ, un somptueux hôtel-restaurant se dresse orgueilleusement , attirant une clientèle aussi nombreuse que choisie. C’est l’ancien restaurant Lavenue, que M. Gruffaz, le directeur actuel, a fait magnifiquement restaurer, sous la direction de l’habile architecte Marnez. Jour et nuit, ce que Paris, la province ou l’étranger comptent de notoriété se réunit soit à l’hôtel, dont le luxe et le confort sont au-dessus de tout éloge, soit au restaurant aux salles spacieuses et claires, décorée avec le meilleur goût. Dans le jardin une nouvelle véranda, dont le plafond a été peint par Martens, donne asile, aux heures des repas, à des financiers, artistes, littérateurs, négociants cotés, qui, en savourant l’excellente cuisine et les meilleurs crus de la maison, font assaut d’esprit. M. Gruffaz a réussi à réunir dans son établissement, dont il conserve la veille renommée, tous les éléments du succès qu’il mérite à si juste titre. C’est là une heureuse innovation et un exemple à suivre « .

Dans Le Journal du 24 août 1897, on trouve une description de l’intérieur du restaurant Lavenue après sa rénovation :
« Les ors des décorations sont discrets ; l’éblouissement cru des blancs est tempéré par des guirlandes de fleurs de teintes tendres, l’air et le jour circulent partout ; les cabinets particuliers n’ont pas la banalité des locaux étriqués des établissements similaires. Ce sont de véritables boudoirs ! Il y a un jardin à ciel découvert avec bosquets pour l’été et un hall vitré orné de plantes vertes, pour l’hiver. »

Sur cette carte postale publicitaire, on devine l’entrée Guimard du métro juste devant Lavenue. Cette ligne a été mise en service en 1910.
Jardin du restaurant Lavenue
Véranda du restaurant Lavenue
A l’entrée de Lavenue, vous étiez accueilli par Mademoiselle Fanny derrière son comptoir depuis quarante ans (source : The Real Latin Quarter)

« Il y en a pour toutes les bourses, les petites comme les grandes, d’autant que, près du grand établissement destiné à la vie luxueuse des gens fortunés, un restaurant plus modeste, mais aussi plus pratique, et qui dans peu sera célèbre sous le nom de Petit Lavenue, fonctionne pour les humbles » (Le Journal, 24 août 1897).

Les serveurs et maître d’hôtel du Petit Lavenue

Les encarts publicitaires publiés dans la presse sont une bonne indication pour voir l’évolution des prix au Petit Lavenue : Le repas (sans boisson) est à 12 francs en octobre 1924. Il passe à 15 francs en juin de l’année suivante (Le Matin, 2 juin 1925)

Le grand hôtel-restaurant Lavenue est littéralement pris d’assaut par le Tout-Paris élégant et gourmet. […] M. Gruffaz a su exalter encore le vieux renom de ce luxueux établissement où l’on est traité princièrement à des prix très raisonnables. (Le Figaro, 12 oct. 1897)

« Tout ce que le Quartier Latin a possédé de jeunes artistes et de jeunes littérateurs pendant ces vingt-cinq dernières années, a passé par la maison Lavenue »

A. Pallier, La Liberté, 30 mars 1898

« Une des curiosités de Paris est, sans contredit, la figure de Bretonne sculptée par le maître Falguière sur la façade du restaurant Lavenue, place Montparnasse. Le propriétaire, M. Gruffaz, a fêté, hier, en un banquet intime cette œuvre magistrale. Cette fête, où le champagne Léon Laurent coulait à flots, a été de tous points réussie » (Le Journal, 7 avril 1898)

Intriguée par cette mention d’une figure sculptée en façade, j’ai tenté d’en savoir plus, malheureusement je n’ai trouvé aucune représentation.

« Des concerts symphoniques, par des artistes des Concerts-Lamoureux, Colonne et de la garde républicaine, auront lieu tous les soirs, dans les jardins de la maison Lavenue, à partir du 15 mai « (Le Figaro, 3 mai 1898).

L’établissement est référencé dans de nombreux guides comme dans le Guide des plaisirs à Paris de 1927 qui en fait la description suivante : « Maison connue par tous les viveurs pour sa chère succulente, ses vins de derrière les fagots et ses cabinets particuliers… dont on dit merveille. On vient de tous les coins de Paris diner chez Lavenue« .

