Le peintre néerlandais Piet Mondrian (1872-1944), connu pour ses tableaux aux quadrillages géométriques et aux couleurs primaires, a eu son atelier au 26 rue du Départ à Paris, dans un immeuble aujourd’hui disparu.
Piet Mondrian dans son atelier du 26 rue du Départ à Montparnasse en 1929 (photo : anonyme – source : RKD)
En faisant mes investigations sur le quartier Montparnasse, j’ai rapidement appris que le peintre néerlandais Piet Mondrian (1872-1944), connu pour ses tableaux aux quadrillages géométriques et aux couleurs primaires, avait eu son atelier au 26 rue du Départ, dans un immeuble aujourd’hui disparu en raison de l’agrandissement de la gare de l’Ouest. Mais c’est la découverte du site Mondrian Route et la visite du Kunstmuseum à La Haye aux Pays-Bas qui m’ont permis d’en savoir un peu plus.
Qui était Piet Mondrian ?
Source : WikimediaPortrait de Pieter Mondriaan en 1899 (crédit : anonyme)
Pieter Cornelis Mondriaan est né dans une famille protestante calviniste le 7 mars 1872 à Amersfoort, un gros bourg dans la région d’Utrecht au Pays-Bas. Son père, directeur d’école, l’encourage dans le dessin. Son oncle l’initie à la peinture en plein air. Il est confronté aux paysages naturalistes dans la tradition de l’école hollandaise : bords de rivière, moulins, …
Moulin peint par Piet Mondrian vers 1906-1907, à voir au Kunstmuseum de La Haye.
Il a environ 14 ans lorsqu’il comprend qu’il veut consacrer sa vie à l’art. Il dit qu’il ne peint « pas en romantique mais avec des yeux de réaliste. […] et déteste le mouvement particulier des choses et des gens. »
Deux tableaux peints par Mondrian entre 1902 et 1907 à voir au Kunstmuseum de La Haye.
A 20 ans, en octobre 1892, il s’inscrit à l’Académie royale des Beaux-arts d’Amsterdam. Au fil des années il se confronte aux esthétiques nouvelles du milieu de l’art : l’expressionnisme, le pointillisme, le fauvisme, le cubisme…
Deux autres moulins peints par Piet Mondrian en 1908 à voir au Kunstmuseum de La Haye.La palette de couleur et le style de Mondrian évoluent dans ces tableaux peints entre 1908 et 1910.
En 1903, à 31 ans Mondrian traverse une crise existentielle qui le pousse à se retirer une année entière à Uden. Une rencontre décisive avec le mouvement théosophique lui permet d’entrevoir l’existence de vérité supérieure. En découle un triptyque ésotérique intitulé Evolution, symbolisant le passage d’une réalité matérielle à la révélation mystique. Un tournant pour Mondrian qui s’engage dans un monde spirituel qui dépasse les apparences sensibles.
Evolution peint par Piet Mondrian en 1911, à voir au Kunsmuseum de La Haye
Mondrian sent qu’il doit quitter sa Hollande natale et aller à Paris où l’on dit que l’histoire de l’art s’écrit. Il change de visage en rasant sa barbe et simplifie son nom en retirant l’un des deux A.
Où était l’atelier de Piet Mondrian à Montparnasse ?
En janvier 1912, Mondrian déménage d’Amsterdam à Paris. Dans un premier temps il loge au 33 avenue du Maine, où Conrad Kickert, Lodewijk Schelfhout, deux compatriotes habitent déjà, et où les peintres allemand, Rudolf Levy, et mexicain, Diego Rivera, ont également leurs studios.
Piet Mondrian et Lodewijk Schelfhout dans l’atelier de Schelfhout, en 1912. Impossible d’identifier s’il s’agit du 33 avenue du Maine ou du 26 rue du Départ (Photo : Conrad Kickert – Source : RKD)
Mondrian se sent immédiatement chez lui. Il connait bien Kickert depuis les Pays-Bas et a déjà rencontré Schelfhout. Les deux Néerlandais présentent Mondrian à d’autres artistes à Paris, dont Henri Le Fauconnier.
Plan cadastral autour de la rue du Départ, entre l’avenue du Maine et le boulevard Edgar Quinet.
Situé à l’angle de la rue du Viaduc qui longe les voies ferrées de la gare de l’Ouest, ce bâtiment n’existe plus. On le situe parfaitement sur le plan cadastral ci-dessus. Avec un peu d’imagination je le positionne en plein milieu du parvis de l’actuelle gare Montparnasse.
J’ai retrouvé par hasard une carte postale qui donne un aperçu du bâtiment situé au 33 avenue du Maine, occupé au rez-de-chaussée par un commerce de meuble en tous genres.
Carte postale du commerce « Au Pêle-mêle » situé au 33 avenue du Maine, à l’angle de la rue du Viaduc.
Dès son arrivée Mondrian travaille sur les œuvres qu’il compte présenter au Salon des indépendants de mars 1912. Il en présente trois : Dans la forêt, Dans le jardin et La fruitière. Les deux dernières sont peut-être les peintures connues aujourd’hui sous le nom de Paysage avec des arbres et The Large Nude, pour lesquelles on sent l’influence du cubisme.
Source : Wikimedia« Paysage avec des arbres », à gauche, et « The Large Nude », à droite, peints en 1912 par Piet Mondrian à voir au Kunstmuseum de La Haye.
Au Salon des indépendants, il est d’ailleurs exposé aux côtés de Albert Gleizes, Henri Le Fauconnier, Jean Metzinger et Fernand Léger, des artistes travaillant tous dans le style cubiste.
En mai 1912, Mondrian, Kickert et Schelfhout s’installent dans un autre immeuble, situé au 26 rue du Départ, appartenant au même propriétaire que celui de l’avenue du Maine.
Source : RKDSource : RKDRue du Départ entre le boulevard Edgar Quinet et l’avenue du Maine. Au loin, sur la photo de gauche, on aperçoit la rampe d’accès de la gare de l’Ouest (flèche blanche). La flèche bleue indique l’atelier de Mondrian au dernier étage du 26 rue du Départ. Source : BHVPSource : BHVPSource : RKDPorche d’entrée côté rue (photo de gauche) et cour intérieure du 26 rue du Départ. Les flèches indiquent l’appartement traversant de Mondrian au dernier étage (crédits : J. K. van Den Briel, 1931 – Séeberger frères, 1927 – Alfred Roth, 1928)
A l’été 1914, Mondrian retourne dans son pays au chevet de son père malade. Quelques jours plus tard la déclaration de guerre l’empêche de revenir à Paris. Il reste aux Pays-Bas durant le conflit. Pendant cette période, en 1917, Mondrian fonde avec Théo van Doesburg (1) le mouvement artistique néerlandais De Stijl(Le Style). De nombreuses disciplines sont représentées : architecture, théâtre, poésie, musique et danse. Fondamentalement abstrait, De Stijl rejette toute forme naturelle. Dans une revue, en 1918, Mondrian décline le manifeste de cette théorie esthétique. Les règles sont strictes : usage exclusif des couleurs primaires, bleu, jaune et rouge, ainsi que du blanc et du noir – couleurs appliquées en aplat, sans mélange ni dégradé – usage unique de lignes droites et octogonales – formes se limitant à des rectangles et des carrés.
Après la première guerre mondiale, plusieurs courants artistiques se développent en rupture avec les valeurs traditionnelles jugées responsables du conflit. Il s’agit du Dadaïsme, du Bauhaus, de l’Art abstrait, du Surréalisme, de l’Art déco, … De retour à Paris, Mondrian achève un ouvrage théorique sur la Nouvelle plastique.
Michel Seuphor, critique d’art et ami proche de l’artiste, se souvient que l’atelier de Mondrian est occupé par Kickert lorsqu’il retourne à Paris en 1919. Mondrian emménage alors dans un autre appartement au 5 rue Coulmiers et y séjourne pendant deux ans.
Mondrian ne parvient pas à vendre ses toiles, alors pour se faire un peu d’argent il peint des fleurs qui se vendent plus facilement. On peut en voir toute une panoplie dans les collections du RKD.
Quelques unes des fleurs dessinées et peintes par Mondrian (Source : RKD)
Finalement Mondrian revient en 1921 au 26 rue du Départ où il reste jusqu’en mars 1936. La rue du Départ devient la véritable demeure de Mondrian à Paris. Il remanie son atelier, le décore dans un style néo-plastique et en fait un espace expérimental, une œuvre totale, dans laquelle il vit.
Je sentais que pour exprimer la beauté de la nature, la peinture devait s’engager dans un chemin nouveau. […] La nature m’a longtemps inspiré, a toujours suscité en moi l’émotion dont découle l’urgence de créer quelque chose. J’étais alors un farouche adversaire de l’Art moderne. Aujourd’hui je déteste tout ce qui me rappelle la nature. Je déteste la couleur verte que j’ai banni de mes tableaux et de mon atelier.
Piet Mondrian
Sélection de tableaux de Piet Mondrian peints entre 1921 et 1936 visibles aux Kunstmuseum de Bale ou de La Haye. (Photo : Les Montparnos, 2021 et 2026)
Michel Seuphor se souvient de sa première visite en avril 1923 de l’atelier de Mondrian et raconte : « La cour, d’où l’escalier menait à l’atelier de Mondrian, était dans un état lamentable. La cage d’escalier sentait un peu mauvais. Puis il y avait sa porte d’entrée. Impossible de se tromper : une porte brun foncé portant, en son centre, une petite carte de visite blanche d’environ 4 × 6 centimètres sur laquelle était inscrit le nom – P. Mondrian -. Lorsqu’on entrait, il faisait encore sombre, mais dès qu’on franchissait la seconde porte, dès qu’elle s’ouvrait, on passait de l’enfer au paradis. C’était magnifique ! Incroyable. À l’instant où la porte s’ouvrait et où l’on pénétrait dans l’atelier, on entrait dans un autre monde. On éprouvait un sentiment extraordinaire de beauté, de paix, de calme et d’harmonie.«
Mondrian demande à plusieurs photographes de prendre des images de son atelier qui sont publiées dans les magazines. Son travail de design d’intérieur rend l’atelier célèbre aux Pays-Bas et à l’étranger.
Palier et entrée de l’appartement de Piet Mondrian au 26 rue du Départ à Paris (Photo : André Kertész, 1926 – Source : RKD)
On raconte que pour mettre une touche féminine dans son atelier, il y a toujours une fleur artificielle dans un vase, mais comme il n’aime pas la couleur verte, Mondrian la peint en blanc.
Source : RKDSource : RKDSource : RKDAtelier de Piet Mondrian photographié en 1926 par Paul Delbo (photo 1 et 3) et André Kertész (photo 2).
Michel Seuphor raconte aussi que la période n’était pas favorable à l’art abstrait à Paris, il n’y avait pas d’amateurs. Tout au plus cinq ou six amis se retrouvent pour chercher courage et réconfort auprès des uns et des autres. En 1930, ce petit groupe sort une revue et organise l’exposition « Cercle et Carré » à la Galerie 23 (23 rue de la Boétie à Paris), avec la participation de Jean Arp, Robert Delaunay, Vassily Kandinsky, Le Corbusier, Fernand Léger, Piet Mondrian, Antoine Pevsner, Kurt Schwitters, Joaquin Torrès-Garcia, Sophie Taeuber-Arp, Georges Vantongerloo… Malheureusement elle ne trouve pas son public et est moquée par la presse. Le seul visiteur qui vient régulièrement est Picasso, car il habite le même immeuble.
