La Californie à Montparnasse

Au 19e siècle, pour éviter les taxes sur les marchandises rentrant dans la capitale, de nombreuses guinguettes et gargotes s’installent aux portes de Paris. L’une d’elle, La Californie, sise entre la chaussée du Maine et le boulevard Edgar Quinet, était célèbre pour ses repas aux prix modiques…

La grande salle de La Californie dessinée en 1859 par Léopold Flameng (source : Musée Carnavalet)

Cette histoire débute au début du 19e siècle, à l’époque où Paris ne compte encore que douze arrondissements et est encerclé par le mur des fermiers généraux, limite qui permet de récolter, aux différentes barrières, la taxe sur les marchandises entrant dans la capitale. Extra-muros, l’embarcadère du Maine (ancien nom de la gare de chemin de fer) est mis en service en septembre 1840 et la gare de l’Ouest le remplace intramuros à partir 1852. Ce n’est qu’au 1er janvier 1860 que les limites de Paris sont étendues aux anciennes fortifications de Thiers(1). Un certain nombre de communes sont annexées, en totalité ou en partie à la ville de Paris qui va passer de 12 à 20 arrondissements. Ainsi le petit Montrouge et Plaisance vont former le 14e arrondissement de Paris.

Avant l’annexion, pour éviter cet impôt, de nombreuses gargotes s’établissent au-delà des barrières de Paris. Celle qui nous intéresse aujourd’hui se trouve près des barrières Montparnasse et Maine.

Le Père Cadet

Né à la Lande d’Airou (Manche) vers 1796, Gilles Cadet est tout d’abord ouvrier maçon. On le décrit comme un Hercule. Dans Le Gaulois on apprend qu’en 1838, il se marie à Paris avec la veuve d’un boucher de la chaussée du Maine (l’actuelle avenue du Maine). D’un document d’état civil, je déduis que son épouse est Pauline Thérèse Peigné, née vers 1806. A la tête d’un petit capital, il l’utilise pour fonder au n° 11 de cette chaussée (actuel 41-43 avenue du Maine), La Californie.

Dans « Paris qui s’efface » (1887), Charles Virmaitre (1835-1903) décrit ainsi le Père Cadet (p. 240) : « Ce n’était pas un philanthrope de carton comme le bazardier de l’Hôtel-de-ville. Il était réellement désintéressé, car non seulement il vendait bon marché, mais il distribuait gratuitement, sans affiches et sans réclames trois cents soupes et autant de portions par jour« .

Entre 1848 et 1850, Gilles Cadet est maire républicain de Montrouge. Le Gaulois rapporte dans ses colonnes une histoire se déroulant en 1848 :

Un jour, un radical à tous crins se présente à la mairie, demandant le citoyen Cadet ; on l’introduit dans le cabinet du maire.
– Citoyen, dit-il…
M. Cadet l’interrompt dès le premier mot et lui dit :
– Est-ce au citoyen Cadet ou au maire que tu parles ?… Si c’est au citoyen Cadet, je n’ai rien à dire ; mais si c’est au maire : chapeau bas !
Et joignant le geste à la parole, il saisit le chapeau du voyou et le jette de l’autre côté de la salle.

Le Gaulois, 21 février 1875

Grâce aux actes de mariage retrouvés en ligne, je sais que Gilles et Pauline ont au moins eu deux enfants. Le 2 décembre 1861, ils marient Pauline Marie Joséphine, leur fille de 20 ans, et le 19 février 1874 Paul Louis Philippe, leur fils de 29 ans.

Le réfectoire des pauvres

Peu après la révolution de février 1848, Gilles Cadet fonde au Petit-Montrouge, à l’enseigne de La Californie, un restaurant populaire à bon marché, où rapidement vont se retrouver les ventres affamés à la bourse plate. Le nom de l’établissement est certainement une allusion aux chercheurs d’or et à la ruée vers la Californie qui s’est amorcée à partir de 1848(2).

« Faut-il être dindon, pour croire de pareils canards ! », dessin de Charles-Edouard de Beaumont réalisé entre 1848 et 1850 (source : Musée Carnavalet)

Pour avoir une description de La Californie, il faut croiser les textes contemporains ou posthumes à la gargote du Père Cadet. On peut lire le chapitre que lui a consacré Alfred Delvau (1825-1867) dans « Paris qui s’en va et Paris qui vient » édité en 1860. C’est d’ailleurs dans cet ouvrage que l’on trouve la gravure de Léopold Flameng (1831-1911) en tête de cet article :

« Quand on sort de Paris par la barrière Montparnasse, […] on a devant soi une Gamaches permanente, c’est-à-dire une collection aussi variée que nombreuse de cabarets, de popines, de gargotes et autres buvettes : Les Mille Colonnes, Richefeu, les Deux-Edmond, le Grand Vainqueur, etc. En prenant le boulevard à droite, on longe rapidement quelques maisons jaunes, à persiennes vertes, à physionomie malsaine et débraillée; puis, on arrive à une allée boueuse, bordée d’un côté par un jeu de siam et, de l’autre côté, par une rangée de vieilles femmes qui débitent, moyennant un sou la tasse, une façon de brouet noir qu’elles voudraient bien faire passer pour du café. C’est l’Estaminet des pieds humides […]. Au bout de cette boue est la Californie, c’est-à-dire le réfectoire populaire et populacier de cette partie de Paris.« 

Peut-être que ces plans vous aideront à vous situer en suivant la description à partir de la barrière du Mont-Parnasse :

Le quartier autour des barrières du Maine et de Montparnasse en 1847, à gauche, et en 1855, à droite. On note que l’embarcadère du Maine a été remplacé par la gare de l’Ouest, intramuros. Le cercle bleu indique la zone où se trouvait approximativement La Californie.

