Les moulins de Montparnasse

En consultant les plans du 18e siècle, on constate que Paris compte de très nombreux moulins. Quelles traces reste-t-il de ces moulins à vent dans le quartier du Montparnasse ?

Estampe du moulin des Chartreux par Martial Deny (source : Musée Carnavalet)

A une époque reculée, on avait coutume de dire que pour établir une nouvelle cité, trois métiers étaient indispensables : le forgeron, le charpentier et le meunier. Quand on regarde ce plan de 1730, on note la présence de très nombreux moulins dans la zone encore champêtre du sud de Paris qui deviendra plus tard le quartier du Montparnasse. Le succès de ces moulins ne tient pas seulement à leur farine. Le meunier n’avait qu’un pas à faire pour produire des feuilletés et devenir cabaretier, car « la galette a le don d’échauffer les gosiers. » Charles Sellier raconte, dans Le Rappel (15 décembre 1885), que « la position pittoresque de la plupart des moulins, les ombrages dont le plus souvent ils étaient entourés en avaient fait autant d’agréables séjours où les citadins de toutes les époques ont aimé venir gouter les plaisirs de la danse et les joies de la bouteille. » Dès le moyen-âge, les cabarets à l’enseigne d’un moulin quelconque étaient devenus très populaires.

Détail du plan Roussel de 1730. Les points bleus indiquent les moulins dans les environs du Montparnasse et le cercle bleu est l’emplacement de la butte de gravas surnommée Mont Parnasse. A noter que tous les moulins en maçonnerie sont désignés, sur ce plan, sous le nom de tours. Jusqu’alors les anciens plans de Paris n’indiquaient que les moulins en bois. Il est probable que les moulins de pierre ne datent que du 17e siècle. (source : Bibliothèque spécialisée de la ville de Paris)

Charles Sellier poursuit en disant que le nombre de moulins à vent était tellement important qu’il « épouvanterait les don Quichottes les plus intrépides. » Et aussi que « le branle continuel de leurs ailes devait animer de façon supérieurement pittoresque le panorama parisien. »
Mais quelles traces trouve-t-on encore de nos jours de ces moulins ?

Les dessins et gravures sont de précieux documents pour se faire une idée du paysage avant l’urbanisation du quartier Montparnasse. Ici les moulins derrière les Chartreux par Albert Flamen (1620-1674) (crédit : CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet)

Dans le 14e arrondissement, il y a la rue du Moulin-vert qui relie l’avenue du Maine à la rue de Gergovie et la rue du Moulin de la vierge qui débute rue Raymond Losserand et se termine en impasse, le jardin du Moulin des trois cornets auquel on accède par la rue Raymond Losserand ou la boulangerie du moulin de la vierge, rue Vercingétorix, mais la trace la plus marquante est sans doute la tour du Moulin de la Charité qu’on trouve au cœur même du cimetière Montparnasse (division 9).

Sur ce dessin non daté de la rue de l’Ouest, dans le 14e arrondissement, la rue du Moulin de Beurre est indiquée. De nos jours, il s’agit de la rue Texel qui débute place de Catalogue et se termine rue Raymond Losserand (crédit : anonyme – source : Musée Carnavalet)

Le moulin de la Charité ou moulin Moliniste

Au milieu du cimetière du Montparnasse, se tient le seul survivant de la trentaine de moulins qui se dressaient autrefois sur la plaine de Montrouge. Cette tour ronde en pierre d’environ quinze mètres de hauteur, percée de deux portes et au toit en poivrière, est située sur un tertre dans la neuvième division du cimetière du sud.

La tour du moulin de la Charité dans l’enceinte du cimetière du Montparnasse, division 9, est aujourd’hui vide (crédit : Les Montparnos, février 2021)

Ce moulin aurait été élevée au début du 17e siècle dans la ferme des frères hospitaliers de la Charité, dits de Saint-Jean de Dieu, pour subvenir aux besoins de leur communauté. A cette époque le cimetière n’existait pas encore. On peut lire dans Beaux-Arts (20 décembre 1929), sous la plume de Paul Jarry, que « le meunier, homme pratique, ne tarda pas à se faire quelques profits en servant la galette et le vin clairet, et bientôt le moulin devint le rendez-vous assidu des partisans molinistes. » Après l’expulsion des jésuites en 1762 et pendant la Révolution, la dispersion des frères Saint-Jean de Dieu, le moulin de la Charité reste ouvert et est reconverti en guinguette(1).