Parmi les nombreuses personnes qui visitent l’atelier de Mondrian, il y a en octobre 1930 Alexander Calder qui en est profondément marqué par la lumière et la cascade de rectangles colorés. Il a suggéré à Mondrian qu’il serait peut-être amusant de les faire osciller. Avec un visage très sérieux, Mondrian a répondu : « Non, ce n’est pas nécessaire, ma peinture est déjà très rapide. » A la suite de cette rencontre, Calder décide de basculer dans l’abstraction.
Tableau de Mondrian et sculpture cinétique de Calder mis en regard lors de l’exposition « Calder. Rêver en équilibre » à voir à la Fondation Vuitton jusqu’au 16 août 2026 à Paris (Photos : Les Montparnos, 2026)
Lors de la grande exposition « Mondrian / De Stijl » en 2010 au Centre Pompidou, les visiteurs pouvait découvrir une reconstitution à l’échelle de son atelier de la rue du Départ qu’on peut voir dans le documentaire « Dans l’atelier de Mondrian ».
Comme j’ai loupé cette exposition, j’ai dû me contenter de la maquette que j’ai découverte au Kunstmuseum de La Haye, aux Pays-Bas.
Maquette de l’atelier de Mondrian au 26 rue du Départ faite par Frans Postma en 1987 et visible au Kunstmuseum de La Haye. Michel Seuphor explique que la maquette restitue bien l’atelier de Mondrian entre 1923 et 1925, mais qu’en 1928 il était beaucoup plus coloré (photos : Les Montparnos)
Les lieux fréquentés par Mondrian à Montparnasse
Dès son premier séjour à Paris, Mondrian fait des croquis de son quartier, mais à ma connaissance cela n’a pas donné lieu à des tableaux.
Source : RKDSource : RKDSur le croquis de gauche on peut reconnaitre la façade de l’église Notre-Dame des champs. Sur le dessin de droite il s’agit des façades que Mondrian pouvait voir dans sa cour (Crédit : Piet Mondrian, 1913-1914)
A Montparnasse Mondrian fait de longues promenades. La géométrie de Paris l’inspire. Il fréquente aussi les lieux où se retrouvent les artistes de toute nationalité, comme la Rotonde, le Dôme, la Coupole ou le Bal Bullier. En passionné de jazz, il va souvent à la Boite à musique, au 133 boulevard Raspail.
Source : SmithsonianSource : BnF – GallicaLa Boite à musique au 133 boulevard Raspail en 1925 (Crédit de la photo de gauche : Thérèse Bonney)
Peut-être fréquente-t-il aussi les boites de jazz ? Michel Seuphor raconte qu’en 1934 ils ont vu Louis Armstrong lorsqu’il s’est produit pour la première fois à Paris à la Salle Pleyel et ont vu deux fois la Revue Nègre avec Joséphine Baker au Théâtre des Champs-Elysées. Cesar Domela, peintre et sculpteur néerlandais, raconte qu’ils allaient danser et écouter du jazz dans une petite salle du café de Versailles, place de Rennes.
Café Restaurant de Versailles, 1 place de Rennes à Paris, à l’angle de la rue de Rennes.
Le départ de Mondrian
En 1936, Mondrian doit quitter la rue du Départ en raison des travaux d’agrandissement de la gare de l’Ouest. Il s’installe brièvement au 278 boulevard Raspail.
Source : RKDCour du 278 bd Rapsail à Paris. Piet Mondrian avait son atelier à cette adresse de 1936 à septembre 1938 (crédit : Herbert Henkels, 1984 – Source : RKD)
En 1937, Mondrian commence à s’inquiéter. Deux de ses œuvres sont incluses dans l’exposition « Art dégénéré » organisée par les nazis à Munich. Il décide de quitter la France et part en Grande-Bretagne puis aux États-Unis. A New-York son art est enfin reconnu. Il travaille d’arrachepied sur Victory Boogie Woogie, sa dernière toile dédiée à la victoire des alliés. Mais l’œuvre reste inachevée. Il décède d’une pneumonie le 1er février 1944 à New-York.
Victory Boogie Woogie, le tableau inachevé de Piet Mondrian, peint à New York en 1944 et exposé au Kunstmuseum de La Haye (photo : Les Montparnos, 2026)
Avec le projet d’agrandissement de la gare de l’Ouest, l’îlot délimité par la rue du Départ, l’avenue du Maine et le boulevard Edgar Quinet, dans le 15e arrondissement de Paris, a été détruit comme on peut le voir sur cette photo sur laquelle j’ai tenté de positionner les emplacements approximatifs des ateliers de Mondrian au 33 avenue du Maine et 26 rue du Départ.
Vue aérienne de la gare de l’Ouest prise en 1950 (Photo : Roger Henrard – Source : Musée Carnavalet)
A SAVOIR
Yves Saint Laurent a beaucoup été inspiré par les artistes de son époque, comme par exemple pour cette robe Mondrian, qu’on pouvait voir en 2022 dans l’exposition « Yves Saint Laurent aux musées » au Centre Pompidou (Photo : Les Montparnos, février 2022)
(1) En 1929 l’artiste néerlandais Theo van Doesburg conçoit à Meudon une maison-atelier inspirée du mouvement De Stijl. La maison se visite une fois par mois sur inscription.
Sources pour cet article : le site Mondrian Route, le documentaire « Dans l’atelier de Mondrian » réalisé par François Lévy-Kuentz (50 min, 2010), le livre « 26, rue du Départ – Mondrian’s studio, Paris 1921-1936 » de Frans Postma (éd. Ernst & Sohn), les collections de RKD, l’Institut néerlandais pour l’histoire de l’art, le site de la Fondation Calder.
Née en 1928, Jeanne Esmein, artiste peintre et graveur, a passé pratiquement toute sa vie dans le quartier Montparnasse. Témoignage.
Jeanne Esmein dans son appartement du 58 rue du Montparnasse à Paris, en février 2022. On reconnait derrière elle le tableau « La parente » et sur la cheminée le portrait de Maurice Esmein, inspiré de l’autoportrait du peintre, deux œuvres à découvrir dans l’article (crédit : Les Montparnos)
Connaissant mon goût pour l’histoire du quartier Montparnasse, un ami m’a présenté sa mère Jeanne Esmein, artiste peintre et graveur, qui a vécu quasiment toute sa vie entre la rue d’Assas et la rue du Montparnasse à Paris.
Qui est Jeanne Esmein ?
Née le 18 janvier 1928 à Poitiers, Jeanne Esmein(1) est arrivée en 1933 à Paris au 120 rue d’Assas (6e arr.) avec ses deux frères, Maurice et Jean et sa sœur Isabelle. Il y a à peine sept ans d’écart entre l’ainé Maurice et la plus jeune Jeanne. Leur père Paul, fils de l’historien du droit et constitutionnaliste Adhémar Esmein (1848-1923), est professeur de droit d’abord à la faculté de droit de Poitiers puis à l’université de Paris. Leur mère Marcelle, née Roux, tient le foyer.
Bureau de Paul Esmein, le père de Jeanne, dans l’appartement du 120 rue d’Assas. On reconnait accroché au mur l’autoportrait à la pipe de Maurice Esmein (1888-1918), médecin et peintre autodidacte, l’oncle de Jeanne qu’elle n’a pas pu connaitre. (source : Olivier Esmein)
Le frère ainé de Jeanne qui s’appelle Maurice comme l’oncle mort pour la France, fait des études de droit pour devenir professeur sur les traces de son père, tandis que le benjamin, Jean, est scolarisé au lycée Saint-Louis et veut devenir marin. Isabelle fait du grec et du latin, mais Jeanne est casée dans les « modernes » et apprend l’Allemand.
Autoportrait à la pipe de Maurice Esmein (1888-1918), médecin et peintre autodidacte, mort pour la France le 4 février 1918, jour de ses 30 ans. Cette peinture a été photographiée lors de l’exposition consacrée à Maurice Esmein dans les salons de la mairie du 6e arrondissement en juin 2024.
Montparnasse sous l’occupation
Lorsque la guerre éclate en 1939, Isabelle et Jeanne, qui ont respectivement 13 et 11 ans, sont confiées à des amis de Poitiers. Jeanne n’a plus du tout envie d’apprendre l’Allemand. Chez eux, elles écoutent beaucoup la radio pour s’informer. Le 17 juin 1940, elles entendent le discours du maréchal Pétain. Jeanne se souvient qu’elle était furieuse : « Pétain disait qu’on n’était plus apte à se battre. C’était abominable. J’aurais bien cassé le poste. »
Vers 1941-1942, les sœurs reviennent rue d’Assas dans un Paris toujours occupé par les nazis. Jeanne fréquente le lycée Fénelon. Elle doit traverser à pied le jardin du Luxembourg pour s’y rendre. L’établissement est très peu chauffé et il faut beaucoup se couvrir pour supporter la morsure du froid. Une de ses amies de classe est Hélène Bouligand, la fille du mathématicien Georges Bouligand. Ensemble elles essayent de jouer des comédies de Molière, comme Le Misanthrope, qu’elles montent dans une petite salle de sociétés savantes à côté de l’Odéon.
Anciennes cartes postales du lycée Fénelon pour filles au 2 Rue de l’Éperon (6e arr.)
A 21 ans, Maurice, le frère ainé, se cherche un travail. Il rejoint la fabrique de produits artisanaux d’un ami qui s’adapte aux besoins de l’époque. Comme il n’y a plus de caoutchouc, il fait des ressorts pour maintenir les bas des dames. Jean, le second frère qui rêve de devenir marin, est admis à l’école navale de Toulon, mais doit changer de voie suite au sabordage de la flotte française en novembre 1942. Il se retrouve à Lyon et étudie l’électricité puis est nommé dans un sous-marin.
Jeanne croise souvent les allemands dans leur grosse voiture, mais les moyens de transport pour les parisiens sont plus aléatoires. L’essence étant devenue introuvable, la Société des transports en commun de la région parisienne (STCRP) fait fonctionner ses véhicules au gaz de ville. Jeanne se souvient des bus à gaz qui remontent la rue d’Assas (ligne U ?) surmontés d’un énorme carénage protégeant un réservoir « gonflé » au gaz de ville. De temps en temps Jeanne pousse en vélo jusqu’à l’avenue Victor Hugo, près de l’arc de triomphe, pour rendre visite à sa grand-mère paternelle, Valérie Le Blant, veuve d’Adhémar Esmein.
Paul, le père de Jeanne qui parle très bien allemand est sollicité par l’occupant pour écrire dans d’importantes revues germaniques. Mais il ne peut oublier la mort de son frère Maurice sur le champ de bataille de la première guerre mondiale. Et aux allemands venus le solliciter chez lui, il aurait répondu : « La porte est derrière vous, vous n’avez qu’à l’employer pour vous en aller. » raconte Jeanne Esmein, avec une certaine fierté dans la voix.