Voici un des menus proposé par Lavenue en 1935 pour 60 francs :

Faits divers…

Il est amusant de lire la description d’une bagarre chez Lavenue parue le 12 juillet 1893 dans deux journaux différents : Le Petit Parisien, l’un des principaux journaux sous la Troisième République créé en 1876, et La Liberté, un quotidien parisien fondé en 1860 :

L’Intransigeant, quotidien français initialement d’opposition de gauche, évolue rapidement vers des prises de position nationalistes. En 1919, le journal interpelle en une les directeurs de Lavenue à propos du non affichage des tarifs majorés lors des concerts :

Jusqu’à la faillite en 1937 :

Jusqu’à nos jours…

Au 1-3 rue du Départ, l’hôtel-restaurant Lavenue a été remplacé par le restaurant Chez Dupont et le cinéma Miramar, et la pharmacie a perdu sa façade en bois, en 1955. On remarque que l’entrée du métro à une arche Guimard, disparue aujourd’hui.
Le slogan de Dupont, »Chez Dupont, tout est bon ».
Chez Dupont et le cinéma Miramar, en 1964. On note que l’entrée du métro Guimard a été remplacé par un mat avec le typique M jaune. Sur le toit on observe des structures métalliques sans doute pour supporter des enseignes publicitaires, qu’on retrouve sur la photo de 2007 ci-dessous.

Certains se souviennent que dans les années 1980, le restaurant Dupont laisse la place à une Taverne de Maître Kanter jusqu’en 1994. Aujourd’hui c’est un restaurant Hippopotamus qui fait l’angle du boulevard Montparnasse et de la rue du Départ.

Le 1-3 rue du Départ sur la place du 18 juin 1940 (ancienne place de Rennes), vu depuis la dalle de la tour Montparnasse (crédit : Les Montparnos, novembre 2007)
Place du 18 juin 1940 à Paris
De nos jours, au 1-3 rue du Départ, Chez Dupont a été remplacé par un restaurant Hippopotamus, le cinéma Miramar a été repris par Gaumont et la pharmacie est toujours là. Depuis le kiosque à journaux de gauche a été remplacé (crédit : Les Montparnos, août 2018).

"The real Latin quarter" de F. Berkeley Smith

The Real Latin Quarter (1901) de Frank Berkeley Smith (1869-1931)
Le chapitre 5 est consacré au déjeuner au restaurant Lavenue. 
Feuilletez le livre en ligne - Écoutez le livre audio (en anglais)
L’angle du boulevard Montparnasse et de la rue du Départ vers 1900, à gauche, et en janvier 2021, à droite.
Le 1-3 rue du Départ dans le 14ème arrondissement, en 1955 à gauche et en 2021 à droite. On note que le kiosque à journaux actuel est à peu près à l’emplacement de l’ancienne entrée du métro qui a été décalée sur la droite.
1-3 rue du Départ, 14ème arr.
Le 1-3 rue du Départ dans le 14ème arrondissement, en 1964 à gauche et en 2020 à droite.

Le Jockey ou le western à Montparnasse

En 1923, Montparnasse connait un véritable séisme. Jusqu’alors, la vie nocturne s’arrêtait à la fermeture des cafés restaurants comme le Dôme et la Rotonde. Avec le cabaret Le Jockey, installé à l’angle de la rue Campagne Première et du boulevard du Montparnasse, la nuit n’a plus de limite. Le succès est immédiat…

Dans Comœdia, le journal culturel français, André Warnod (1885-1960), le goguettier, critique d’art et dessinateur, écrivait : « Lorsqu’il existe un endroit curieux et sympathique, il faut bien se garder d’en trop parler sans quoi tout est bientôt fini. Mais il n’y a plus à faire discret en parlant du Jockey. Il commence à être bien repéré » (21 fév. 1924).

Le Caméléon se métamorphose

L’Académie du Caméléon, cabaret artistique et littéraire fondé en 1921 au 146, boulevard du Montparnasse (14ème arr.). L’enseigne du Caméléon est visible au dessus de la porte qui fait l’angle (crédit : Roger-Viollet, avril 1923 – source : Paris en images).