« La Californie est enclose entre deux cours. L’une, qui vient immédiatement après le passage dont nous venons de parler, et où l’on trouve des séries de tables vermoulues qui servent aux consommateurs dans la belle saison. On l’appelle orgueilleusement le jardin, je ne sais trop pourquoi,— à moins que ce ne soit à cause des trognons d’arbres qu’on y a jetés à l’origine, il y a une dizaine d’années, et qui se sont obstinés à ne jamais verdoyer. L’autre cour sert de vomitoire à la foule qui veut s’en aller par la chaussée du Maine.
Le réfectoire principal est une longue et large salle, au rez-de-chaussée, où l’on ne pénètre qu’après avoir traversé la cuisine, où trône madame Cadet, — la femme du propriétaire de la Californie. Là sont les fourneaux, les casseroles, les marmites,tous les engins nécessaires à la confection de la victuaille.
 » (Alfred Delvau, 1860)

Dans l’ouvrage « Montparnasse hier et aujourd’hui » (1927) de Jean Emile-Bayard (1893-1943) précise qu’il y a plusieurs accès pour rejoindre La Californie. « Le fameux cabaret et restaurant populaire créé par le père Cadet […] se carrait entre la Chaussée du Maine (depuis l’avenue du Maine) et le boulevard de Vanves (aujourd’hui le boulevard Edgard Quinet). Par le passage des vaches, depuis passage Poinsot, ou par une ruelle de l’avenue du Maine ou bien encore par une étroite cour de la rue du Maine […] on accédait à La Californie ».

Plan parcellaire de la fin du 19e siècle de la zone du 14e arrondissement compris entre le boulevard du Montparnasse (en bas) et l’avenue du Maine (en haut à droite). Sur le bord droit du dessin, on reconnait la gare de l’Ouest et les rails de chemin de fer qui en partent. La zone en bleu est l’endroit où se trouvait La Californie, lorsque la rue du Départ, qui longe la gare, n’allait pas encore jusqu’à l’avenue du Maine. Notez que l’orientation de ce plan est inversée, par rapport aux plans précédents (source : Archives de Paris).

A noter, de l’autre côté de la chaussée du Maine, se trouvait le café de la Mère Saguet également fondé par le père Cadet, fréquenté parfois des littérateurs et des artistes, comme les peintres militaires Charlet et Raffet ou par l’historien journaliste Auguste Mignet (1796-1884) et le politicien Adolphe Thiers (1797-1877), mais c’est une autre histoire. (Le Gaulois, 22 février 1875)

Dans les documents déposés aux Archives de Paris par Adolphe L’Esprit (1853-1937), fonctionnaire de la Préfecture de la Seine, j’ai consulté une note manuscrite reprenant des passages du Larousse, le grand dictionnaire universel du XIXe siècle (1874-1875), au mot Montparnasse : « L’établissement le plus curieux du quartier est le restaurant de La Californie qui n’est qu’un vaste hangar muni de tables et de bancs massifs. Autrefois on se défiait si bien des consommateurs que les ustensiles de table, l’assiette, et le gobelet étaient rivés au bois par une chaine de fer, ce qui n’empêchait la clientèle d’être fort nombreuse« .

Feuillet consacré à La Californie, issu de la collection Adolphe L’Esprit (source : Ville de Paris/Bibliothèque historique).

En parlant des consommateurs qui fréquentent La Californie, Delvau décrit : « Ainsi, le pauvre honnête y coudoie le rôdeur de barrières, l’ouvrier laborieux y fraternise avec le gouâpeur(3) ; le soldat y trinque avec le chiffonnier, l’invalide avec le tambour de la garde nationale, le petit rentier avec l’ouvreuse de loges. C’est un tohu-bohu à ne pas s’y reconnaitre, un vacarme à ne pas s’y entendre, une vapeur à ne pas s’y voir.« 

Dans La France du 22 février 1875, on peut lire que Victor Hugo (1802-1885) aurait déjeuné à La Californie le 18 avril 1842. Est-il venu y faire une étude de mœurs et croquer quelques profils typiques du Paris populaire pour un de ses romans ou l’une de ses pièces ? On peut l’imaginer, car c’est la période où il se heurte aux difficultés matérielles et humaines.

Au menu de La Californie

Depuis toujours La Californie est la cantine destinée « aux ouvriers, aux travailleurs des rues, aux chiffonniers et à tous les pauvres diables qui se présentent. Là moyennant dix centimes – deux sous – payés d’avance, on reçoit un plat de viande que l’on peut manger debout ou emporter dans les deux grandes salles destinées aux consommateurs. » (L’Ordre de Paris, 25 novembre 1873)

Les témoignages sur la nourriture servie à la Californie sont parfois contradictoires. Alfred Delvau écrit : « Pour entrer dans ces hôtelleries de bas étage, il faut avoir nécessité bien urgente de repaître, c’est-à-dire avoir les dents aiguës, le ventre vide, la gorge sèche et l’appétit strident. » Et poursuit : « La cuisine de la Californie a affaire à des estomacs robustes et à des palais ferrés, — et non à des gourmets et à des délicats. Tels gens, tels plats. Le populaire ne connaît qu’une chose : le fricot. » Le plat principal est donc un ragout de viande avec des pommes de terre.
Charles Virmaitre raconte en 1887 que « la nourriture était excellente et la cuisine fort propre, la mère Cadet était impitoyable à ce sujet, elle boitait outrageusement, on l’avait surnommée la mère cinq et trois font huit(4), quand elle arrivait, les cuisinières criaient tout bas [sic] : Gare v’là le gendarme !

A en croire Delvau, « 5 000 portions sont servies par jour découpées dans un bœuf, dans plusieurs veaux et dans plusieurs moutons.
8 pièces de vin,— pour aider ces 5,000 portions à descendre là où faire se doit.
1 000 setiers de haricots par an.
2 000 setiers(5) de pommes de terre,
55 pièces de vinaigre d’Orléans — ou d’ailleurs.
55 pièces d’huile à manger, dans la composition de laquelle le fruit de l’olivier n’entre absolument pour rien
« .