Vers 1914, Paul Esmein, à droite en uniforme, et son frère ainé de deux ans, Maurice, le peintre de la famille Esmein. Paul faisait son service militaire lors de la déclaration de guerre et a été directement incorporé pour toute la durée du conflit. Maurice est mort sur le champ d’honneur en 1918. Sur le mur du fond, on reconnait les aquarelles de la série sur le cirque par Maurice Esmein (source : collection particulière de la famille Esmein)Certaines aquarelles de la série sur le cirque peintes par Maurice Esmein étaient présentées lors de l’exposition qui lui était consacrée à la mairie du 6e arrondissement de Paris, du 3 au 24 juin 2024 (photo : Les Montparnos, juin 2024)
Pendant l’occupation, en pleine période de rationnement, Marcelle, la mère de Jeanne, se démène pour nourrir toute la famille. Elle a des cousins qui s’occupent d’une sucrerie du côté de Lizy-sur-Ourcq et possèdent quelques terrains de chasse. « Ils lui fournissent quelques bestioles qui passaient sous leurs fusils et quelques sacs de sucre » se rappelle Jeanne.
Carte postale d’une des deux sucreries de Lizy-sur-Ourcq (77). Une première sucrerie fut fondée route d’Ocquerre en 1863, et cette autre sucrerie située route du chemin noir fut, quant à elle , fondée en 1873. Ces bâtiments servaient au traitement de la betterave pour la fabrication du sucre.
Le frère de Marcelle, André Druelle, l’oncle de Jeanne par sa mère, vit à Ecorcheville près de Pont-l’évêque en Normandie. Il a là-bas une gentilhommière avec des vaches et peut de temps en temps leur fournir du beurre. Le père de Jeanne a même rapporté de Normandie un demi cochon et a traversé Paris avec l’animal dans une valise. « Ce qui était quand même osé pour un professeur de droit » ironise Jeanne.
Épreuve d’une gravure de Jeanne Esmein illustrant le poème « Prime » d’André Druelle, en souvenir de la ferme du Pays d’Auge (Photo : Les Montparnos)
Parfois la famille Esmein croise Ossip Zadkine qui d’un pas rapide vient chercher son pain à la boulangerie juste en face du 120 rue d’Assas. Jeanne se souvient : « on le trouvait très étrange. » Depuis 1928, le sculpteur a son atelier au 100 bis rue d’Assas.
Marcelle discute beaucoup avec la boulangère. Quand elle rapporte des coings de la maison familiale de Luzarches près de Chantilly, elle lui demande de les cuire avec le pain dans un grand baquet. Le sucre n’étant pas courant, toute la famille mange les coings cuits avec des morceaux de sucre cristallisé. « Ça avait un parfum spécial » se rappelle Jeanne.
Peintures de Jeanne Esmein. A gauche, la maison de Luzarches (1960) et à droite, la parente à Luzarches (1970). La maison de Luzarches a été achetée par l’arrière grand-père de Jeanne, Edmond Le Blant (1818-1897), épigraphiste et archéologue. Le père de Jeanne a longtemps vécu dans cette maison (source : collection particulière d’Olivier Esmein)Edmond Le Blant en famille en 1883 dans sa propriété de Luzarches où étaient également logés sa fille et son gendre. De gauche à droite : Adhémar Esmein tenant son fils Charles sur ses genoux ; Madame Le Blant ; Valérie Esmein, née Le Blant, et sa fille Suzanne ; Edmond Le Blant (source : Collection particulière de Bernard Esmein, OpenEdition)
Jeanne sera peintre ou graveur
A la fin de la guerre, Jeanne a 17 ans. Sa sœur Isabelle a réussi son baccalauréat, le bacho comme on l’appelle à l’époque. Jeanne a passé avec succès la première partie : histoire géographie, langue étrangère… mais pour la seconde partie elle est interrogée en philosophie sur Spinoza dont elle n’a jamais entendu parler. Elle rate l’examen et décide de ne pas le retenter. Jeanne préfère la peinture et appréciait beaucoup les cours de dessin du lycée Fénelon. Un professeur compréhensif lui faisait recopier des œuvres. Le dimanche la famille Esmein se rend à pied au Louvre qui est alors gratuit. Ils vont souvent voir le tableau d’Eugène Delacroix, La Mort de Sardanapale, que la famille a rebaptisé, non sans humour, « Sardine à poil. »
La mort de Sardanapale (1827), tableau d’Eugène Delacroix visible au Louvre dans la salle Mollien (700), Aile Denon, Niveau 1 (source : Wikimedia Comons)
Après le lycée Fénelon, et une brève incursion chez Fernand Léger, rue Notre-Dame des champs, Jeanne fréquente les cours de Pierre Jérôme (1905-1982) à l’Académie Julian au 31 rue du Dragon (6e arr.) de 1947 à 1950 – l’actuelle école Penninghen. Elle suit aussi parfois les cours de gravure de Robert Cami (1900-1975), professeur aux Beaux-arts. Sa mère Marcelle n’est pas convaincue par une carrière artistique, mais son père Paul, dont le frère Maurice était peintre, est plus compréhensif. D’ailleurs Paul est resté en contact avec des artistes amis de son frère décédé, comme Jean Buhot, fils du graveur Félix Buhot.
Épreuve de deux gravures de Félix Buhot, le père de Jean Buhot : à gauche, la place Pigalle (1878) et à droite, la taverne du Bagne sur la place des Martyrs (1885). Ces œuvres étaient présentées à l’exposition « Trésors en noir et blanc » du Petit Palais (septembre 2023 – janvier 2024)
Finalement Jeanne est davantage attirée par la gravure que par la peinture. « C’était un peu un mystère. Comment avec une plaque de métal et de l’encre pouvait-on reporter sur papier un dessin avec une telle vivacité ? » s’étonnait Jeanne. Jean Buhot lui explique les différentes façons de graver que lui avait enseignées son père.
Il y a le choix du support : bois, métal ou plexiglas de nos jours. Selon le support le principe est très différent. Avec le bois gravé avec une gouge, le creux ne prendra pas l’encre, c’est le relief qui fera le noir ou la couleur, comme avec un tampon encreur. Avec le métal c’est l’inverse, puisque l’encre vient se loger dans le creux des sillons du dessin. On peut utiliser plusieurs métaux, mais pour Jeanne l’acier est trop dur et le zinc trop mou, elle opte comme beaucoup pour le cuivre. Plusieurs techniques permettent de graver sur le cuivre, en utilisant une pointe sèche, un burin ou de l’acide, comme le perchlorure de fer. On applique aussi une résine de colophane saupoudrée pour la technique de l’aquatinte si on veut protéger la plaque de la morsure de l’acide. Et si on laisse l’acide mordre trop longtemps, le métal peut être complètement transpercé.
Plaque de cuivre gravée par Jeanne Esmein et tirage d’une épreuve. On note que l’acide à quasiment découpé la plaque en deux et que cela produit du relief au moment du tirage sous presse (photo : Les Montparnos, février 2022)
Jeanne raconte « avec l’acide il faut se méfier, car les émanations ne sont pas bonnes à respirer. J’ai à peu près tout pratiqué, un peu moins le burin, car manier l’outil demande une certaine dextérité. En plus l’outil doit être bien aiguisé et l’aiguiser est difficile.« Pour la technique de la gravure à l’eau forte, il faut appliquer au pinceau ou au tampon un vernis pour empêcher l’acide d’attaquer les surfaces non gravées. Pour la technique de l’aquatinte on utilise une résine saupoudrée et durcie par échauffement qui sert à obtenir des surfaces unies et grisées.
Jeanne m’a parlé d’épreuves, de tirages, de grattoir, de brunissoir, de tarlatane, … et de son art exigeant avec un tel enthousiasme communicatif que je préfère m’arrêter là pour la description du travail de graveur, au risque de raconter des bêtises(2).
Dans ce reportage de 2013 consacré à Josette Coras, réalisé par Jean-Luc Bouvret, Jeanne Esmein réalise une épreuve d’une plaque de l’artiste-graveur décédée. Elle en décrit toutes les étapes : humidification du papier, encrage de la plaque, essuyage, paumage et passage sous presse.
Jeanne a dû chercher un travail. Sa mère connaissait quelqu’un qui dirigeait un atelier de dessin pour tissu du côté de l’Opéra. Son don pour le dessin était bien utile pour faire les pré-maquettes des impressions de tissu. Jeanne se rappelle qu’elle travaillait huit heures par jour dans un atelier baigné de lumière du jour. Les acheteurs étaient surtout des italiens et les tissus étaient pour un usage de la vie quotidienne. Il fallait constamment se renouveler.
Jeanne travaille dans cet atelier jusqu’à la naissance de son fils Olivier en 1954. Après son congé maternité, elle en a assez de l’atelier de tissu et cherche un autre emploi. Son père travaillait alors pour une maison d’édition qui publiait des encyclopédies juridiques et qui avait lancé un équivalent pour la médecine, l’Encyclopédie médico-chirurgicale (EMC). Ils avaient besoin de dessins à partir de vues opératoires. Jeanne raconte « Je n’assistais pas aux opérations mais j’ai dû apprendre l’intérieur du corps. C’est très difficile à s’imaginer. On m’a fourni des livres et à partir de croquis, je faisais des volumes pour que ce soit ressemblant. » Jeanne exerce cette activité jusqu’à la fin des années 1980. Les locaux étaient au 13 rue Séguier près de Saint-André des Arts. Comme un signe du destin, il faut noter qu’à cette même adresse Arthur Rimbaud (1854-1891) a logé quelques temps.
Dessins anatomiques réalisés par Jeanne Esmein (photos : Olivier Esmein)
La poésie de Rimbaud, Rilke, …
Au début des années 1950, Jeanne est transportée par Les Illuminations , un recueil de poèmes en prose ou en vers libres composés par Arthur Rimbaud entre 1872 et 1875. Elle en fait plus tard des dessins à la plume puis des gravures.
Épreuve de quelques unes des gravures de Jeanne Esmein illustrant des poèmes d’Arthur Rimbaud : « Le cœur volé », « Les corbeaux », « Ophélie » et « Ville » (Photos : Les Montparnos, janvier 2022)
A la même époque, elle entre à l’Académie de la Grande Chaumière où elle est élève d’André Lhote (1885-1962), puis d’Édouard Goerg (1893-1969). Elle rencontre Louis Guillaume (1907-1971), écrivain et poète breton qui reçoit le prix Max Jacob pour Noir comme la mer en 1951, ami de Marcel Béalu (1908-1993), écrivain poète et libraire.
Après la rue de Beaune, puis le 16 rue Saint-Séverin, Marcel Béalu installe en 1973 sa librairie « Le Pont traversé » dans une ancienne boucherie au 62 rue de Vaugirard (6e arr.) (Sources : Wikimedia commons, mai 2019, à gauche et Les Montparnos, mars 2022, à droite)
Louis Guillaume et Marcel Béalu font tous les deux partie de l’École de Rochefort, fondée pendant la guerre en 1941 à Rochefort-sur-Loire (49) par Jean Bouhier (1912-1999) et le peintre Pierre Penon (1902-1972) et qui constitue, après le Surréalisme, un des principaux mouvements de la poésie française du XXe siècle. On y retrouve notamment René Guy Cadou, Jean Rousselot, Michel Manoll, Eugène Guillevic, Pierre Béarn, Pierre Albert Birot, Louis Émié ou Jean Follain. Ils écrivent tous mais ont généralement un autre travail. Par exemple Louis Guillaume dirige une école municipale dans le quartier du Marais.
Jeanne collabore avec Louis Guillaume à plusieurs reprises, notamment sur le recueil Présences en réalisant une série d’illustrations des poèmes.