L’idée du Jockey serait née au sein de la petite communauté des artistes américains expatriés. Copeland, musicien, et Miller, ancien jockey, ont découvert que les Américains de Montparnasse rêvaient de disposer d’un club à eux, sans avoir à s’éloigner de leur village. En 1923, le premier cabaret The Jockey s’installe au 146 boulevard du Montparnasse, à l’angle de la rue Campagne-Première, en lieu et place du Caméléon. Les nuits des Montparnos n’ont plus de limite. Le peintre américain Hilaire Hiler (1898-1966) et son complice Bob Lejeune, ancien stewart de paquebot, sont les maîtres des lieux. Kiki raconte « Nous avons inauguré une boite toute petite et qui promet d’être gaie. C’est le Jockey parce que Miller qui s’y intéresse est jockey […] tous les soirs on se retrouve comme en famille. On boit beaucoup, tout le monde est gai. Tout Paris vient s’amuser au Jockey ».

Ça ne semble pas du goût de tout le monde. Dans le Mercure de France, on pouvait lire « La vieille auberge du Caméléon, au coin du boulevard [Montparnasse] et de la rue Campagne Première, où se tenaient sous la direction d’Alexandre Mercereau, d’excellentes soirées vouées aux Lettres françaises, a été transformée en une sorte de bar du Texas, à l’enseigne du Jockey » (15 nov. 1924).

Ci-contre : Vue du Jockey à l’angle du la rue Campagne-Première et du boulevard du Montparnasse, vers 1925.

René Brunschwick raconte dans Le Siècle : « Auparavant des gens de lettres, des artistes dramatiques venaient vanter la valeur de jeunes inconnus ou méconnus, ou bien s’efforçaient de rehausser une gloire chancelante. L’Académie les Gens de Lettres, les Poètes français, l’Opéra, le Français, l’Odéon se donnaient rendez-vous là devant un public de choix. Les mêmes y fréquentent encore. Mais si les personnages n’ont pas changé, le but est différent. Alors l’ordre, le silence, une atmosphère quasi religieuse étaient de règle. Aujourd’hui, le chahut, la « blague » et l’esprit frondeur se mélangent agréablement entre 10 heures et 3 heures du matin » (13 nov. 1924).

Le tout Paris se donne rendez-vous au Jockey

A l’intérieur, les travaux sont réduits au minimum, une ambiance de saloon, un comptoir en bois, des tables contre les murs et une minuscule piste de danse.

Ci-contre : Le Crapouillot, périodique satirique, du 16 avril 1924, avec un dessin de Jean Oberlé sur le Jockey à Montparnasse.

Au dehors Hiler a couvert les murs tout noirs de silhouettes blanches représentant un Indien d’Amérique à cheval avec un tomahawk, un cowboy, des Mexicains en poncho, des Indiens emmitouflés dans une couverture et un crâne de bovin à longues cornes du Texas. Rapidement le tout Paris rapplique dans ce nouvel établissement « grand tout juste comme un mouchoir d’honnête homme » (Les Modes de la femme de France, 17 août 1924) et vient s’amuser au Jockey. On se faufile, on s’empile, on se démène pour trouver une place. André Warnod écrit encore : « Il y a près de la porte un bar en bois où l’on boit debout en tenant son verre en équilibre. Sur les tables les nappes sont en papier et on a de la chance quand on peut s’asseoir sur une demi chaise. C’est ainsi aujourd’hui qu’on fait les bonnes maisons » (21 fév. 1924).

Toujours dans Comœdia, André Warnod décrit ainsi le cabaret : « Les murs sont couverts de grandes affiches multicolores, des affiches comme on en voit partout mais collées de travers, chevauchant les unes par-dessus les autres, tout de guingois, tout de traviole, sur les murs, au plafond. D’autres pendent comme des oriflammes à la poutre médiane et de grandes pancartes blanches posées dans ce flamboiement aveuglant, comme des papillons, portent écrites en grosses lettres manuscrites des recommandations souvent facétieuses et rédigées dans un anglais difficilement traduisible » (21 fév. 1924).