A La Californie, il existe un abattoir et la viande toujours fraiche est découpée sur place. Une cinquantaine de femmes s’emploient à éplucher les légumes et les ragoûts sont préparés dans des marmites aussi grandes que des cuves.

Détail de la gravure de Léopold Flameng de la grande salle de La Californie (source : Musée Carnavalet)

Alfred Delvau parlant de la gravure de Léopold Flameng qui représente le réfectoire de La Californie : « Je ne puis que constater l’exactitude de son dessin et la véracité de son récit. Il raconte bien ce qu’il a vu et ce qui est visible tous les jours à l’œil nu, — depuis neuf heures du matin jusqu’aux dernières heures de la journée. Allez-y demain, allez-y après-demain,— vous y rencontrerez les mêmes acteurs jouant la même pièce : elle est encore au répertoire pour longtemps !« 

« En tout cas, on ne saurait se montrer exigeant — vu la modicité du prix des plats. Savez-vous que pour huit sous on peut dîner — et même copieusement — à La Californie ?… »

Alfred Delvau précise en note de son article que l’annexion en 1860 des communes de la banlieue à Paris va modifier l’organisation de La Californie. Son propriétaire, M. Cadet, paye à la commune de Montrouge une redevance quotidienne de 152 francs. Une fois dans Paris, il lui faudra payer à la ville la somme de 400 francs par jour, de quoi réduire considérablement ses marges.

Dans Le Nouvelliste de Bellac du 19 octobre 1872, on apprend le décès du chef cuisinier de La Californie, nommé Baron, qui occupait les fourneaux de l’établissement depuis son origine. L’article rappelle que lors du siège de 1870, « alors que les restaurateurs, traiteurs et marchands de vin avaient épuisé toutes leurs provisions et que les marchés étaient vides, seule La Californie a tenu table ouverte jusqu’à la fin du siège ». On peut se demander ce que le chef cuisinier servait à ses clients.

Le quartier du Montparnasse près de la gare de l’Ouest entre le boulevard du Montparnasse et l’avenue du Maine en 1886, à gauche, et en 1926, à droite. Le cercle bleu est la zone dans laquelle se trouvait La Californie. On note qu’en 1886, le passage Cadet a pris le nom du propriétaire de la gargote. Sur le plan de 1926 on remarque que la rue du départ a été prolongée jusqu’à l’avenue du Maine, impliquant la destruction d’un certain nombre de bâtiment dont La Californie.

Et après…

Le Père Cadet décède le 18 février 1875. Plusieurs journaux lui rendent hommage à cette occasion, mais ne sont pas d’accord sur son âge (75 ans pour La France et 79 ans pour Le Gaulois). Il avait déjà passé le flambeau depuis la fin des années 1860.

En 1906, un décret prévoit le prolongement de la rue du Départ jusqu’à l’avenue du Maine, entrainant la destruction de plusieurs bâtiments. Dans le compte rendu de la commission du Vieux Paris du 25 mai 1907, Pierre Louis Tesson (1855-1923) rappelle l’histoire de ce pâté de maisons et de La Californie. La commission décide alors d’en prendre une photo avant sa destruction.

Grâce à l’aide des documentalistes des fonds d’archives de Paris, j’ai pu identifier la photographie qui a été prise du 41 avenue du Maine en juillet 1907.

Vue de la façade du 41 Avenue du Maine (14e arr.) en juillet 1907. L’ovale bleu indique l’accès supposé à la cour de La Californie (crédit : Eugène Gossin – source : musée Carnavalet).

De nos jours l’environnement a bien changé…

Le 43 avenue du Maine, à l’angle de la rue du Départ percée en 1909, emplacement de l’un des accès à La Californie (photo : Les Montparnos, juin 2021)

(1) L’enceinte de Thiers se situe alors entre les actuels boulevards des Maréchaux et l’emplacement du boulevard périphérique.
(2) Rien qu’en 1848-1849, 76 tonnes d’or sont extraites dans cet état des États-Unis. Référence : Philippe Jacquin, Daniel Royot, Go West ! (p. 130)
(3) Gouâpeur : gourmand, libertin, ivrogne.
(4) Expression pour évoquer la démarche bancale d’un boiteux.
(5)
Le setier est une ancienne mesure de capacité, de valeur variable suivant les époques, les régions, et la nature des marchandises mesurées. L’auteur précise que dans le cas des pommes de terre, il est de 132 kg au setier.

Les références pour cet article : « Les barrières de Paris » dans Le Siècle (20 février 1857), La Californie dans « Paris qui s’en va et Paris qui vient » (1859-1860) de Alfred Delvau, chronique dans La Patrie (15 juillet 1860), La Californie dans « Histoire anecdotique des cafés et cabarets de Paris » (1862) de Alfred Delvau , « Vulgarisation de la science » dans Le Tintamarre (15 février 1863), fait divers de vol a l’étalage dans Le Petit Journal (10 mars 1867) et dans Le Figaro (11 mars 1867), arrestation de deux malfaiteurs dans Le Soir (7 janvier 1872), brève dans Le Gaulois (21 février 1875), hommage au Père Cadet dans La France (22 février 1875) et Le Soleil (24 février 1875), « Quelques gargotes » dans Le Petit Journal (23 février 1875), une brève dans Le Soir (25 février 1875), « Coups de sifflet » dans Le Sifflet (28 février 1875), « Paris qui s’efface » (1887) de Charles Virmaitre, « Paris, promenades dans les vingt arrondissements » (1892) de Alexis Martin (p. 86), « Artistes et gens de lettres » dans Paris (8 septembre 1900), « Disparition de la Californie » dans Le Soir (30 septembre 1907), brève dans La Libre Parole (30 septembre 1907), « La vie sur les barrières » dans L’Éclair (25 avril 1909), « Soirée d’adieu au théâtre Montparnasse » dans Comœdia (30 juillet 1924), « La cité californienne, le restaurant pittoresque du père Cadet » dans L’Intransigeant (8 août 1925), Le cabaret de la Californie (1849-1869) dans « Montparnasse, hier et aujourd’hui » (1927) de Jean Émile-Bayard, « Montparnasse Again » dans The Chicago Tribune and the Daily news (21 août 1927), « Montparnasse jadis et aujourd’hui » dans La Liberté (21 septembre 1927), « A la recherche du quartier le moins cher de Paris » dans L’Ami du peuple du soir (13 mai 1932), « Les collines de Paris » dans Le Monde illustré (29 août 1936), liste des maires de Montrouge.