« Présences », recueil des poésies de Louis Guillaume illustré par Jeanne Esmein (photo : Les Montparnos, février 2022)
Louis Guillaume dit de Jeanne Esmein : « Dans ses extraordinaires dessins à la plume où la perspective joue plus d’un tour, comme dans ses peintures dont l’éclairage tamisé est un élément du mystère, Jeanne Esmein sait toujours faire oublier son métier qui est très sûr. Appuyée au réel tout en le dominant, elle ouvre les portes du fantastique sans fracas mais de la plus envoûtante façon.«
L’installation rue du Montparnasse
Jeanne travaille à mi-temps pour pouvoir s’occuper de son fils, Olivier, qu’elle élève seule aidée de sa mère, Marcelle. En 1958, cette dernière décède bien trop tôt à l’âge de 61 ans. Jeanne reste avec son père, Paul, et son fils, Olivier, au 120 rue d’Assas. Mais au décès de son père en 1966, l’appartement de sept pièces « qui appartenait à la papauté » est bien trop grand pour deux personnes. Souhaitant rester dans le quartier, un échange d’appartement est organisé en 1967 avec une famille qui vivait à six personnes au 3ème étage du 58 rue du Montparnasse (14e arr.). C’est d’ailleurs à cette adresse que j’ai fait la connaissance de Jeanne Esmein, plus précisément notre première rencontre s’est faite à la crêperie qui porte bien son nom, « Chez Jeanne« .
Jeanne Esmein attablée à la crêperie « Chez Jeanne », juste en bas de chez elle au 58 rue du Montparnasse à Paris (photo : Les Montparnos, janvier 2022)
Outre la peinture à l’huile, Jeanne s’exprime au travers de plusieurs techniques comme l’aquarelle, le crayon, la gouache et la gravure à l’eau forte où elle excelle. A partir de 1969, elle organise un atelier de gravure, rue du Montparnasse, où elle accueille de nombreux élèves.
Jeanne Esmein et son fils Olivier, chez elle au 58 rue du Montparnasse. A droite on note la presse sur laquelle il est possible de tirer le format « grand aigle », le plus grand papier pour le tirage des gravures. Sur la table, on peut voir un tirage de la gravure « Le cœur volé » (photo : Les Montparnos, janvier 2022)
Évidemment comme je m’intéresse à l’histoire de Montparnasse, je lui demande si elle a fait des peintures ou des gravures à ce sujet. Mais finalement, bien qu’elle y habite depuis de très nombreuses années, Jeanne a très peu représenté le quartier dans ses œuvres. Tout au plus elle me montre un dessin au crayon et deux aquarelles.
Une des aquarelles de Jeanne Esmein montrant l’effervescence du carrefour Vavin, présentée sur sa table à dessin au 58 rue du Montparnasse. On reconnait les enseignes du Dôme et de la Coupole (photo : Les Montparnos, février 2022)Aquarelle de Jeanne Esmein représentant un concert de jazz à la Rotonde (photo : Les Montparnos, février 2022)
Tout au long de sa carrière artistique, Jeanne réalise des gravures pour illustrer les textes de Maupassant, Rainer Maria Rilke, Giono, Bernard Clavel et bien d’autres, mais elle est particulièrement connue pour son travail en lien avec les poèmes d’Arthur Rimbaud qu’on peut retrouver au musée de Charleville-Mézières ou dans les revues comme « Rimbaud vivant ». Elle expose à Deauville, Düsseldorf, Barcelone, Lyon, Fontainebleau, Bruxelles, Zurich, Strasbourg, Vendôme, Francfort, Tokyo, …
La plaque de gravure « Le Dormeur du val », à gauche, avec un tirage d’étape en noir et blanc daté de 2019, à droite, par Jeanne Esmein (Photo : Les Montparnos)
Lorsque Jeanne me montre la plaque de la gravure illustrant le poème de Rimbaud, « Le Dormeur du val » et un tirage 1er état, je remarque qu’il manque les deux étoiles gravées sur le torse du dormeur, présentes sur la plaque mais absentes sur le tirage. Jeanne m’explique qu’à son âge elle ne peut plus faire ses tirages sur sa presse et qu’elle va aller chez le taille doucier Moret, un atelier fondé en 1947, 8 rue saint Victor (5e arr.). C’est lui qui fera les nouveaux tirages en suivant ses consignes.
L’exposition à l’atelier Gustave
En mars 2025, Olivier Esmein organise à l’atelier Gustave une exposition en l’honneur de sa mère Jeanne. C’est l’occasion de découvrir une quarantaine de toiles et une vingtaine de gravures.
Vernissage de l’exposition « Jeanne Esmein, peintures et gravures » à l’Atelier Gustave à Paris (36 rue Boissonade, 14e arr.) (photo : Les Montparnos, mars 2025)Le tableau « La guerre » (1954), à gauche, et une épreuve de « Villes » (1986) illustrant un poème de Rimbaud, à droite, deux œuvres de Jeanne Esmein exposées à l’atelier Gustave (photos : Les Montparnos, mars 2025)
Pour ma part j’ai été particulièrement attirée par une grande toile de 1954 intitulée « La guerre » et par une gravure d’un des poèmes de Rimbaud, « Villes ». A chaque fois que je la regarde j’ai l’impression de découvrir un nouveau détail. Je suis totalement hypnotisée. Il est certain que depuis que j’ai rencontré Jeanne Esmein, je ne vois plus la gravure de la même manière. Ce à quoi elle me répond avec un air espiègle et enjoué : « Tant mieux ! C’est très positif !« .
Sources pour cet article : Entretien avec Jeanne Esmein (5 février 2022), article « Paul Esmein » par René Savatier (Bulletin de la société de législation comparée, avril-juin 1967, pp. 488-490), la page de Jean Esmein sur le site de la société des Gens de lettre, « Le Courtil Septentrion à Fontaine-le-Comte » (La Nouvelle République, 24 juillet 2015), le catalogue de l’exposition « Jeanne Esmein, peintures et gravures » à l’atelier Gustave.
(1) Nous apprenons le décès à l’âge de 97 ans de Jeanne Esmein, survenu le 10 octobre 2025. Nos pensées vont à son fils et ses proches. (2) Merci à Bernard Moninot, plasticien et professeur aux Beaux-Arts de Paris, pour sa relecture des paragraphes sur la gravure. S’il reste des imprécisions, elles sont de mon fait.
Entre mythe et réalité, difficile de faire le portrait d’Aïcha, le modèle noire le plus connu de Montparnasse, dont l’image a été fixée dans les tableaux de Pascin, Foujita, Kisling et tant d’autres.
Détail du tableau de Félix Vallotton réalisé en 1922 et représentant le modèle Aïcha Goblet (source : Wikimedia commons).
J’ai découvert Aïcha lors de l’exposition « Le modèle noir de Géricault à Matisse » au musée d’Orsay en 2019, mais c’est plus tard que j’ai appris qu’elle avait fait partie des Montparnos des années folles. Évidemment j’ai voulu en savoir plus (vous commencez à me connaitre). Assez rapidement j’ai compris qu’il serait difficile de trouver des informations fiables, aussi cet article est à lire au conditionnel.
Aïcha a posé pour de nombreux artistes, notamment Henri Matisse, en 1917 aux côtés de Lorette, Moïse Kisling, en 1919 ou Félix Vallotton, en 1922, trois tableaux qu’on pouvait voir à l’exposition « Le modèle noir de Géricault à Matisse » au musée d’Orsay en 2019.
Aïcha a été maintes fois représentées par les artistes, pourtant elle déclare en 1930 « dans leurs toiles, je ne me suis jamais reconnue » (L’Œuvre, 13 février 1930). Vous avez pu la voir coiffée d’un foulard rose, veillant sur le sommeil de la Courtisane endormie (1920) du peintre Henry Ottmann. Dans les années 1920, elle apparait de profil sur un cliché de Man Ray et également nue sous les pinceaux de Jacques Mathey, tableau dont vous trouverez une reproduction un peu plus loin dans cet article. Son profil a également été sculpté par Jeanne Tercafs.
Cette sculpture de Jeanne Tercafs (1898-1944) réalisée dans les années 1930 porte différents noms : « Femme Malgache » dit aussi « La Mulâtresse » dit aussi « Portrait d’Aïcha Goblet ».
Qui est Aïcha ?
La recherche d’information est rendue difficile par le fait que ses prénom et nom s’orthographient de manière différente selon les sources. On trouve aussi bien Aïcha que Ayesha et Goblet que Gobelet, sans compter que bien souvent on ne mentionne que son prénom. Je reste donc sur l’écriture la plus répandue, c’est-à-dire Aïcha Goblet.
Dans Comœdia (4 octobre 1929), on peut lire que Aïcha aurait vu le jour à Valenciennes. Dans L’Intransigeant (22 avril 1935) elle viendrait de Roubaix. Dans plusieurs autres références, on parle plutôt de Hazebrouck (59). Aïcha serait née en 1898, d’une mère belge et d’un père martiniquais, jongleur dans un cirque ambulant. Malheureusement même cette information est à prendre avec des pincettes. Gobletest bien un nom répandu dans le Nord, mais en consultant les archives numérisées de l’état civil du département, je n’ai pas trouvé d’acte de naissance à ce nom ni en 1898, ni entre 1895 et 1900, à Hazebrouck. J’en déduis que soit Aïcha Goblet est un nom de scène, soit elle n’est pas née dans cette ville à cette date. A ce stade de ma recherche je pensais devoir me contenter des déclarations faites dans les médias de l’époque : « Goblet ! Le nom de mes parents, je suis née à Hazebrouck, dans un coron. La seule négresse de la famille. Si j’écris des vrais Mémoires, comme on me l’a demandé, je verrai à expliquer ça discrètement. » Dans Le Petit Journal (28 décembre 1929), elle déclare aussi : « J’ai vu le jour à Hazebrouck en même temps qu’un frère jumeau qui est blond comme les blés. Les savants expliqueront ce phénomène s’ils s’amusent à pratiquer notre autopsie. »
Aicha et son frère jumeau, Henri, à une date inconnue (source : Archives de la famille Gobelet Haupas)
La diffusion d’une émission sur France Culture en mai 2022(1) a permis d’apprendre que le prénom de Aïcha était en fait Madeleine. Grâce à la pugnacité d’une lectrice de ce blog, que je remercie vivement, l’acte de naissance d’une Madeleine Julie Gobelet née le 28 février 1894 à Renescure (province d’Hazebrouk, Nord) a été trouvé. Cet acte mentionne bien la naissance d’un jumeau (2). Il semblerait que Aïcha avait pour habitude de se rajeunir de quelques années.
Pour Paris-soir (17 avril 1931) Aïcha raconte « A six ans, j’étais écuyère au Cirque national Corse qui fut détruit l’an dernier [1930], par les inondations du Midi. »(3) En lisant les souvenirs de Céline Coupet (1894-1969), bergère du Limousin montée à Paris pour être placée comme bonne et finalement devenue modèle(4), on apprend que Madeleine Goblet, la noire, et Céline Coupet, la blanche, posaient souvent ensemble pour les peintres. Céline raconte qu’un jour, alors qu’elles posent toutes les deux pour le peintre italien Umberto Brunelleschi (1879-1949), celui-ci déclare qu’il a une photo de Madeleine prise en Algérie. Madeleine se défend d’avoir jamais été là-bas. Mais il insiste : « Cette fille s’appelle Aïcha et c’est comme ça que tu vas t’appeler. Madelaine est un nom idiot pour une fille de ta couleur, voilà ta photo et ton nom. » C’est ainsi que petit à petit le prénom Aïcha a été adopté par toutes leurs connaissances qui lui ont aussi fait changer sa façon de s’habiller.