L’idée est de mélanger toutes les faunes du quartier. Hiler a surpris d’emblée la clientèle en baissant le tarif des consommations. Dans Paris-soir (12 juin 1924, pp. 1-2), Maurice-Verne décrit longuement l’ambiance du Jockey :

Photographiés de jour devant le cabaret le Jockey, en novembre 1923, tout le monde portant des manteaux et les peintures de Hiler n’apparaissent pas encore sur la façade. On a identifié : Bill Bird, journaliste, Kiki, modèle, Martha Dennison, Jane Heap et Margaret Anderson, fondatrices de la revue d’art et de littérature The Little Review, Ezra Pound, poète, musicien et critique, Man Ray, photographe et peintre, Mina Loy, écrivaine et poétesse, Tristan Tzara, écrivain, poète et essayiste, Jean Cocteau, poète, graphiste, dessinateur, dramaturge et cinéaste, Hilaire Hiler, peintre, pianiste de jazz et psychologue théoricien de la couleur, Miller, l’ancien jockey, Les Copeland, pianiste, Caughell, Curtis Moffat, photographe.

On retrouve du beau monde au Jockey. Certains fidèles sont présents sur ces clichés dont je n’ai pas retrouvé le ou les auteurs. Parmi les clients du Jockey on trouve également Ernest Hemingway, Louis Aragon, Foujita, Moïse Kisling, Pascin, Charles Fegdal, Othon Friesz, Tristan Derème, Lucien Aressy…

Le tout Paris se presse au Jockey pour entendre Hiler jouer du piano jazz avec son singe sur l’épaule. Kiki, qui vit alors avec Man Ray au 31 bis rue Campagne Première, s’y produit régulièrement. Elle y chante un répertoire grivois et danse le cancan.

Quelques mois après son ouverture, le cabaret se transforme et se diversifie. René Brunschwick décrit dans Le Siècle : « A la fin du mois on pourra admirer ses agrandissements. Le peintre Robert Barriot décore le sous-sol qui doit être aménagé en caveau. C’est là que la société élégante et artiste se réunira chaque jour entre 5 et 7 pour prendre le thé. On aura également accès au premier étage où l’on est en train d’installer un restaurant destiné à abriter les expositions mensuelles » (13 nov. 1924).

Le cabaret « The Jockey » à l’angle du boulevard Montparnasse et de la rue Campagne-Première (14e arr.) (crédit : Albert Harlingue/Roger-Viollet – source : Paris en images)

Dans Le Soir (19 mai 1925), le journaliste Pierre Lazareff semble trouver que les établissements de Montparnasse s’embourgeoisent et deviennent snob. Le Jockey n’échappe pas à cette tendance.

Le Jockey déménage

En 1932, le cabaret traverse le boulevard pour s’installer au n° 127 du boulevard Montparnasse.

Comme pour sa localisation d’origine, Le Jockey est à nouveau à l’angle d’une rue (la rue de Chevreuse). En regardant trop vite les photographies de l’établissement on peut tout à fait confondre les deux localisations. Un point de repère peut être l’enseigne lumineuse placée cette fois verticalement.

L’enseigne lumineuse de la boîte de nuit « Le Jockey » au 127 bd du Montparnasse (6ème arr.), en 1939. (crédit : Pierre Jahan/Roger-Viollet – source : Paris en images)

De nos jours


Les sources de cet article : « Kiki, reine de Montparnasse » (1988) de Lou Mollgaard (ed. Robert Laffont, pp. 124-143), « Léonard Tsuguharu Foujita » (2001) de Sylvie Buisson, Dominique Buisson (ACR édition, vol. 1, p. 108, 163, 246), « Tristan Tzara » (2002) de François Buot, l’article « Kiki, au Jockey » (2013) du blog Le Montparnasse de Kiki et Mememad.

Le Grand bazar de la rue de Rennes

Qui pourrait imaginer qu’au début du 20ème siècle, au 136 rue de Rennes à Paris, à la place du bâtiment de la Fnac, existait un splendide édifice Art nouveau hébergeant la quintessence du commerce moderne de l’époque ?

A la fin du 19ème siècle, dans son roman Au bonheur des dames, Émile Zola parle des « cathédrales du commerce moderne », les grands magasins. Dans le contexte de compétition entre les enseignes, plusieurs d’entre eux ont vu le jour dans des quartiers à fort potentiel, comme le Palais de la Nouveauté, boulevard Barbès en 1856, le Printemps, depuis 1865 sur le boulevard Haussmann ou la Samaritaine, fondée en 1870 rue de Rivoli. Implanté rive gauche se trouve également depuis 1852, le Bon marché. En 1906, le Grand bazar, de style Art nouveau, sort de terre rue de Rennes.