La manufacture d’orgues Cavaillé-Coll

La réputation des orgues Cavaillé-Coll n’est plus à faire, mais savez-vous que plusieurs des orgues emblématiques de cette illustre maison ont été fabriqués dans le quartier du Montparnasse ?

Illustration de l’hôtel particulier et des ateliers d’Aristide Cavaillé-Coll, situés au 13-15 avenue du Maine, dans le 15ème arrondissement à Paris (source : Loïc Metrope, « La Manufacture d’Orgues Cavaillé-Coll, Avenue du Maine »)

Une déambulation dans le quartier du Montparnasse est souvent l’occasion de remarquer une plaque sur l’histoire passée du lieu. Vous l’aurez peut-être compris, j’aime beaucoup partir de ce type d’indice, aussi infime soit-il, pour remonter le fil du temps et voir ce qu’internet me permettra de trouver. Ainsi au 15 avenue du Maine dans le 15ème arrondissement de Paris, trouve-t-on une plaque qui indique « Ici étaient les ateliers d’Aristide Cavaillé-Coll, facteur de Grandes Orgues 1811-1899« . En l’occurrence, l’exercice n’a pas été trop difficile car les orgues Cavaillé-Coll sont réputés et de nombreux sites existent sur le sujet. Comme toujours cet article met en avant le lien avec le quartier du Montparnasse.

La tradition familiale

Aristide Cavaillé-Coll nait le 4 février 1811 à Montpellier dans une famille de facteurs d’orgues qui remonte à l’époque du dominicain Joseph Cavaillé (1700-1767), frère de l’arrière-grand-père d’Aristide.

Portrait d’Aristide Cavaillé-Coll (1811-1899) peint par François Grenier en 1850 (crédit photo : Emmanuel Grevaux, 1921 – source : BnF Gallica)

Grâce à ses compétences scientifiques et des expériences dans différents ateliers, il devient lui aussi constructeur d’instruments guidé par de solides principes de mathématiques et de physique. Il se distingue pour ses hautes compétences techniques et pour les innovations qu’il a introduites dans la construction des instruments. Il s’est fait des amis parmi les scientifiques, les littéraires, les peintres. En 1833, Aristide vient conquérir le marché de la capitale. Dans un premier temps, son atelier est installé au 14 rue Neuve-Saint-Georges dans le 9ème arrondissement, près de l’ église Notre-Dame-de-Lorette. Son premier ouvrage majeur est l’orgue de la basilique de Saint-Denis, construit entre 1837 et 1841.

En avril 1854, Aristide Cavaillé-Coll déménage l’atelier au 94 rue de Vaugirard, dans le 6ème arrondissement, à l’emplacement de l’actuel 123 rue de Rennes.

L’atelier est aménagé à l’intérieur de l’ancienne Salle de Concerts Spirituels, ancien siège du Conservatoire de Musique religieuse, où le facteur d’orgue a à sa disposition une grande salle avec un haut plafond. En 1856, Aristide fonde et prend la direction de la société anonyme A. Cavaillé-Coll Fils & Cie.

L’atelier de l’avenue du Maine

En 1866, l’entreprise doit quitter les locaux de la rue de Vaugirard, le bâtiment étant exproprié pour être démoli dans le cadre du prolongement de la rue de Rennes.

Le tracé de la nouvelle rue de Rennes au carrefour des rues de Vaugirard et du Regard dans le 6ème arrondissement de Paris. Le rond bleu indique l’emplacement de l’atelier Cavaillé-Coll, au 94 rue de Vaugirard, au moment de l’expropriation, en 1866.

L’avocat de Cavaillé-Coll plaide pour 750 000 francs d’indemnisation, mais le tribunal tranche pour 500 000 francs. 
En 1868, Aristide Cavaillé-Coll achète un terrain de 2279 m², clos de murs, situé au 15 avenue du Maine pour en faire son nouveau siège social. Anciennement à l’usage d’un bal public et d’un limonadier, le site est composé d’un jardin arboré, d’une maison, qui devient la résidence du facteur d’orgue, d’une ancienne salle de danse, transformée en salle d’exposition des nouveaux instruments, et de divers bâtiments utilisés pour l’industrie. Le temps des travaux, Aristide Cavaillé-Coll loue une maison juste en face, sise impasse du Maine (l’actuelle rue Antoine Bourdelle).

En 1876, un départ d’incendie s’est déclaré chez le facteur d’orgue de l’avenue du Maine. Heureusement la catastrophe a été évitée, comme on peut le lire dans La Liberté du 26 décembre :

Les orgues emblématiques

Grâce à la renommée acquise avec la construction de l’instrument de la basilique de Saint-Denis inauguré en 1841, il reçoit de nombreuses commandes. Ses réalisations les plus célèbres sont les orgues majeures de l’église Saint-Sulpice (1862) et de la cathédrale Notre-Dame (1867) à Paris et de l’église abbatiale Saint-Ouen à Rouen.