Aicha dans un jardin (peut-être celui du Luxembourg ?) à une date inconnue (source : Archives de la famille Gobelet Haupas)
Alors que Céline est invitée à diner chez Aïcha qui vit en banlieue avec une amie âgée, ancienne femme serpent dans un cirque, celle-ci raconte : « Un soir où le cirque donnait une représentation à Arras, le directeur du cirque avait trouvé une petite fille de six ans et l’avait emmenée avec eux. Personne ne l’a jamais réclamée, parce qu’elle est née dans une famille de blancs et que la mère qui avait cinq autres enfants avait beaucoup de difficultés avec sa petite fille noire. Les enfants du village lui lançaient des pierres et même ses frères et sœurs ne l’aimaient pas beaucoup. Seul son frère jumeau qui était né albinos, était gentil avec elle. » Elle poursuit « le patron du cirque avait un fils de l’âge de Madeleine et lorsque Madeleine a eu quinze ans [vers 1909], tous les deux sont tombés amoureux d’elle et ils se battaient presque chaque jour à cause d’elle. Alors une nuit nous sommes parties toutes les deux car ils voulaient me renvoyer du cirque. C’est moi qui l’ai protégée contre ces brutes.«
Céline Coupet, Aïcha Goblet, Lucy Krohg au jardin du Luxembourg, vers 1911-13 (source : Archives familiales Howard-Beneyton – Licence libre CC BY-SA 4.0)
Dans le magazine Mon Paris (juin 1936) Aïcha raconte : « J’ai vécu la vie du voyage. Le chapiteau dressé de ville en ville et j’ai encore dans les narines l’odeur de la sciure et dans les oreilles ces fanfares si particulières aux hippodromes ambulants. Le cirque m’a conduit chez les peintres. Vous savez qu’ils aiment tous le cirque, depuis Seurat et Toulouse-Lautrec. »
Dans Paris-Soir (9 juin 1930), on peut lire : « [Aïcha] fut découverte après la guerre par Pascin. Venant d’abandonner le cirque et arrivant à Paris, elle errait sur le boulevard de la Madeleine. Il remarqua sa grâce et l’emmena au carrefour Vavin. Un modèle noire était rare à Paris à cette époque. Elle fut vite célèbre et on la retrouve dans les tableaux de tous les grands peintres contemporains. »
Dans Le Petit Journal (28 décembre 1929) Aïcha raconte « Un monsieur a eu le toupet de m’aborder. Il était né, je crois, en Bulgarie, d’un père hongrois et d’une mère italienne. Il m’a dit des choses que je ne comprenais pas très bien : qu’il était peintre, qu’il cherchait un modèle pas ordinaire, qu’il voulait que je pose pour lui. Je devais le retrouver à l’Ogive, rive gauche. J’ai eu peur. J’ai cavalé en baissant mon capiau [chapeau], avec mes bottines à boutons qui s’empêtraient dans la robe longue. Malgré tout le lendemain, j’entrais à l’Ogive. Mon peintre m’attendait. Il s’appelait Pascin. En ce temps-là, il n’était pas très connu, ni très riche. On était en 1911. »
Dans la série « Les Heures chaudes de Montparnasse » enregistrée dans les années 1960, Aïcha raconte à Jean-Marie Drot une autre version de son arrivée à Paris avant la guerre de 1914-1918 et de sa rencontre avec Jules Pascin (1885-1930), le peintre dessinateur d’origine bulgare : « J’étais au cirque à Clamart et un jour à la sortie du chapiteau deux messieurs m’ont accostée et m’ont demandé si je voulais être modèle. Je ne savais pas du tout ce que c’était d’être modèle. Mais comme j’avais l’intention de quitter le cirque, ils m’ont donné leur adresse et je suis venue à Paris. Et c’est comme ça que je suis arrivée au café du Dôme, que j’ai rencontré Pascin, que je suis devenue son modèle, qu’il m’a gardé pendant un an très jalousement. On ne savait même pas si je savais parler français, parce qu’il voulait que personne ne m’approche. J’ai posé pendant un an pour lui et un jour que Pascin m’avait laissée, comme tout Montparnasse voulait m’avoir comme modèle, j’ai volé de mes propres ailes. »
Le Montparnasse d’alors, quelle différence avec le Montparnasse d’aujourd’hui ! Tout le monde était plus ou moins pauvre. On raclait ses fonds de tiroir. On expertisait le fond de ses poches.
Devenue modèle, Aïcha vit à la Villa Falguière près de Vaugirard, dans le 15e arrondissement. Elle raconte dans Mon Paris (juin 1936) : « Une cité dont le proprio n’était pas dur. Heureusement, vu que ni Soutine, ni Modigliani, ni Kisling, ni Foujita n’étaient bien riches. […] Je faisais la popote pour tout le monde et bien souvent j’ai eu le bonheur de faire l’avance du marché avec l’argent de mes poses. »
Aicha à une date inconnue (source : Archives de la famille Gobelet Haupas)
Aïcha rappelle à Jean-Marie Drot que « à cette époque-là le modèle était considéré comme la collaboratrice du peintre. » Dans Paris-soir (17 avril 1931) elle explique : « Un modèle, dans ce temps-là [avant la première guerre mondiale], ça se payait cent sous, trois francs, et même rien du tout la séance. Mais on déjeunait avec lui et quand la pose était finie, on l’emmenait au théâtre. » Dans une interview pour le journal L’Œuvre (13 février 1930), Aïcha raconte : « De mon temps, on était modèle et on faisait sérieusement son métier. On allait poser n’importe où, que ce soit à Saint-Cloud ou à Saint-Germain. Je gagnais mon louis tous les jours et pour cela il fallait travailler, je vous l’assure ! Maintenant, ces dames, elles posent… Elles posent surtout des lapins. Pour elles, c’est un métier à côté, elles le font quand elles en ont envie et surtout quand elles n’ont plus rien à se mettre sous la dent.D’autre part, les peintres, autrefois, ne peignaient que de belles filles : pour poser, il fallait être bien faite : maintenant, n’importe laquelle peut aller à l’Académie ; on l’engage sans la regarder. D’ailleurs les peintres ne cherchent plus à faire beau ; ils veulent faire vrai, vivant. »
Le modèle Aïcha par Jacques Mathey (1883 – 1973), peinture réalisée vraisemblablement entre 1920 et 1925 (source : Galerie Les Montparnos).
Le prince Pascin
Dans les années 1960, lors de l’entretien avec Jean-Marie Drot pour « Les Heures chaudes de Montparnasse », on note qu’elle parle toujours avec beaucoup d’émotion de son ami Jules Pascin, disparu tragiquement(5) trente ans plus tôt.
Aïcha va de temps en temps sur la tombe de Pascin, enterré au cimetière du Montparnasse, pour y déposer quelques fleurs. En 1934, cela a donné lieu à une dispute racontée dans Aux écoutes :
Aïcha en scène
Aïcha Goblet a aussi fait du théâtre comme le rappelle Sylvie Chalaye dans « Race et théâtre : un impensé politique » (Actes Sud, 2020). Dans Haya de Herman Grégoire que Gaston Baty monte au théâtre des Champs-Élysées en février 1922, elle interprète, aux côtés de Jean Fleur et Charles Boyer, Nyota qui ne porte qu’un court pagne bruissant. Dans La France Libre (26 février 1922), on peut lire : « La pièce de M. Herman Grégoire, Haya, est une pièce coloniale, toute brûlante de passion et singulièrement évocatrice. Elle se déroule dans une factorerie du centre de l’Afrique. Des fonctionnaires, des employés coloniaux de tous les pays, vivent là, déséquilibrés par une vie anormale et un climat qui les épuise. Pas de femmes autour d’eux, mais seulement des femelles noires dont ils sont las. » Certains critiques trouvent la comédienne « souple et charmante » et d’autres ajoutent « Il faut beaucoup louer la délicieuse impression d’harmonie plastique que nous procure Mme Aïcha » (Comœdia, 24 février 1922).
Pour A l’ombre du mal en 1922, Aïcha joue une captive dont un sein est dénudé pour le plus grand bonheur des spectateurs qui la trouvent « plein de grâce et de talent. » Il ne faut pas oublier que dans les années 1920, en pleine période coloniale, on se passionne pour les artistes venus d’Afrique, des Amériques ou de la Caraïbe.
Voici comment Aïcha parle de cette période dans Mon Paris (juin 1936) : « J’ai beaucoup joué chez Gaston Baty, dans ses différentes salles. J’eus des rôles convenant à mon type dans « L’Hôtel des Masques » d’Albert Jean, « Le Simoun » et « A l’Ombre du mal », de [Henri-René] Lenormand, et dans « La Cavalière Elsa »(6), de [Paul] Demasy, d’après le beau roman de Pierre Mac Orlan. C’est là dedans que j’ai dansé pour l’agrément d’un bolchevik costumé en prince Hamlet. J’étais à peu près nue. On m’avait bien donné une petite ceinture, histoire de préparer l’arrivée en France de l’illustre Joséphine, qui ne l’était pas encore, mais rien ne dissimulait mes reins. Personne n’a protesté. Allais-je oublier de dire que j’ai donné la réplique à Charles Boyer ? J’ai oublié, mais c’est probable que ce devait aussi être une occasion de nu, pour moi cela va de soi. »
On reconnait aussi Aïcha attablée à la terrasse d’un café dans le film « Montparnasse » (1929) de Eugene Deslaw.
Et quelle vie !
A un journaliste qui lui demandait si elle avait des projets, Aïcha répond dans Le Soir (18 août 1929) :
Faire ce qui me plait, quand il me plaira, où il me plaira !
Pour Paris-soir (17 avril 1931) Aïcha se souvient : « On riait, on chantait, on buvait, on était libre. L’argent, on n’y pensait guère. Avec cent sous, on était riche. Un café crème coûtait deux sous, un croissant, un sou. […] Quelle époque heureuse ! Quelle douceur de vivre ! On achetait pour deux sous un cornet de tabac, on bourrait sa pipe et l’on faisait de l’art, avec le loisir d’y songer, de réfléchir et de discuter.«
Le 12 avril 1920 on peut lire dansLa Petite République, que les habitants du quartier de Montmartre étaient appelés à voter. Pour rire, il s’agissait de décréter Montmartre commune libre et de procéder à l’élection de son maire et de son conseil municipal. Plusieurs listes au programme fantaisiste se sont présentées. Bien qu’habitant Montparnasse (Ô trahison), Aïcha apparait sur la liste des Cubistes avec Jean Cocteau à sa tête.
Aïcha est de toutes les fêtes où se rassemblent les Montparnos. En préparant l’article sur le Bal Bullier, je suis tombée sur une archive du Bal de la Horde de 1926. En déroulant le film muet, je pense avoir reconnu Aïcha dansant en pagne.
Photogramme d’une archive de 1926 du Bal de la Horde filmée au Bal Bullier. Ne serait-ce pas Aïcha en pagne et sans son légendaire turban ? (Crédit : collection Gaumont – source : Lumni)
On la reconnait aussi, tout au fond à gauche, sur une photographie de groupe prise par Marc Vaux le 23 mars 1924 lors du bal de la Maison Watteau(7), le centre culturel scandinave (6 rue Jules-Chaplain, 6e arr.).
Aïcha et l’artiste peintre Hermine David (1886-1970) lors d’une sortie au début des années 1930 (crédit : anonyme).
Après la mort de Modigliani, de Pascin, de Victor Libion, le patron de La Rotonde qui était si favorable aux artistes et modèles, et avec la crise de 1929, Montparnasse change.