L’entrepreneur et homme d’affaires français, Eugène Corbin (1867-1952), fils d’Antoine Corbin, fondateur des Magasins réunis, a considérablement développé le modeste bazar familial nancéien pour en faire une chaîne de grands magasins. Également collectionneur d’art, il est un mécène majeur du mouvement Art nouveau de l’École de Nancy. En 1905, avec d’autres actionnaires, il confit à l’architecte Henry Gutton (1874-1963), la construction d’un nouveau magasin sur la rue de Rennes, à proximité de la gare Montparnasse et juste à côté de l’immeuble Félix Potin ouvert en 1904.

Ce bâtiment à structure métallique était le plus important édifice dans le style de l’École de Nancy présent dans la capitale et constituait en quelque sorte son manifeste. Les poutrelles métalliques de l’immeuble proviennent des ateliers de la rue de Vaugirard d’Armand Moisant (1838-1906), ingénieur et principal concurrent d’Eiffel. Les constructions en structure métallique semblent répandues à l’époque comme on peut le voir aussi à l’église Notre-Dame du travail inaugurée en 1902.

Situé au 136 de la rue de Rennes, à l’angle de la rue Blaise Desgoffe, le magasin est inauguré en grande pompe le 29 septembre 1906.

Grâce à la variété de leurs produits, à leur méthode de vente moderne et à la qualité de leur cadre, les grands magasins accueillaient une grande diversité de clients.

L’architecte a voulu une façade entièrement vitrée avec un encadrement métallique peint en vert foncé. Les vitres couvrent la hauteur des deux étages principaux, le plancher intermédiaire est en recul de 0,80 m de la façade et l’architecte prévoit des tablettes vitrées sur toute la hauteur pour servir de vitrine. Au dessus est l’étage de réserve, la façade y présente des parties pleines en briques cachées par des plaques de verre noir sur fond doré. La crête de couronnement est formé de fers en U et en T avec des ornements de cuivre repoussé.

Vue générale de l’intérieur du Grand bazar de la rue de Rennes (Paris, 6ème arr.) à 9h du matin le jour de l’inauguration le 29 septembre 1906.


A l’intérieur la tonalité des peintures est blanc ivoire et or. On trouve le grand hall sous verrière typique des grands magasins au temps ou l’éclairage artificiel était insuffisant. Le grand escalier est lui aussi caractéristique des magasins de l’époque qui ne connaissaient pas les escalators. Il n’y a qu’un ascenseur au fond du magasin. L’étage de réserve est masqué par une frise de staff (moulure).
Le plancher du rez-de-chaussée est en pente pour éviter les marches à l’entrée du magasin car il y a 1,20m de différence de hauteur entre la rue de Rennes et la rue Blaise-Desgoffes.

Visite officielle à 11h le jour de l’inauguration du Grand bazar de la rue de Rennes (Paris, 6ème arr.), le 29 septembre 1906.

Le bâtiment s’élevait sur cinq niveaux : un sous-sol, un grand espace au rez-de-chaussée et trois niveaux en galerie au-dessus. Un grand escalier central divisait l’espace en deux. Il permettait d’accéder aux galeries du premier et deuxième étages par des ponts-galeries.

Bien que situé à l’angle de deux rues, le bâtiment n’offre pas de dôme d’angle comme c’est le cas dans les autres grands magasins construits à la même époque.

En revanche, vingt-quatre épis sont dressés en amortissement des piles des travées. Sur un peu plus de cent mètres de façade, dix-sept épis, nettement plus élevés, reçoivent de petits fanions triangulaires et colorés ou des réclames sous formes de bannières.

Comme l’attestent différentes coupures de journaux, toutes les occasions sont bonnes pour proposer des animations et faire venir les clients, comme pour le premier anniversaire du Grand bazar en septembre 1907 ou lors des fêtes de noël.

Qu’est devenu le Grand bazar ?

En 1910, le Grand bazar devient les Grands Magasins de la rue de Rennes, puis la propriété des Magasins Réunis dans les années 1920.