Grand orgue de Saint-Sulpice, travaux en cours par Charles Mutin, 1920 (Photo : Eugène Atget)

Le grand orgue de l’église Saint-Sulpice, à quelques rues de Montparnasse, dans le 6ème arr., a été construit par François-Henri Clicquot (1732-1790) entre 1776 et 1781 et installé derrière le buffet dessiné par Jean-François Chalgrin (1739-1811), orné des statues de Clodion (1738-1814). L’instrument fut reconstruit en 1862 par Aristide Cavaillé-Coll en réutilisant ce que ses prédécesseurs avaient conservé de l’orgue de Clicquot (crédit : Eugène Atget – source : BnF Gallica)

Avec 102 jeux et environ 7300 tuyaux, l’orgue de Saint-Sulpice était le plus grand de France lors de sa fabrication. Aujourd’hui, il est le troisième plus grand orgue de France, après ceux de Saint-Eustache et de Notre-Dame.
Dans cette vidéo, écoutez l’orgue de Saint-Sulpice tout en découvrant les coulisses de l’instrument :

Au cours de sa vie de chef d’entreprise, Aristide Cavaillé-Coll a construit quelques 500 instruments pour les églises, les salles de concerts ou les salons privés. Certains instruments ont même vocation à partir à l’étranger, comme on peut le lire dans les colonnes de L’Opinion nationale du 4 avril 1872, sous la plume de J.-A. Barral : « La construction des instruments de musique est une des industries qui gardent en France une supériorité marquée. Cela est surtout vrai pour celle des grandes orgues ; et nous venons de le constater encore en assistant, il y a quelques jours, dans la grande salle de la manufacture de M. Cavaillé-Coll, avenue du Maine, à l’audition d’un orgue qui a été commandé à cet habile constructeur par l’église du Sacré-Cœur de Valparaiso (Chili).« 

Audition d’un orgue à la manufacture Cavaillé-Coll (source : L’Illustration, n° 1411, Volume 55, 12 mars 1870)

Avant que l’instrument ne soit livré à son propriétaire, la fin de la construction d’un orgue donne lieu à des auditions publiques, sur le site de l’avenue du Maine, annoncées dans la presse.

Comme on peut le lire dans La Liberté du 17 juin 1881, la manufacture propose aussi les concerts des élèves de l’école de musique fondée en 1853 par Louis Niedermeyer.

Les auditions à la manufacture Cavaillé-Coll de l’orgue monumental destiné à la basilique Saint-Pierre de Rome est l’occasion pour Louis Hadolff de retracer, dans le quotidien Paris du 31 août 1887, l’histoire des orgues aux travers des âges.

Le grand orgue de Notre-Dame de Paris qui a été reconstruit par Cavaillé-Coll de 1863 à 1868 a été restauré par le même facteur en 1894 (à lire dans La Liberté du 28 juillet 1894).

La succession

Le Maison Cavaillé-Coll a été plusieurs fois au bord de la faillite. Le 28 janvier 1891, avec la mort de Gabriel Reinburg, le meilleur intoner* de l’entreprise, la manufacture entame un rapide déclin. Endetté, la liquidation judiciaire frappe Aristide en 1892. Un concordat le sauve tout juste :

Mais les dettes sont trop importantes. Un jugement rendu le 5 novembre 1891 par la chambre de saisies immobilières du Tribunal civil de la Seine confirme l’adjudication de l’immeuble le 8 février 1892. Par la suite, les ateliers et les machines sont vendus au riche marchand Émile Cholet, fils d’un boulanger de Gien. La survie du facteur d’orgue l’intéresse à la condition de ne pas perdre trop d’argent. Ainsi il permet à Aristide Cavaillé-Coll de poursuivre la fabrication d’orgues contre le versement d’un loyer. Par ailleurs, la maison est attribuée à l’Institution de Barral, une école privée en charge de l’enseignement scolaire de plus de cent jeunes filles, de 10 à 20 ans, spécialement anglaises et roumaines.

13 avenue du Maine, 15e arrondissement de Paris
L’institution de Mme Barral pour jeunes filles au 13 avenue du Maine. On note qu’à droite de l’entrée, l’enseigne Cavaillé-Coll est toujours présente.

Aucun de ses fils n’étant repreneurs, Aristide vend l’entreprise le 18 juin 1898 à Charles Mutin (1861-1931), un de ses collaborateurs depuis plus de deux décennies. Mutin restera à la direction de la manufacture d’orgues jusqu’en 1924.

Le dernier grand orgue construit par Cavaillé-Coll est celui installé en 1898 dans le gigantesque château du Baron Albert de l’Espée (1852-1918) à Biarritz, le richissime misanthrope ayant développé une passion inconsidérée pour cet instrument. Plus tard l’instrument a été vendu à la basilique du Sacré-Cœur de Paris .

Suite à la vente de son entreprise, Aristide Cavaillé-Coll emménage dans un appartement au 21 rue du Vieux-Colombier, avec sa fille Cécile. L’année suivante, le 13 octobre 1899, il y décède.

Les obsèques ont eu lieu le 16 octobre en l’église Saint-Sulpice et le même jour le corps est enterré dans la tombe familiale, au cimetière de Montparnasse. Il était considéré comme le plus grand représentant de la construction d’orgue romantique français et l’un des plus importants constructeurs d’organes de tous les temps.

Même après le décès de son fondateur, la maison Cavaillé-Coll restaure encore des orgues emblématiques comme celui de la Madeleine (Le Journal, 9 décembre 1927) ou celui de Notre-Dame à Paris (L’Aube, 1er juin 1932) :

Malgré les différentes tentatives pour renflouer l’entreprise, la faillite de la manufacture d’orgues Cavaillé-Coll, Mutin, A. Convers & Cie est annoncée dans la presse (Le Petit Journal, 12 décembre 1930)

Charles Mutin n’aura pas survécu longtemps après la liquidation de l’entreprise dans laquelle il a travaillé depuis l’âge de 14 ans. Il décède le 29 mai 1931 à Paris. L’Intransigeant lui rend hommage le 7 juin.

Jusqu’à nos jours…

Au 13-15 avenue du Maine vers 1935. L’enseigne de la manufacture a été enlevée.
Vue aérienne des 13-15 avenue du Maine dans le 15ème arr. de Paris, en 1935. On peut voir le bâtiment de la manufacture Cavaillé-Coll. Le pavillon entouré en bleu existe encore de nos jours mais n’est plus visible de la rue, car caché par les bâtiments plus récents d’AgroParisTech (crédit : © IGN (France) – Photothèque nationale, 17 juin 1935)

Dans Le Journal du 28 juillet 1939, on apprend que les anciens ateliers Cavaillé-Coll servent de lieu de répétition. Voici la description qui en est faite : « pièces vétustes où flottent parmi les lambeaux d’étoffe de glorieux souvenirs. Les chaises modernes et neuves, les pupitres brillants semblent autant de fausses notes en ce lieu vénérable et décrépit« .