On buvait pour boire, on prenait des toxiques pour s’étourdir parce que c’était la fin du monde, qu’on n’en voyait pas le bout et qu’on n’avait plus, pour rien, ni goût, ni espoir
Aïcha poursuit : « A présent, je pleins les pauvres petites d’aujourd’hui avec leurs 25 francs par séance. Car il n’y a plus de camarades, il n’y a plus l’esprit qu’on avait, avant, quand on partageait cent sous, et qu’on formait une vraie famille, modèles et artistes mêlés ! » Elle ajoute « Après ça a été le monde des affaires, le lancement des artistes comme d’une marque de chocolat, le trafic des intermédiaires et des marchands, la foire d’empoigne et le calcul des petits bénéfices. »
La vénus et le cow-boy
J’ai trouvé très peu d’informations sur la vie privée de Aïcha. S’est-elle mariée ? A-t-elle eu des enfants ? Je ne saurais le dire. Un entrefilet du journal Le Quotidien (9 décembre 1928) sous-entend que Aïcha était la veuve du dessinateur montmartrois Théophile Alexandre Steinlen (1859-1923), lui même veuf depuis 1910. Je n’ai rien trouvé qui confirmait cette union. Je suis juste tombée sur un dessin de Steinlen au pastel et fusain intitulé « Aicha » et datant de 1917.
Voici une anecdote maritale cocasse rapportée dans La Rumeur :
Toutefois Aïcha aurait été la compagne du peintre juif d’origine ukrainienne, Samuel Granowsky (1882–1942), l’une des icônes du quartier de Montparnasse pour son excentricité assumée. Il était modèle à l’Académie de la Grande Chaumière et gagnait sa vie comme serveur pour le célèbre café La Rotonde. On raconte qu’il se promenait dans le quartier avec un chapeau texan porté lors du tournage d’un film dans lequel il était figurant et qu’il venait chercher Aïcha à dos de cheval. C’est sans doute pour cela qu’il avait le surnom de cowboy de Montparnasse
Samuel Granowsky et son célèbre chapeau (crédit : anonyme).
Pendant la seconde guerre mondiale, le 17 juillet 1942, Granowsky est arrêté par la police française lors de la rafle du Vel d’hiv. Déporté dans un premier temps au camp de Drancy, il est ensuite transporté à Auschwitz, dans le convoi n° 9 du 12 septembre 1942, où il est assassiné.
En hommage à Aïcha
Cette photographie, prise dans les années 1930 par Albert Harlingue (1879-1964) dans un café de Montparnasse, présente Aïcha au centre d’une assemblée majoritairement masculine. On note que la plupart des hommes sont hilares, à l’image de celui qui brandit une liasse de billets devant le tableau d’un nu exposé au mur. Ce qui contraste avec le regard triste ou désabusé de la modèle et l’air contrit des quelques femmes à droite. Je me demande quel était le sujet de conversation ? On ne le saura jamais, je le crains.
Intérieur d’un café de Montparnasse vers 1930 avec au centre, le modèle Aïcha. Serait-ce Tsugouharu Foujita de profil à gauche de Aïcha avec une cigarette à la main ? Et André Salmon, derrière elle, avec le chapeau à large bord et accoudé au dossier de sa chaise ? Si vous identifiez les personnes présentes sur cette photo, laissez un commentaire (crédit : Albert Harlingue / Roger-Viollet – tous droits réservés à l’agence Roger-Viollet)
Dans le numéro 7 de la revue Paris-Montparnasse (août 1929), Henri Broca consacre quatre pages et de nombreuses photographies à Aïcha et écrit : « J’ai quitté Aïcha avec le très sincère espoir qu’elle ne pensait pas qu’on ait pu l’abandonner. Peut-être, les obligations de la vie ont amené certains de ses amis à la délaisser un peu. Aucun n’a oublié Aïcha. On ne peut pas l’oublier parce qu’elle concrétise impeccablement la grande douceur des habitudes montparnassiennes. Parce qu’elle est, plus que tant d’autres, la petite pierre vivante sur quoi repose un peu le grand édifice mouvant qu’est Montparnasse. Qu’Aïcha sache qu’elle n’a dans ce journal que de grands amis. Qu’elle soit persuadée qu’ici, où l’on ne poursuit qu’un but : respecter et faire respecter ceux à qui Montparnasse doit quelque chose. Il ne nous est, ainsi, pas possible de faire coïncider un « dîner Aïcha » avec la parution de ce numéro où son portrait figure en première page. Dès la rentrée, car il y a des gens heureux qui rentrent, nous demanderons à Aïcha de bien vouloir présider le premier dîner de la saison. »
Couverture de la revue « Paris-Montparnasse » (n°7, 15 août 1929) consacrée à Aïcha Goblet (source : BnF – Gallica)
Le Dîner Aïcha, le sixième banquet de la revue Paris-Montparnasse est d’ailleurs annoncé dans le numéro de septembre pour le 1er octobre 1929 à La Coupole.
Bien plus tardivement, des hommages inattendus ont été publiés sur les réseaux sociaux lors du confinement de 2020. Dans le cadre du #GettyMuseumChallenge, certains internautes ont mis en scène, avec les moyens du bord, le tableau de Félix Vallotton . Voici un exemple :
Vous l’aurez compris, la vie du modèle noir Aïcha Goblet est entourée de mystère. Je n’ai trouvé aucune information sur la suite de sa vie après les années 1930. L’article « Mais où sont passés les Montparnos d’antan ? » (Paris-soir, 6 janvier 1942) paru pendant l’occupation de Paris, laisse entendre que Aïcha a déménagé à Montmartre. Si vous avez des informations, je compte sur vous pour me les signaler en commentaire. Seul indice : au début des années 1960, elle a été interviewée par Jean-Marie Drot dans le cadre de la série documentaire « Les heures chaudes de Montparnasse ». Malheureusement, à ma connaissance, elle n’a finalement pas écrit ses mémoires.
On a juste retrouvé l’acte de décès de Madeleine Julie Gobelet, disparue le 27 juin 1972 à son domicile, 100 rue Lamarck, à Paris dans le 18e arrondissement. Suite à un commentaire sur cette page, j’ai fait une recherche dans les archives de la ville de Paris pour découvrir qu’elle a été inhumée le 29 juin 1972 au cimetière de Thiais (division 90, ligne 17). Par contre je n’ai pas pu vérifier si sa tombe existe toujours. Si quelqu’un est dans les parages et peut vérifier, ça serait très apprécié.
Vidéogramme extrait de l’interview de Aïcha Goblet par Jean-Marie Drot (crédit : ORTF – INA – source : Coffret « Les Heures chaudes de Montparnasse »).
On dit souvent que la popularité d’Aïcha (1894-1972) annonçait la célébrité de Joséphine Baker (1906-1975), mais la postérité a surtout retenu l’artiste d’origine américaine. J’espère que cet article sortira un peu Aïcha Goblet de l’oubli.
Cet article a été mis à jour en juin 2022, puis en août 2025, suite à des informations et documents (re)trouvés.
(1) Dans l’émission « Une histoire particulière », un documentaire intitulé « Les coulisses de la vie de bohème » (diffusé le 15 mai 2022) reprend des anecdotes rapportées par Germaine et Céline Coupet, deux sœurs du Limousin, montées à Paris et devenues modèles. (2) La lecture des actes d’état civil permet d’apprendre que les parents d’Aïcha sont Jules Amery Gobelet (1843-1893) décédé au Brésil avant la naissance d’Aïcha et Marthe Joseph Calin (1854-?). Aïcha a bien eu un frère jumeau prénommé Henri Joseph Pierre Gobelet (1894-?) qui s’est marié en 1917 à Paris (12e arr.) avec Marie Berthe de Backer (1890-1970). (3) Il est sans doute question de l’inondation du Tarn à Moissac dans la nuit du 3 au 4 mars 1930 qui a détruit le cirque Cassuli (cf. l’article de ce blog). (4) Céline Coupet (1894-1969) épousera à Paris le 14 juin 1917 le sculpteur américain Cecil Howard (1888-1956). (5) Jules Pascin (1885-1930) s’est suicidé le 2 juin 1930. (6) En juin 1925, Aïcha interprète La Deva dans la pièce La Cavalière Elsa de Paul Demasy d’après Pierre Mac Orlan. (7) Il est question du bal costumé de la Maison Watteau dans Comœdia du 25 mars 1924.
Les sources de cet article : « Pascin, l’oublié » dans la série « Les heures chaudes de Montparnasse » de Jean-Marie Drot (coffret 1), « La princesse Aïcha et le mage Pascin » dans la revue Paris – Montparnasse (n°7, 15 août 1929), « L’idole sombre ressuscite les morts » par Xavier de Hauteclocque (Le Petit Journal, 28 décembre 1929), « Les modèles sont pour le genre pompier » par Jean Amoretti (L’Œuvre, 13 février 1930), « La vénus de Montparnasse » par Emmanuel Bourcier (Paris-soir, 17 avril 1931), « Aïcha, modèle préféré de Pascin, évoque quelques souvenirs » par Henri Broca (L’Intransigeant, 5 septembre 1933), « Aicha vous parle » dans la revue Mon Paris (n°8, Juin 1936), « Nouvelles paysannes et souvenirs d’enfance » par Germaine et Céline Coupet (éd. Plein Chant, p. 285-322, 2006), le site Wikipedia.
Personnage haut en couleur, Kiki a été modèle, puis chanteuse de cabaret. Elle s’est essayée à la peinture, à l’écriture, et a côtoyé toute la scène artistique et culturelle du Montparnasse des années folles. En ce début du 20e siècle, elle est sans doute la figure la plus représentée sur les tableaux de l’École de Paris.
« Noire et blanche », photographie réalisée en 1926 par Man Ray et mettant en scène Kiki et un masque Baoulé (source : exposition « Man Ray » au Musée du Luxembourg, 2020).
Il est délicat de dresser, sans trahir et en quelques archives, le portrait de cette femme émancipée aux mille facettes. Née le 2 octobre 1901, Alice Ernestine Prin, plus connue sous le nom de Kiki de Montparnasse, a grandi auprès de sa grand-mère maternelle, dans la maison du 9 rue de la Charme à Châtillon-sur-Seine, en Bourgogne. Dans ses mémoires, elle raconte qu’à 12 ans sa mère la fait venir à Paris :
« C’est pas qu’on pense à me faire donner beaucoup d’instruction, mais comme je dois apprendre le métier de lino-typo, il faut que je sache à peu près mon orthographe« .
Kiki, « Souvenirs retrouvés »
Elle habite avec sa mère au 12 rue Dulac dans le 15e arr. (l’immeuble n’existe plus) et va à l’école communale rue de Vaugirard.
Lorsque le 3 août 1914, la guerre est déclarée entre la France et l’Allemagne, Alice n’a pas encore 13 ans. Elle doit exercer différents métiers pour gagner sa croute. Elle sera successivement brocheuse, fleuriste, laveuse de bouteilles chez Félix Potin, visseuse d’ailes d’avion, bonne chez une boulangère. Se révoltant contre les mauvais traitements qu’elle subit chez cette dernière, elle est renvoyée. Pour gagner de quoi vivre, elle devient modèle, posant nue chez un sculpteur. Lorsque sa mère le découvre, elle la chasse de chez elle, en plein hiver 1917. S’en suit une période très difficile de bohème durant laquelle elle atterrit à Montparnasse et est recueillie par le peintre Chaïm Soutine (1893/4-1943).