Pendant la 1ère guerre mondiale, les vitrines du Grand Bazar étaient protégées contre les bombardements, comme on peut le voir sur cet autochrome du 10 mai 1918 (crédit : Auguste Léon – source : Département des Hauts-de-Seine, musée Albert-Kahn, Archives de la Planète, A 14 037 S).

Les Magasins réunis au 136 rue de Rennes (Paris, 6ème arr.). On reconnait juste à côté l’immeuble Félix Potin et l’ancienne gare Montparnasse au bout de la rue.

Vers 1960, une nouvelle façade plus banale est plaquée sur la façade d’origine de style Art nouveau.

Le bâtiment originel est détruit en 1972, puis reconstruit. En 1974, l’édifice devient un magasin Fnac, le premier magasin de l’enseigne à Montparnasse qui propose des livres.

La bâtiment au 136 rue de Rennes abrite de nos jours la Fnac et Uniqlo (crédit : Les Montparnos, octobre 2020).

Mes sources : l’article de Olivier Vayron « Dômes et signes spectaculaires dans les couronnements des grands magasins parisiens : Dufayel, Grand-Bazar de la rue de Rennes, Printemps, Samaritaine. » (2015), Wikipédia, les blogs Paris projet ou vandalisme et Paris 1900, l’art nouveau.

Chez Rosalie

Ce restaurant populaire situé dans le centre de Montparnasse, était l’un des préférés de Modigliani car la propriétaire, Rosalia Tobia, italienne comme lui, servait de nombreux plats de leur cuisine nationale et le laissait parfois payer en dessins et peintures.

Dans un article du 27 mars 1940 pour Marianne, l’hebdomadaire de l’élite intellectuelle française et étrangère, le peintre Foujita se rappelle qu’à la belle époque de Montparnasse « […] tout le monde était fauché. Souvent les artistes, pour payer leur écot, dessinaient sur le mur des restaurants. C’est ainsi que Chez Rosalie, un jour, Utrillo peignit deux fresques sur le mur. Quelques années après, Rosalie put faire découper le morceau de plâtre et le vendre très cher. »

Rosalia Tobia et son fils, Louis, devant la devanture du restaurant « Chez Rosalie ».

Qui est Rosalie ?

Née le 13 mars 1860 à Redondesco (Italie), Rosalia Tobia, de son vrai nom Thérèse Anna Amidani*, arrive dans le quartier Montparnasse à Paris en 1887 et rentre au service de la princesse Ruspoli comme femme de chambre.

Par la suite elle travaille chez Odilon Redon (1840-1916). L’un des amis du peintre demande à Rosalia de poser. Elle décide alors de devenir modèle.
Ensuite elle pose pour William Bouguereau (1825-1905), peintre académique qui a une prédilection pour les nus féminins et dont l’atelier est dans le quartier au 75 rue Notre Dame des Champs. Rosalia est présente dans bon nombre de ses œuvres, tels que Jeunesse ou Les agneaux. Elle devient également modèle pour d’autres peintres comme Carolus-Duran (1837-1917), James Whistler (1834-1903), Emile Bayard (1837-1891) ou Pascal Dagnan-Bouveret (1852-1929).

En 1906, à 46 ans, Rosalia abandonne la carrière de modèle et décide d’ouvrir un restaurant. Elle fait l’acquisition, pour 45 francs (environ 125 €), d’un établissement ne payant pas de mine au 3 rue Campagne-Première dans le 14ème arrondissement à Montparnasse qu’elle baptise Chez Rosalie.

(crédit : Albert Harlingue / Roger-Viollet – source : Paris en images)

Elle y installe quatre tables rectangulaires avec plateau en marbre et pieds en fonte et six tabourets par table. Difficile d’imaginer 24 personnes dans un si petit espace que certains décrivent comme un « restaurant lilliputien ». La cuisine est largement italienne et la clientèle du midi est surtout constituée par des ouvriers du bâtiment travaillant dans le quartier.