La parcelle occupée dans le passé par la manufacture d’orgues Cavaillé-Coll l’est à présent par l’école nationale du génie rural, des eaux et des forêts (Engref), l’école interne d’AgroParisTech. L’imposant bâtiment sur la droite a remplacé la halle de la manufacture. Dans le prolongement du bâtiment bleu se trouve le pavillon repéré sur la photo aérienne plus haut.
Vue aérienne du 13-15 avenue du Maine en 1935 (à gauche, crédit : © IGN (France) – Photothèque nationale, 17 juin 1935) et en 2019 (à droite, crédit : Google Earth, 2019).

"La manufacture d'orgues Cavaillé-Coll, avenue du Maine" par Loic Metrope

"La manufacture d'orgues Cavaillé-Coll, avenue du Maine" 
par Loïc Metrope
Ouvrage paru en 1988, épuisé mais disponible en version numérique

*L’intoner est celui qui travaille la sonorité des tuyaux de l’orgue.

Les sources pour cet article : l’article « Les orgues Cavaillé-Coll » par Loïc Métrope dans l’ouvrage « Montparnasse et le XIVe arrondissement » (pp. 181-184), les sites de l’Association Aristide Cavaillé-Coll , « La semaine musicale » (La Presse, 1er avril 1900, p. 3), « L’orgue » (Comœdia, 30 juin 1929, p.2)

Le Jockey ou le western à Montparnasse

En 1923, Montparnasse connait un véritable séisme. Jusqu’alors, la vie nocturne s’arrêtait à la fermeture des cafés restaurants comme le Dôme et la Rotonde. Avec le cabaret Le Jockey, installé à l’angle de la rue Campagne Première et du boulevard du Montparnasse, la nuit n’a plus de limite. Le succès est immédiat…

Dans Comœdia, le journal culturel français, André Warnod (1885-1960), le goguettier, critique d’art et dessinateur, écrivait : « Lorsqu’il existe un endroit curieux et sympathique, il faut bien se garder d’en trop parler sans quoi tout est bientôt fini. Mais il n’y a plus à faire discret en parlant du Jockey. Il commence à être bien repéré » (21 fév. 1924).

Le Caméléon se métamorphose

L’Académie du Caméléon, cabaret artistique et littéraire fondé en 1921 au 146, boulevard du Montparnasse (14ème arr.). L’enseigne du Caméléon est visible au dessus de la porte qui fait l’angle (crédit : Roger-Viollet, avril 1923 – source : Paris en images).

L’idée du Jockey serait née au sein de la petite communauté des artistes américains expatriés. Copeland, musicien, et Miller, ancien jockey, ont découvert que les Américains de Montparnasse rêvaient de disposer d’un club à eux, sans avoir à s’éloigner de leur village. En 1923, le premier cabaret The Jockey s’installe au 146 boulevard du Montparnasse, à l’angle de la rue Campagne-Première, en lieu et place du Caméléon. Les nuits des Montparnos n’ont plus de limite. Le peintre américain Hilaire Hiler (1898-1966) et son complice Bob Lejeune, ancien stewart de paquebot, sont les maîtres des lieux. Kiki raconte « Nous avons inauguré une boite toute petite et qui promet d’être gaie. C’est le Jockey parce que Miller qui s’y intéresse est jockey […] tous les soirs on se retrouve comme en famille. On boit beaucoup, tout le monde est gai. Tout Paris vient s’amuser au Jockey ».

Ça ne semble pas du goût de tout le monde. Dans le Mercure de France, on pouvait lire « La vieille auberge du Caméléon, au coin du boulevard [Montparnasse] et de la rue Campagne Première, où se tenaient sous la direction d’Alexandre Mercereau, d’excellentes soirées vouées aux Lettres françaises, a été transformée en une sorte de bar du Texas, à l’enseigne du Jockey » (15 nov. 1924).

Ci-contre : Vue du Jockey à l’angle du la rue Campagne-Première et du boulevard du Montparnasse, vers 1925.

René Brunschwick raconte dans Le Siècle : « Auparavant des gens de lettres, des artistes dramatiques venaient vanter la valeur de jeunes inconnus ou méconnus, ou bien s’efforçaient de rehausser une gloire chancelante. L’Académie les Gens de Lettres, les Poètes français, l’Opéra, le Français, l’Odéon se donnaient rendez-vous là devant un public de choix. Les mêmes y fréquentent encore. Mais si les personnages n’ont pas changé, le but est différent. Alors l’ordre, le silence, une atmosphère quasi religieuse étaient de règle. Aujourd’hui, le chahut, la « blague » et l’esprit frondeur se mélangent agréablement entre 10 heures et 3 heures du matin » (13 nov. 1924).

Le tout Paris se donne rendez-vous au Jockey

A l’intérieur, les travaux sont réduits au minimum, une ambiance de saloon, un comptoir en bois, des tables contre les murs et une minuscule piste de danse.

Ci-contre : Le Crapouillot, périodique satirique, du 16 avril 1924, avec un dessin de Jean Oberlé sur le Jockey à Montparnasse.

Au dehors Hiler a couvert les murs tout noirs de silhouettes blanches représentant un Indien d’Amérique à cheval avec un tomahawk, un cowboy, des Mexicains en poncho, des Indiens emmitouflés dans une couverture et un crâne de bovin à longues cornes du Texas. Rapidement le tout Paris rapplique dans ce nouvel établissement « grand tout juste comme un mouchoir d’honnête homme » (Les Modes de la femme de France, 17 août 1924) et vient s’amuser au Jockey. On se faufile, on s’empile, on se démène pour trouver une place. André Warnod écrit encore : « Il y a près de la porte un bar en bois où l’on boit debout en tenant son verre en équilibre. Sur les tables les nappes sont en papier et on a de la chance quand on peut s’asseoir sur une demi chaise. C’est ainsi aujourd’hui qu’on fait les bonnes maisons » (21 fév. 1924).