Il ne pouvait être que poète, peintre ou théâtreux. En dehors de ces trois professions, je n’admettais aucun autre mortel.
Kiki, « Souvenirs retrouvés »
Kiki, modèle
Véritable icône de l’art moderne, Kiki a posé pour les plus grands et a maintes fois été représentée en peinture, photo, dessin ou sculpture. Elle tient d’ailleurs son surnom, Kiki, de Moïse Kisling (1891-1953) avec qui elle travaillait très souvent comme modèle.
par Modigliani (1918-1919)par Gwozdecki (1920)par Mendjizky (1921)par Van Dongen (1922-1924)par Kisling (1924)par Gargallo (1928)par Krohg (1928)par Calder (1930)Kiki de Montparnasse a été modèle pour de nombreux artistes des années folles. Ici on l’a retrouve en peinture et en sculpture, mais elle a aussi été beaucoup photographiée et filmée.
En 1922 au Salon d’automne, le tableau « Nu couché à la toile de Jouy » est remarqué. S’inspirant librement de la Grande odalisque (1814) d’Ingres et de l’Olympia (1865) de Manet, ce tableau est l’un des premiers tableaux de nus d’après modèle vivant de Foujita. Et le modèle en l’occurrence est Kiki.
« Nu couché à la toile de Jouy » (1922) par Foujita, conservé au Musée d’art moderne de Paris.
En mai 1929, Alexander Calder (1898-1976) accueille une équipe de Pathé cinéma, venue le filmer dans son atelier parisien de la rue Cels (14e arr.). Elle tourne la réalisation en direct du premier portrait en fil de fer de Kiki de Montparnasse, qui pose face à l’artiste. On peut voir ces images dans la vidéo ci-dessous. Dans son autobiographie, l’artiste dit de Kiki : « Elle avait un nez merveilleux qui semblait s’élancer dans l’espace ».
On sait que Kiki n’a jamais posé pour Pablo Gargallo (1881-1934), bien que contemporain, mais cela n’a pas empêché le sculpteur espagnol de lui consacrer une de ses œuvres.
Les amours de Kiki
Pour autant qu’on sache, Maurice Mendjizky (1890-1951), peintre juif polonais, est l’un des premiers avec qui Kiki se met en ménage. Ils vécurent ensemble trois ans jusqu’à leur rupture en 1922 et le départ de Mendjisky pour Saint-Paul-de-Vence.
Avec Man Ray (1890-1976), ils se rencontrent vers 1921, lorsque le photographe débarque à Paris. Elle sera le modèle de ses photographies, films et peintures les plus emblématiques, comme pour « Le violon d’Ingres » en 1924 (photo ci-contre).
En 1929, Kiki devient la maitresse du journaliste Henri Broca (18..- 1935) fondateur de la revue Paris-Montparnasse, dans laquelle paraissent les premiers chapitres des souvenirs de Kiki et qui sombrera dans la folie.
En 1936, Kiki ouvre son propre établissement L’Oasis qui deviendra Chez Kiki, rue Vavin (6e arr.). André Laroque, pianiste et accordéoniste de ce cabaret devient son nouvel amant.
André Laroque et Kiki en 1932 (photo : Man Ray)
Kiki, peintre
Kiki de Montparnasse en 1926
Kiki côtoie de très nombreux artistes, notamment des peintres aux styles très différents, et se met elle-même à la peinture.
Du 25 mars au 9 avril 1927, Kiki expose vingt-sept de ses toiles à la galerie Au sacre du printemps (5 rue du Cherche midi, 6e arr.).
Kiki de Montparnasse et un sculpteur hongrois à la galerie Au sacre du printemps, en avril 1927. En haut à droite, on reconnait le tableau « Les lavandières » (crédit : André Kertész – source : Donation André Kertész, Ministère de la culture (France), Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, diffusion RMN-GP)« Les lavandières », un tableau peint par Kiki en 1927 (source : Kunstmuseum Basel)
La presse de l’époque se fait l’écho de cet événement. Dans Le Soir du 26 mars 1927, on peut lire sous la plume de Pierre Loiselet « ses peintures sont pleines de paix, de joie tranquille […] le plus joli, c’est que ces belles peintures ont déjà séduit des amateurs« . The Chicago Tribune and the Daily News, New York du 27 mars 1927 décrit ainsi le travail de Kiki : « Les images de Kiki sont l’œuvre d’un enfant dont les yeux sont saisis par les couleurs vives et la disposition des objets. Qu’elle ait vu beaucoup de peintures modernes est évident, mais sa propre expression n’est pas entravée par la connaissance technique ou l’imitation […]. La simplicité absolue du résultat reflète une naïveté que l’on ne trouve que rarement aujourd’hui […]. ». Comœdia trouve que « la peinture est amusante comme Kiki elle-même » (29 mars 1927).
« La funambule » (1929) et « Le marché aux soieries à Paris » (1932), deux autres tableaux de Kiki.
Kiki, écrivain
L’année 1929 marque l’apogée de la carrière de Kiki. A 28 ans, elle se lance dans l’écriture de ses mémoires (Kiki, Souvenirs) sous l’impulsion d’Henri Broca, follement amoureux d’elle. Les premiers feuillets paraissent dans la revue Paris-Montparnasse en avril 1929 et dans le numéro de mai, le lecteur est invité à pré-acheter pour 100 francs les mémoires de Kiki en format de luxe, tiré à 250 exemplaires numérotés sur papier couché mat des papeteries Breton, ou en édition courante pour 25 francs. Le journal Comœdia annonce que Kiki signera ses mémoires au Falstaff, 42 rue du Montparnasse, le mardi 25 juin 1929 à 21h.
Elle parle dru, elle écrit de même. Par petites phrases courtes, incisives, tranchantes, – et si attendrie, parfois, – elle épingle sur chaque personnalité connue un mot, un qualificatif, une anecdote, et nous apprenons plus ainsi sur Foujita, Kisling et quelques autres, que ne pourraient le faire des volumes sur chacun d’eux.
C’est aussi dans la revue Paris-Montparnassed’août 1929 que Henri Broca publie les commentaires élogieux de la presse internationale sur les mémoires de Kiki.
Dans le Carnet du lecteur du Figaro (9 octobre 1929), Jean Fréteval écrit : « C’est un document, il brave l’honnêteté. On y trouve même de piquantes anecdotes sur des peintres en renom. […] Dissimulerons-nous que sous cette gouaillerie de la misère et de la galanterie, des pages nous ont serré le cœur ? ».
A l’occasion d’une nouvelle séance de dédicace, The Chicago Tribune and the Daily News, New York (28 octobre 1929) raconte : « La queue s’est formée dès 9 heures à l’extérieur d’une librairie du boulevard Raspail. Quand la nouvelle s’est répandue que pour 30 francs, on pouvait obtenir une copie des Mémoires de Kiki, son autographe et un baiser, les hommes oublient leurs demis, leur rendez-vous et leur dignité, et se précipitent jusque-là ».
Devant le succès, Samuel Putman décide de traduire le livre en anglais (Kiki’s memoirs). L’introduction est faite par deux de ses amis proches, Foujita et Hemingway, mais le livre est interdit aux États-Unis en raison de certaines anecdotes jugées scabreuses.
Suite à la censure le texte a été réédité sous le manteau et sous un autre titre (The Education of a French Model) par Samuel Roth.
Kiki, reine de Montparnasse
Le 30 mai 1929, la revue Paris-Montparnasse organise à Bobino sous la présidence du sous-secrétaire d’état aux Beaux-Arts, un gala de bienfaisance pour la création d’une caisse de secours alimentaires aux artistes. A la fin du spectacle, Kiki est proclamée Reine de Montparnasse et la soirée s’achève par un diner amical à La Coupole.
Kiki après son élection comme Reine de Montparnasse (photo : Mécano – source : Paris-Montparnasse, mai 1929)
Ce dessin de Fabrès, paru plusieurs mois après l’élection, représente Kiki en reine de Montparnasse. On reconnait bien son profil.
Kiki, chanteuse et danseuse de cabaret
Kiki pousse régulièrement la chansonnette au Jockey, et contribue au succès du cabaret. Comme elle n’est pas payée, elle fait tourner un chapeau et récupère jusqu’à 400 francs par soir. Le propriétaire voyant l’argent lui échapper, décide de prélever un pourcentage sur ses gains. Pour parer aux frais médicaux de sa mère malade, Kiki a besoin de trouver des cachets. Elle fait le tour des boîtes de nuits où elle chante et danse. Le 14 novembre 1930, elle débute au Concert Mayol (10, rue de l’Échiquier, 10e arr.), dans la revue Le Nu sonore.
Témoignages de Pierre Hiegel, Thérèse Treize, Youki Desnos, Man Ray, Leopold Levy, Pierre Brasseur et Emile Savitry sur Kiki de Montparnasse, le célèbre modèle des années vingt mais aussi chanteuse de music-hall, extrait du documentaire « Les heures chaudes de Montparnasse » (source : INA.fr).
En janvier 1931, elle chante à La Jungle (127 bd du Montparnasse, 6e arr.), en 1932 à L’Escale. La même année, elle a un engagement à Berlin. En 1936, elle chante Nini peau d’chien au Noël 1900 présenté au Moulin de la Galette. Elle chante aussi dans le célèbre cabaret de la rue de Penthièvre, Le Bœuf sur le toit, lieu où Man Ray expose ses photographies.
De janvier 1935 à janvier 1937, elle chante régulièrement au Cabaret des fleurs au 47, rue du Montparnasse (14e arr.). Si vous voulez entendre la voix de Kiki voici deux chansons trouvées en ligne : A Paimpol et Là haut sur la butte, et quelques autres par ici. Si vous connaissez d’autres enregistrements, n’hésitez pas à les indiquer en commentaire.
Kiki, actrice
En plus d’être modèle, Kiki a participé en tant qu’actrice à une douzaine de films et courts-métrages, parfois expérimentaux, comme le « Ballet mécanique » (1924) de Fernand Léger ou « Étoile de mer » (1928) de Man Ray. Sa renommée est telle qu’on lui demande souvent de jouer son propre rôle, comme dans « L’inhumaine » (1924) de Marcel L’Herbier ou « La galerie des monstres » (1924) de Jaque-Catelain.
Sur ce photogramme du film « L’inhumaine » (1924) réalisé par Marcel L’Herbier, on reconnait à droite Kiki de Montparnasse qui joue le rôle d’un modèle pour un artiste peintre.
Elle apparait aussi dans Le Retour à la raison(1923) de Man Ray, Entr’acte(1924) de René Clair, Emak Bakia (1926) de Man Ray, Paris express / Souvenirs de Paris (1928) de Pierre Prévert et Marcel Duhamel, Le Capitaine jaune (1930) de Anders Wilhelm Sandberg, Cette vieille canaille (1933) de Anatole Litvak et Iris perdue et retrouvée (1934) de Louis Gasnier, dans lequel elle joue son propre rôle dans un grand café de Montparnasse.
Kiki à l’étranger
Kiki aura passé le plus clair de son temps en France, entre sa Bourgogne natale et Montparnasse avec quelques incursions dans le sud. Elle a pourtant quitté le territoire au moins deux fois : en 1923 pour aller tenter sa chance aux États-Unis où elle ne resta que 3 mois et à Berlin en 1932 pour un engagement.