L’intérieur de la crèmerie-restaurant « Chez Rosalie », le repère des artistes désargentés (crédit : Georges Alliés, 1918 – source : Wikipedia)

Rosalia est très protectrice envers les artistes et leur permet parfois de payer leurs repas avec leurs dessins, pour ensuite les accrocher aux murs de la pièce. Ainsi, les jours de dèche, les artistes et les écrivains, comme Guillaume Apollinaire, André Salmon, Max Jacob, Karl Edvard Diriks, Maurice Utrillo ou Moïse Kisling, se donnent rendez-vous « Chez Rosalie ». Dans ce restaurant, vous aviez un repas pour 2 francs et si vous ne pouviez vous offrir une assiette entière, Rosalia faisait aussi les demi-portions ou un minestrone pour 6 sous. Comme on peut le voir sur la photographie de couverture de cet article, Rosalia avait au menu : saucisson, mortadelle, soupe de pois cassés, ragout de porc, spaghetti, pommes de (?), salade de crudité et vin gris.

Par pure coïncidence, l’ouverture du restaurant a lieu la même année que l’arrivée de Amadeo Modigliani à Montparnasse en provenance de Livourne (Italie) via Montmartre.
Rosalia a une affection presque maternelle pour son compatriote Modigliani qui la paye très souvent avec des dessins ou même déjeune à l’œil. Malheureusement Rosalia n’apprécie pas particulièrement le style de Modi, et appelle ses dessins des « gribouillis ». Ils finissent souvent comme papier toilette ou pour allumer les fours.

Dans un article de la revue Toute la coiffure (juillet 1931), Michelle Desroyer rapporte les propos de Rosalia Tobia : « Pour payer son ardoise, Modigliani avait laissé chez moi des dessins. Quand il est devenu célèbre, je les ai recherchés, mais les souris les avaient grignotés.« 

Tête de femme (Rosalia) par Modigliani (ci-contre)

En 1929-1930, Rosalia ferme sa crèmerie-restaurant et s’installe dans le sud de la France, car l’endroit lui rappelle sa campagne natale. Elle décède le 30 décembre 1932 et est enterrée à Cagnes-sur-mer.

Qu’est devenu le restaurant ?

Suite au départ de Rosalia, le couple André Rémond et Angèle Merle, marié depuis février 1927, rachètent le restaurant « Chez rosalie » en 1930. Une photo de Ré Soupault semble avoir été prise dans le restaurant en 1935. Suite au décès d’André Rémond en mai 1956, le restaurant est racheté par André et Yvette Burger, en septembre 1956. L’activité de restauration se poursuit jusqu’en 1966, date à laquelle le restaurant est revendu et menacé de démolition dans le cadre d’un projet immobilier de grande ampleur qui a été réalisé depuis.

Il est parfois difficile d’imaginer qu’avant un bâtiment à la façade sans charme, se tenait un lieu emblématique de la belle époque de Montparnasse…

Le 3 rue Campagne-Première aujourd’hui (crédit : Les Montparnos, octobre 2020)

Au cinéma

Gilles Burger, fils des derniers propriétaires du restaurant, raconte qu’en 1957, le cinéaste Jean Becker et son équipe sont venus faire des repérages dans le restaurant, pour le tournage d’un film relatant la vie de Modigliani et ses relations tumultueuses avec Rosalia Tobia. « Montparnasse 19 » est sorti en avril 1958, puis ressorti quelques années plus tard sous le titre « Les amants de Montparnasse », cependant toutes les scènes se passant « Chez Rosalie » ont été tournées… en studio.


* En cherchant des informations sur Thérèse Anna Amidani (Rosalia Tobia), je suis tombée sur son acte de mariage avec Jean Tobia, le 18 juin 1887. Ils étaient alors domiciliés au 165 rue de Sèvres. Jean exerçait comme modèle pour peintre et Rosalia comme femme de ménage. Sur l’acte de naissance de leur fils, Louis Alceo Tobia, né le 21 juillet 1887, il est indiqué qu’ils résidaient au 8 impasse de l’Astrolabe dans le 15ème arrondissement.


La crèmerie-restaurant « Chez Rosalie »et sa propriétaire sont mentionnées dans de nombreux ouvrages comme « Kiki , reine de Montparnasse » de Lou Mollgaard (1988), « La Gourmandise de Guillaume Apollinaire » de Geneviève Dormann (1994), « Montparnasse. L’âge d’or » de Jean-Paul Caracalla (1997), « Dictionary of Artists’ Models » publié par Jill Berk Jiminez (2001), « Histoires secrètes de Paris » de Corrado Augias (2013)