Toujours dans Comœdia, André Warnod décrit ainsi le cabaret : « Les murs sont couverts de grandes affiches multicolores, des affiches comme on en voit partout mais collées de travers, chevauchant les unes par-dessus les autres, tout de guingois, tout de traviole, sur les murs, au plafond. D’autres pendent comme des oriflammes à la poutre médiane et de grandes pancartes blanches posées dans ce flamboiement aveuglant, comme des papillons, portent écrites en grosses lettres manuscrites des recommandations souvent facétieuses et rédigées dans un anglais difficilement traduisible » (21 fév. 1924).

L’idée est de mélanger toutes les faunes du quartier. Hiler a surpris d’emblée la clientèle en baissant le tarif des consommations. Dans Paris-soir (12 juin 1924, pp. 1-2), Maurice-Verne décrit longuement l’ambiance du Jockey :

Montparnos devant le Jockey
Photographiés de jour devant le cabaret le Jockey, sans doute à l’automne 1923, tout le monde portant des manteaux et les peintures de Hiler n’apparaissent pas encore sur la façade. On a identifié : Bill Bird, journaliste, Kiki, modèle, Margaret Anderson et Jane Heap, fondatrices de la revue d’art et de littérature The Little Review, Ezra Pound, poète, musicien et critique, Man Ray, photographe et peintre, Mina Loy, écrivaine et poétesse, Tristan Tzara, écrivain, poète et essayiste, Jean Cocteau, poète, graphiste, dessinateur, dramaturge et cinéaste, Hilaire Hiler, peintre, pianiste de jazz et psychologue théoricien de la couleur, Miller, l’ancien jockey, Les Copeland, pianiste, Caughell, Curtiss Moffat, photographe.

On retrouve du beau monde au Jockey. Certains fidèles sont présents sur ces clichés dont je n’ai pas retrouvé le ou les auteurs. Parmi les clients du Jockey on trouve également Ernest Hemingway, Louis Aragon, Foujita, Moïse Kisling, Pascin, Charles Fegdal, Othon Friesz, Tristan Derème, Lucien Aressy…

Le tout Paris se presse au Jockey pour entendre Hiler jouer du piano jazz avec son singe sur l’épaule. Kiki, qui vit alors avec Man Ray au 31 bis rue Campagne Première, s’y produit régulièrement. Elle y chante un répertoire grivois et danse le cancan.

Quelques mois après son ouverture, le cabaret se transforme et se diversifie. René Brunschwick décrit dans Le Siècle : « A la fin du mois on pourra admirer ses agrandissements. Le peintre Robert Barriot décore le sous-sol qui doit être aménagé en caveau. C’est là que la société élégante et artiste se réunira chaque jour entre 5 et 7 pour prendre le thé. On aura également accès au premier étage où l’on est en train d’installer un restaurant destiné à abriter les expositions mensuelles » (13 nov. 1924).

Le cabaret « The Jockey » à l’angle du boulevard Montparnasse et de la rue Campagne-Première (14ème arr.) (crédit : Albert Harlingue/Roger-Viollet – source : Paris en images)

Dans Le Soir (19 mai 1925), le journaliste Pierre Lazareff semble trouver que les établissements de Montparnasse s’embourgeoisent et deviennent snob. Le Jockey n’échappe pas à cette tendance.

Le Jockey déménage

En 1932, le cabaret traverse le boulevard pour s’installer au n° 127 du boulevard Montparnasse.

Comme pour sa localisation d’origine, Le Jockey est à nouveau à l’angle d’une rue (la rue de Chevreuse). En regardant trop vite les photographies de l’établissement on peut tout à fait confondre les deux localisations. Un point de repère peut être l’enseigne lumineuse placée cette fois verticalement.

L’enseigne lumineuse de la boîte de nuit « Le Jockey » au 127 bd du Montparnasse (6ème arr.), en 1939. (crédit : Pierre Jahan/Roger-Viollet – source : Paris en images)

De nos jours


Les sources de cet article : « Kiki, reine de Montparnasse » (1988) de Lou Mollgaard (ed. Robert Laffont, pp. 124-143), « Léonard Tsuguharu Foujita » (2001) de Sylvie Buisson, Dominique Buisson (ACR édition, vol. 1, p. 108, 163, 246), « Tristan Tzara » (2002) de François Buot, l’article « Kiki, au Jockey » (2013) du blog Le Montparnasse de Kiki et Mememad.

Chez Rosalie

Ce restaurant populaire situé dans le centre de Montparnasse, était l’un des préférés de Modigliani car la propriétaire, Rosalia Tobia, italienne comme lui, servait de nombreux plats de leur cuisine nationale et le laissait parfois payer en dessins et peintures.

Dans un article du 27 mars 1940 pour Marianne, l’hebdomadaire de l’élite intellectuelle française et étrangère, le peintre Foujita se rappelle qu’à la belle époque de Montparnasse « […] tout le monde était fauché. Souvent les artistes, pour payer leur écot, dessinaient sur le mur des restaurants. C’est ainsi que Chez Rosalie, un jour, Utrillo peignit deux fresques sur le mur. Quelques années après, Rosalie put faire découper le morceau de plâtre et le vendre très cher. »

Rosalia Tobia et son fils, Louis, devant la devanture du restaurant « Chez Rosalie ».

Qui est Rosalie ?

Née le 13 mars 1860 à Redondesco (Italie), Rosalia Tobia, de son vrai nom Thérèse Anna Amidani*, arrive dans le quartier Montparnasse à Paris en 1887 et rentre au service de la princesse Ruspoli comme femme de chambre.