Un ancien moulin servant d’habitation aux gardiens au cimetière Montparnasse dessiné par Léon Leymonnerye (1803-1879), 13 juin 1851 (crédit : musée Carnavalet).

En 1824, il est englobé par le cimetière du Montparnasse qui s’agrandit et devient la demeure du gardien. A la fin du 19e siècle, les bâtiments du moulin se dégradent, il faut l’évacuer et les démolir. Ne reste plus que la tour du moulin dont le conseil municipale décide la restauration en 1899 sur l’insistance de la commission du Vieux Paris.
Au décès d’Antoine Bourdelle, en 1929, sa veuve demande que le moulin devienne une sépulture privée. La commission du Vieux Paris a estimé que la dépouille de l’illustre sculpteur méritait un tombeau plus digne de sa renommée et qu’il convenait de laisser au moulin son aspect historique et traditionnel. Dans cette perspective, cette relique parisienne a été classée monument historique par un arrêté du 2 novembre 1931.

Sur ce plan topographique par Alexis Donnet datant de 1837, on peut voir que l’ancien moulin de la Charité est à l’intérieur de l’enceinte du cimetière de Mont Rouge ouvert en 1821.

Le moulin des Chartreux

Beaucoup de couvents avaient aussi un moulin dans leurs jardins. Ainsi un moulin montre sa pointe et ses ailes derrière le mur qui longe le clos des Chartreux.

Sur cette peinture de « L’Enclos des Chartreux » par Nicolas-Jean-Baptiste Raguenet (1715-1893), on peut voir le moulin des chartreux tout à gauche (crédit : musée Carnavalet).

Le moulin de la Pointe

A la jonction du chemin de Vaugirard et du chemin des Tuileries, sur le territoire de Plaisance, nous rencontrons le moulin de la Pointe, vis-à-vis de l’Enfant-Jésus, il est en avant-garde d’un groupe d’autres moulins, qui sont le moulin Vieux, et le moulin Neuf.

Gravure du moulin de la Pointe sur le chemin de Vaugirard, réalisée en 1702 (crédit : Alain Manesson-Mallet)

Le moulin des trois cornets ou moulin Janséniste

A l’angle de l’avenue du Maine et de la rue de Vanves (actuelle rue Raymond Losserand), ce moulin était le repère des jansénistes.

Vue des environs de Paris et du moulin janséniste prise sur la route d’Orléans (source : BnF – Gallica)

Le moulin de Beurre ou moulin des plaisirs

Parmi les moulins célèbres pour leurs joyeuses beuveries et ses parties fines, il y avait le moulin de Beurre, qui doit son nom au propriétaire qui s’est enrichit en y vendant du beurre, mais où il n’y avait plus de moulin dans les derniers jours de sa splendeur. Ce cabaret situé à deux pas de la barrière du Maine a été fondé un peu avant 1789, mais c’est seulement sous l’Empire et la Restauration (1814-1830) qu’il commence à être florissant.

Dessin du Cabaret de la Mère Saguet par Aglaüs Bouvenne, vers 1870-1880 (source : Musée Carnavalet)

Vers 1818, il était tenu par la mère Saguet et certains hôtes étaient célèbres comme Adolphe Thiers (1797-1877), le statuaire David d’Anger (1788-1856), Eugène Delacroix (1798-1873), Hippolyte Bellangé (1800-1866), Alexandre Dumas (1802-1870), Victor Hugo (1802-1885), Sainte Beuve (1804-1869), Louis Boulanger (1806-1867), Victor Pavie (1808-1886), Alfred de Musset (1810-1857), Théodore Rousseau (1812-1867). La mère Saguet surnommait Hugo, l’enfant sublime. Dans la revue Pêle-Mêle (9 juin 1929), Gaston Dery rapporte les propos de Victor Hugo à propos du moulin de Beurre de la mère Saguet :

La mère Saguet s’est retirée des affaires après 1840, mais on raconte que tous les ans, le jour de sa fête, elle quittait sa retraite et venait reprendre la castrolle, comme elle disait. Ce jour-là, tous ses contemporains gais lurons rappliquaient. La vogue du moulin de Beurre a fait succomber beaucoup d’autres guinguettes situées dans les mêmes parages. D’autres ont disparus en 1820 par suite de l’agrandissement du cimetière Montparnasse, comme le moulin janséniste (moulin des Cornets), le moulin moliniste (moulin de la Charité), celui de Bel-Air, puis le moulin d’Amour.