Loin d’être oubliée, la renommée de Kiki a dépassé les frontières et en 2006 je suis tombée sur une enseigne à son nom dans le quartier de Soho à New York. Il s’agissait d’un magasin de lingerie, mélangeant luxe et décadence.
La disparition
Les années difficiles, l’alcool et la drogue auront eu raison de Kiki qui décède le 23 mars 1953 à l’hôpital Laennec (42 rue de Sèvres, 7e arr.), alors qu’elle n’a pas 53 ans. Elle est inhumée au cimetière parisien de Thiais, celui des indigents. Il se raconte que tous les cafés de Montparnasse ont envoyé une couronne de fleurs, mais que seul Foujita était dans le cortège. Sur sa tombe, reprise le 2 février 1974, on pouvait lire « Kiki, 1901-1953, chanteuse, actrice, peintre, Reine de Montparnasse« .
Kiki de Montparnasse (1901-1953), chanteuse, actrice, modèle et peintre française. (Crédit : Gaston Paris / Roger-Viollet – Source : Paris en images)
Kiki autrement…
Kiki est à l’honneur dans « Kiki de Montparnasse » (2007), un roman graphique de Catel & Bocquet édité par Casterman et dans un court-métrage d’animation « Mademoiselle Kiki et les Montparnos » (2012) réalisé par Amélie Harrault et qui a reçu le César du meilleur court métrage d’animation en 2014.
Kiki, Reine de Montparnasse Chatillon-sur-Seine (21), la ville natale d'Alice Prin, rend hommage à l'icône de Montparnasse. Toute l'équipe du Musée du Pays Chatillonnais s'est démenée pour proposer une exposition rassemblant tableaux, dessins, archives et reconstitution de décors. A voir jusqu'au 30 décembre 2026. Plus d'infos
Reconnu comme le père de la photographie moderne, Eugène Atget a documenté en images le Paris en mutation de la fin du 19e et du début du 20e siècle. Il a habité, près de trente ans, rue Campagne-Première dans le 14e arrondissement de Paris.
Longtemps j’ai cru que le photographe Atget était américain et qu’il faisait partie de ces artistes émigrés à Paris au début du 20e siècle. Je prononçais même son nom à l’anglaise. Pourtant Eugène Jean Auguste Atget, dit Eugène Atget (1857-1927), est né le 12 février 1857 à Libourne, en Gironde, dans une famille très modeste d’artisans.
Marchand de journaux sur la place de Rennes, avec l’ancienne gare de l’Ouest, à Montparnasse, en 1898 (crédit : Eugène Atget – source : Gallica – BnF).
Je connaissais ses photographies émouvantes des métiers de Paris sur lesquelles des anonymes posent avec l’attirail de leur profession, ainsi que les images des rues de la capitale avant les grands travaux d’urbanisation, de précieux documents réalisés de manière quasi systématique qui sont autant de témoignages d’un Paris disparu. Je ne savais pas qu’il vouait une passion pour le théâtre et encore moins qu’il avait été mousse.
En découvrant qu’il a habité près de trente ans dans le quartier Montparnasse, au 17 bis rue Campagne-Première (14e arr.), j’ai eu envie d’investiguer.
Marine, théâtre ou peinture ?
Orphelin à l’âge de cinq ans, Eugène Atget est élevé par ses grands-parents maternels. Après sa scolarité, il s’embarque très tôt comme mousse dans la Marine marchande. En 1878, il s’installe à Paris avec l’intention de devenir acteur. Il tente une première fois sans succès d’entrer au Conservatoire nationale de musique et d’art dramatique et commence une carrière d’acteur. Il débute en parallèle son service militaire qui dure à l’époque cinq ans. En 1879, il réussit à entrer au Conservatoire et fait la connaissance d’André Calmettes (1861-1942), acteur, qui restera toute sa vie son ami. Menant de front ses études d’acteur et le service militaire, il échoue à l’examen final du Conservatoire en 1881. Atget passe un an au régiment de Tarbes. En 1882, il est libéré de ses obligations militaires avec un an d’avance et revient à Paris. Il publie une feuille humoristique intitulé Le Flâneur qui aura quatre numéros et dans lesquels il fait quelques dessins.
Couverture du premier numéro de la feuille humoristique Le Flâneur, dirigée par Eugène Atget et dans laquelle il lui arrive de dessiner, comme sur la page de droite (source : Gallica – BnF)
Eugène Atget joue dans une troupe des troisièmes rôles en banlieue parisienne et en province et fréquente les peintres et les artistes. D’ailleurs il s’essaie aussi à la peinture. En 1886, il rencontre Valentine Compagnon (1847-1926), elle aussi actrice, qui partagera sa vie jusqu’à sa mort.
« Cour de maison avec linge séchant », peinture de Eugène Atget (source : Musée Carnavalet, Wikimedia commons)
… Ça sera la photographie
En 1887, victime d’une affection des cordes vocales, il est contraint d’abandonner la pratique du théâtre. En 1888, il s’installe dans la Somme et c’est probablement là qu’il commence à photographier. De retour à Paris en 1890, il décide d’être photographe professionnel, inscrit sur sa porte « Documents pour artistes » et fait publier dans la Revue des Beaux-Arts, en février 1892, une annonce décrivant son travail : “Paysages, animaux, fleurs, monuments, documents, premiers plans pour artistes, reproductions de tableaux, déplacements. Collection n’étant pas dans le commerce”.
Carte de visite de Eugène Atget vers 1892 (source : Exposition Eugène Atget, Voir Paris, 2021)
Loueur de bateaux au jardin du Luxembourg, dans la série « Vie et métiers à Paris », en 1898 ou 1899 (crédit : Eugène Atget – source : Gallica – BnF)
En 1897, il commença la prise de vue systématique des quartiers anciens de Paris et de ses environs, organisant son travail en séries thématiques telles que Petits métiers de Paris, L’Art dans le vieux Paris ou Paris pittoresque.
Au tournant du XXe siècle, les petits métiers de Paris disparaissent progressivement sous l’effet de l’industrialisation et de la diffusion des grands magasins. Photographies de la série « Vie et métiers à Paris » : chiffonnier, rémouleurs et fleuriste(crédit : Eugène Atget – source : Gallica – BnF)
À partir de ces séries, Atget confectionne des albums destinés à la vente. Ces albums sont constitués de feuilles de papier pliées puis brochées, comportant des fentes taillées en biais dans lesquelles Eugène Atget glisse des tirages de 22 x 18 cm.
A gauche, « L’art dans le vieux Paris », un album de 60 photographies prises entre 1908 et 1911 par Eugène Atget et à droite, l’album « Coins du vieux Paris pittoresques et disparus » acquis par le Musée Carnavalet en 1921 (source : Exposition Eugène Atget, Voir Paris, 2021).Cabaret au 18 rue du Four et au coin de la des Ciseaux dans le 6e arr. de Paris, en 1903 – Page extraite de l’album « Enseignes et vieilles boutiques du vieux Paris » (crédit : Eugène Atget – Source : Gallica-BnF)
Il vend ses « documents pour artistes » à des peintres tels que Derain ou Utrillo mais aussi et surtout à des institutions telles que la Bibliothèque nationale et le musée Carnavalet qui lui achètent des milliers d’épreuves entre 1898 et 1927.
En 1898, Atget emménage rue Campagne-Première (14e arr.), dans le quartier du Montparnasse.
Une plaque a été posée sur la façade de l’immeuble dans lequel Eugène Atget a vécu de 1898 à son décès en 1927 au 17 bis rue Campagne-Première, 14e arr. de Paris (crédit : Les Montparnos, octobre 2020).
A l’aube du 20e siècle, Atget photographie les éléments décoratifs des façades, des balcons, des portes, puis travaille sur les cours, les escaliers, les cheminées et les intérieurs d’hôtels particuliers.
Cette série de photos de 1910 est intitulée « Petit intérieur d’un artiste dramatique : M. R., rue Vavin ». Il s’agit en fait du propre intérieur d’Atget qui donne un titre faux pour brouiller les pistes (source : Ville de Paris / Bibliothèque historique)
Pendant la première Guerre mondiale, Atget ne prend progressivement plus de photographies et entrepose ses négatifs sur verre dans la cave de son immeuble afin de les protéger des risques de bombardements. Après la guerre, il reprend la photographie.
La postérité
En 1920, Paul Léon (1874-1962), le directeur des Beaux-Arts achète sa collection sur l’art du vieux Paris et le Paris pittoresque, soit 2 621 négatifs pour 10 000 francs.
A la même époque, Atget rencontre Man Ray (1890-1976), peintre et photographe américain, arrivé à Paris depuis peu et qui habite dans la même rue que lui. L’américain lui achète une quarantaine d’images dont quatre sont publiées en 1926 dans La Révolution surréaliste.
Plusieurs images d’Eugène Atget sont publiées dans la Révolution surréaliste du 15 juin 1926, comme celle en couverture (source : Gallica-BnF)
En 1925, l’assistante de Man Ray, Berenice Abbott (1898-1991) découvre les photographies d’Atget et lui rend régulièrement visite pour lui acheter des tirages. En 1927, Atget vient se faire tirer le portrait dans le studio de Berenice Abbott au 44 rue du Bac (7e arr.).
Eugène Atget décède chez lui le 4 août 1927. André Calmettes, son ami de toujours, s’occupe de la succession. Berenice Abbott achète en 1928, 1 787 négatifs, les albums et plusieurs milliers de tirages qui restaient chez Atget. Elle emporte ce fonds documentaire aux États-Unis où elle le fait connaître auprès de la génération de Walker Evans (1903-1975). Son statut d’ancêtre et de précurseur de la modernité est consacré par l’acquisition en 1968 de la collection de Berenice Abbott par le Museum of Modern Art (MoMA) de New-York. Aux États-Unis, Atget a considérablement influencé certains photographes tels que Berenice Abbott, Walker Evans, Lee Friedlander (1934-2002) ou Gary Winogrand (1928-1984). C’est peut-être pour cela que j’ai longtemps cru qu’il était américain.
Dans cette vidéo de la série « Une brève histoire de la photographie », on comprend mieux comment Eugène Atget s’inscrit dans la photographie documentaire du 20e siècle.
En savoir plus
Exposition Eugène Atget, Voir Paris À partir des collections du musée Carnavalet ‑ Histoire de Paris, l’exposition présentée à la Fondation HCB est le fruit d’un long travail de recherche entrepris conjointement par les deux institutions. Le résultat est une exposition exceptionnelle autour de l’œuvre d’Eugène Atget (1857-1927), figure atypique et pionnière de la photographie. Fondation HCB, du 3 juin au 19 septembre 2021 - Plus d'infos
Exposition virtuelle Eugène Atget Je vous recommande vivement l'exposition virtuelle sur Eugène Atget, réalisée en 2007 par la Bibliothèque nationale de France (BnF). On y trouve de précieuses informations sur sa vie et son œuvre, ainsi que de nombreux clichés représentatifs de son travail. Le site propose également un dossier pédagogique bien utile pour l'éducation aux images. Accédez au site
Eugène Atget La personnalité singulière d'Eugène Atget (1857-1927) est devenue légendaire. Sans avoir reçu de formation, il embrasse la profession de photographe après s'être essayé, sans grand succès, à divers métiers. On peut considérer que ses œuvres marquent les origines de la photographie «documentaire» du XXe siècle. Ouvrage collectif édité par Gallimard à l'occasion de l'exposition au Musée Carnavalet (18 avril-29 juillet 2012, Paris).