Par la suite elle travaille chez Odilon Redon (1840-1916). L’un des amis du peintre demande à Rosalia de poser. Elle décide alors de devenir modèle.
Ensuite elle pose pour William Bouguereau (1825-1905), peintre académique qui a une prédilection pour les nus féminins et dont l’atelier est dans le quartier au 75 rue Notre Dame des Champs. Rosalia est présente dans bon nombre de ses œuvres, tels que Jeunesse ou Les agneaux. Elle devient également modèle pour d’autres peintres comme Carolus-Duran (1837-1917), James Whistler (1834-1903), Emile Bayard (1837-1891) ou Pascal Dagnan-Bouveret (1852-1929).

En 1906, à 46 ans, Rosalia abandonne la carrière de modèle et décide d’ouvrir un restaurant. Elle fait l’acquisition, pour 45 francs (environ 125 €), d’un établissement ne payant pas de mine au 3 rue Campagne-Première dans le 14ème arrondissement à Montparnasse qu’elle baptise Chez Rosalie.

(crédit : Albert Harlingue / Roger-Viollet – source : Paris en images)

Elle y installe quatre tables rectangulaires avec plateau en marbre et pieds en fonte et six tabourets par table. Difficile d’imaginer 24 personnes dans un si petit espace que certains décrivent comme un « restaurant lilliputien ». La cuisine est largement italienne et la clientèle du midi est surtout constituée par des ouvriers du bâtiment travaillant dans le quartier.

L’intérieur de la crèmerie-restaurant « Chez Rosalie », le repère des artistes désargentés (crédit : Georges Alliés, 1918 – source : Wikipedia)

Rosalia est très protectrice envers les artistes et leur permet parfois de payer leurs repas avec leurs dessins, pour ensuite les accrocher aux murs de la pièce. Ainsi, les jours de dèche, les artistes et les écrivains, comme Guillaume Apollinaire, André Salmon, Max Jacob, Karl Edvard Diriks, Maurice Utrillo ou Moïse Kisling, se donnent rendez-vous « Chez Rosalie ». Dans ce restaurant, vous aviez un repas pour 2 francs et si vous ne pouviez vous offrir une assiette entière, Rosalia faisait aussi les demi-portions ou un minestrone pour 6 sous. Comme on peut le voir sur la photographie de couverture de cet article, Rosalia avait au menu : saucisson, mortadelle, soupe de pois cassés, ragout de porc, spaghetti, pommes de (?), salade de crudité et vin gris.

Par pure coïncidence, l’ouverture du restaurant a lieu la même année que l’arrivée de Amadeo Modigliani à Montparnasse en provenance de Livourne (Italie) via Montmartre.
Rosalia a une affection presque maternelle pour son compatriote Modigliani qui la paye très souvent avec des dessins ou même déjeune à l’œil. Malheureusement Rosalia n’apprécie pas particulièrement le style de Modi, et appelle ses dessins des « gribouillis ». Ils finissent souvent comme papier toilette ou pour allumer les fours.

Dans un article de la revue Toute la coiffure (juillet 1931), Michelle Desroyer rapporte les propos de Rosalia Tobia : « Pour payer son ardoise, Modigliani avait laissé chez moi des dessins. Quand il est devenu célèbre, je les ai recherchés, mais les souris les avaient grignotés.« 

Tête de femme (Rosalia) par Modigliani (ci-contre)

En 1929-1930, Rosalia ferme sa crèmerie-restaurant et s’installe dans le sud de la France, car l’endroit lui rappelle sa campagne natale. Elle décède le 30 décembre 1932 et est enterrée à Cagnes-sur-mer.

Qu’est devenu le restaurant ?

Suite au départ de Rosalia, le couple André Rémond et Angèle Merle, marié depuis février 1927, rachètent le restaurant « Chez rosalie » en 1930. Une photo de Ré Soupault semble avoir été prise dans le restaurant en 1935. Suite au décès d’André Rémond en mai 1956, le restaurant est racheté par André et Yvette Burger, en septembre 1956. L’activité de restauration se poursuit jusqu’en 1966, date à laquelle le restaurant est revendu et menacé de démolition dans le cadre d’un projet immobilier de grande ampleur qui a été réalisé depuis.

Il est parfois difficile d’imaginer qu’avant un bâtiment à la façade sans charme, se tenait un lieu emblématique de la belle époque de Montparnasse…

Le 3 rue Campagne-Première aujourd’hui (crédit : Les Montparnos, octobre 2020)

Au cinéma

Gilles Burger, fils des derniers propriétaires du restaurant, raconte qu’en 1957, le cinéaste Jean Becker et son équipe sont venus faire des repérages dans le restaurant, pour le tournage d’un film relatant la vie de Modigliani et ses relations tumultueuses avec Rosalia Tobia. « Montparnasse 19 » est sorti en avril 1958, puis ressorti quelques années plus tard sous le titre « Les amants de Montparnasse », cependant toutes les scènes se passant « Chez Rosalie » ont été tournées… en studio.


* En cherchant des informations sur Thérèse Anna Amidani (Rosalia Tobia), je suis tombée sur son acte de mariage avec Jean Tobia, le 18 juin 1887. Ils étaient alors domiciliés au 165 rue de Sèvres. Jean exerçait comme modèle pour peintre et Rosalia comme femme de ménage. Sur l’acte de naissance de leur fils, Louis Alceo Tobia, né le 21 juillet 1887, il est indiqué qu’ils résidaient au 8 impasse de l’Astrolabe dans le 15ème arrondissement.


La crèmerie-restaurant « Chez Rosalie »et sa propriétaire sont mentionnées dans de nombreux ouvrages comme « Kiki , reine de Montparnasse » de Lou Mollgaard (1988), « La Gourmandise de Guillaume Apollinaire » de Geneviève Dormann (1994), « Montparnasse. L’âge d’or » de Jean-Paul Caracalla (1997), « Dictionary of Artists’ Models » publié par Jill Berk Jiminez (2001), « Histoires secrètes de Paris » de Corrado Augias (2013)