Après diverses vicissitudes, en 1848, le moulin de Beurre est encore un restaurant-guinguette, mais d’allure plus familiale. Il est démoli en 1881.

Démolition de la ferme du Moulin de Beurre pour le percement de la rue Bourgeois, dessinée par Henri-Napoléon Michel, 1885 (crédit : Musée Carnavalet, Histoire de Paris).

Le moulin d’Amour

Tout près de la barrière d’Enfer, il y avait le moulin d’Amour, habité par Elie Catherine Fréron (1718-1776), le critique, qui n’eut qu’une gloire, celle d’être l’adversaire acharné de Voltaire, et cette gloire l’a tué.
Ce moulin a disparu depuis 1917.

Tour de l’ancien moulin Arc-en-ciel qui devient un guinguette appelée le moulin d’Amour, 26 av. d’Orléans, actuellement 26 et 28 avenue du Général Leclerc (crédit : Fédor Hoffbauer, vers 1901-1905 – source : Musée Carnavalet)

Le moulin des bondons

Dans Le Petit Journal daté du 29 mai 1877 (p.2) , on peut lire : « Le vieux Paris s’en va petit à petit. Le fameux Moulin des Bondons, situé rue Sainte-Eugénie, à Plaisance, vient de disparaitre, par suite du percement de la rue jusqu’à la rue d’Alésia. Tous les parisiens ont connu ce moulin. C’était le rendez-vous des compagnons limousins, bourguignons et auvergnats, dont la distraction favorite était le jeu de quilles. C’était aussi le refus de repris de justice qui formaient les habitués de la maison, pendant la nuit. Depuis longtemps, le moulin des Bondons avait perdu sa clientèle, et était devenu, dans les derniers temps, un établissement peu fréquenté. »

Une ribambelle de moulins

Sur le plan en tête de cet article on peut voir de nombreux autres moulins, dont voici la liste :

  • Le moulin de la tour des fourneaux
  • Le moulin vieux
  • le moulin neuf
  • Le moulin de la tour de Vanves
  • Le moulin à tour des Maturins (ruine)
  • Le moulin des Charbonniers
  • Le moulin de Fort-vêtu
  • Le moulin de la Citadelle
  • Le Petit moulin
  • Le moulin du Pavé
  • Le moulin de Ficherolle
  • Le moulin des carrières
  • Le grand moulin de Monsourri
  • Le petit moulin de Monsourri
  • Le moulin de la Marjolaine
  • Le mouline à tour de la Tombe Isoire
  • Le moulin du Bel Air

Si au fil de mes lectures et recherches, je trouve des gravures sur ces moulins, je complèterai cet article. Et si de votre côté vous connaissez des sources d’information, indiquez-les moi en commentaire !

Comparaison entre la gravure réalisée en 1702 et une vue actuelle sur Google Earth. A gauche il s’agit de la rue de Vaugirard et à droite de la rue du Cherche-Midi. Les deux rues se croisent au métro Falguière. On peut ainsi plus aisément déterminer l’emplacement du Moulin de la Pointe dans ce qui est aujourd’hui le 15e arrondissement.

(1)Aux moulins des Grésillons, on débitait du vin désigné sous l’expression pittoresque de bouillon à l’oseille, mais plus connus sous le qualificatif de guinguet. De là a certainement dérivé le mot guinguette.

Les sources de cet article : « Une anecdote sur M. Thiers » (Paris, 4 septembre 1882), « Le Vieux Paris – Les moulins à vent » (Le Rappel, 15 décembre 1885), « Revue anecdotique – Tavernes à la mode » (Le Monde illustré, 31 juillet 1886), « Le moulin de la charité » (Le Soleil, 1er juillet 1899), « Le moulin de la Charité » (Le Petit Bleu de Paris, 27 avril 1899), « Vierge de la rue de Vanves, n° 102 » dans « Les vierges de Paris » par J. de M. (1899), « Pêle-Mêle à table, un cabaret romantique » (Le Pêle-Mêle, 9 juin 1929), « Le Moulin du Montparnasse » (Beaux-arts, 20 décembre 1929), « Le moulin de la charité » (revue Les trois monts, février 1930), « Le moulin de Beurre et le cabaret de la mère Saguet » par Charles Merki (Mercure de France, 15 novembre 1932), « La Tour du moulin de la Charité au cimetière du Montparnasse est classée monument historique » (Le Journal, 27 mars 1934), « Un cabaret à Montparnsse » (Le cri du peuple Paris, 20 juin 1942), « Histoire et dictionnaire des 300 moulins de Paris » de Alfred Fierro (1998), l’article de Paris Zig Zag et le blog Histoires de Paris : Le moulin de la Mère Saguet (28 décembre 2020), Le Moulin de beurre (31 décembre 2020), Le Moulin Janséniste (18 avril 2021), Le Moulin d’amour (20 avril 2021), Le Moulin de la Vierge (21 avril 2021), Le moulin des lurons (22 avril 2021), Le Moulin de Fortvêtu (24 avril 2021), La querelle des jésuites et des jansénistes (25 avril 2021),Les moulins de Montparnasse (26 avril 2021).Quelques plans où les moulins apparaissent : plan de Delagrive (1728), plan de Roussel (1731), plan de Deharme (1763), plan de Jaillot (1775) et plan de Verniquet (1792).

Aïcha, modèle noir

Entre mythe et réalité, difficile de faire le portrait d’Aïcha, le modèle noire le plus connu de Montparnasse, dont l’image a été fixée dans les tableaux de Pascin, Foujita, Kisling et tant d’autres.

Détail du tableau de Félix Vallotton réalisé en 1922 et représentant le modèle Aïcha Goblet (source : Wikimedia commons).

J’ai découvert Aïcha lors de l’exposition « Le modèle noir de Géricault à Matisse » au musée d’Orsay en 2019, mais c’est plus tard que j’ai appris qu’elle avait fait partie des Montparnos des années folles. Évidemment j’ai voulu en savoir plus (vous commencez à me connaitre). Assez rapidement j’ai compris qu’il serait difficile de trouver des informations fiables, aussi cet article est à lire au conditionnel.

Aïcha a été maintes fois représentées par les artistes, pourtant elle déclare en 1930 « dans leurs toiles, je ne me suis jamais reconnue » (L’Œuvre, 13 février 1930). Vous avez pu la voir coiffée d’un foulard rose, veillant sur le sommeil de la Courtisane endormie (1920) du peintre Henry Ottmann. Dans les années 1920, elle apparait de profil sur un cliché de Man Ray et également nue sous les pinceaux de Jacques Mathey, tableau dont vous trouverez une reproduction un peu plus loin dans cet article. Son profil a également été sculpté par Jeanne Tercafs.

Cette sculpture de Jeanne Tercafs (1898-1944) réalisée dans les années 1930 porte différents noms : « Femme Malgache » dit aussi « La Mulâtresse » dit aussi « Portrait d’Aïcha Goblet ».

Qui est Aïcha ?

La recherche d’information est rendue difficile par le fait que ses prénom et nom s’orthographient de manière différente selon les sources. On trouve aussi bien Aïcha que Ayesha et Goblet que Gobelet, sans compter que bien souvent on ne mentionne que son prénom. Je reste donc sur l’écriture la plus répandue, c’est-à-dire Aïcha Goblet.

Dans Comœdia (4 octobre 1929), on peut lire que Aïcha aurait vu le jour à Valenciennes. Dans L’Intransigeant (22 avril 1935) elle viendrait de Roubaix. Dans plusieurs autres références, on parle plutôt de Hazebrouck (59). Aïcha serait née en 1898, d’une mère belge et d’un père martiniquais, jongleur dans un cirque ambulant. Malheureusement même cette information est à prendre avec des pincettes. Goblet est bien un nom répandu dans le Nord, mais en consultant les archives numérisées de l’état civil du département, je n’ai pas trouvé d’acte de naissance à ce nom ni en 1898, ni entre 1895 et 1900, à Hazebrouck. J’en déduis que soit Aïcha Goblet est un nom de scène, soit elle n’est pas née dans cette ville à cette date. A ce stade de ma recherche je pensais devoir me contenter des déclarations faites dans les médias de l’époque : « Goblet ! Le nom de mes parents, je suis née à Hazebrouck, dans un coron. La seule négresse de la famille. Si j’écris des vrais Mémoires, comme on me l’a demandé, je verrai à expliquer ça discrètement. » Dans Le Petit Journal (28 décembre 1929), elle déclare aussi : « J’ai vu le jour à Hazebrouck en même temps qu’un frère jumeau qui est blond comme les blés. Les savants expliqueront ce phénomène s’ils s’amusent à pratiquer notre autopsie. »

La diffusion d’une émission sur France Culture en mai 2022(1) a permis d’apprendre que le prénom de Aïcha était en fait Madeleine. Grâce à la pugnacité d’une lectrice de ce blog, que je remercie vivement, l’acte de naissance d’une Madeleine Julie Gobelet née le 28 février 1894 à Renescure (province d’Hazebrouk, Nord) a été trouvé. Cet acte mentionne bien la naissance d’un jumeau (2). Il semblerait que Aïcha avait pour habitude de se rajeunir de quelques années.

Pour Paris-soir (17 avril 1931) Aïcha raconte « A six ans, j’étais écuyère au Cirque national Corse qui fut détruit l’an dernier [1930], par les inondations du Midi. »(3)
En lisant les souvenirs de Céline Coupet (1894-1969), bergère du Limousin montée à Paris pour être placée comme bonne et finalement devenue modèle(4), on apprend que Madeleine Goblet, la noire, et Céline Coupet, la blanche, posaient souvent ensemble pour les peintres.
Céline raconte qu’un jour, alors qu’elles posent toutes les deux pour le peintre italien Umberto Brunelleschi (1879-1949), celui-ci déclare qu’il a une photo de Madeleine prise en Algérie. Madeleine se défend d’avoir jamais été là-bas. Mais il insiste : « Cette fille s’appelle Aïcha et c’est comme ça que tu vas t’appeler. Madelaine est un nom idiot pour une fille de ta couleur, voilà ta photo et ton nom. » C’est ainsi que petit à petit le prénom Aïcha a été adopté par toutes leurs connaissances qui lui ont aussi fait changer sa façon de s’habiller.

Alors que Céline est invitée à diner chez Aïcha qui vit en banlieue avec une amie âgée, ancienne femme serpent dans un cirque, celle-ci raconte : « Un soir où le cirque donnait une représentation à Arras, le directeur du cirque avait trouvé une petite fille de six ans et l’avait emmenée avec eux. Personne ne l’a jamais réclamée, parce qu’elle est née dans une famille de blancs et que la mère qui avait cinq autres enfants avait beaucoup de difficultés avec sa petite fille noire. Les enfants du village lui lançaient des pierres et même ses frères et sœurs ne l’aimaient pas beaucoup. Seul son frère jumeau qui était né albinos, était gentil avec elle. » Elle poursuit « le patron du cirque avait un fils de l’âge de Madeleine et lorsque Madeleine a eu quinze ans [vers 1909], tous les deux sont tombés amoureux d’elle et ils se battaient presque chaque jour à cause d’elle. Alors une nuit nous sommes parties toutes les deux car ils voulaient me renvoyer du cirque. C’est moi qui l’ai protégée contre ces brutes.« 

Céline Coupet, Aïcha Goblet, Lucy Krohg au jardin du Luxembourg, vers 1911-13 (source : Archives familiales Howard-Beneyton – Licence libre CC BY-SA 4.0)

Dans le magazine Mon Paris (juin 1936) Aïcha raconte : « J’ai vécu la vie du voyage. Le chapiteau dressé de ville en ville et j’ai encore dans les narines l’odeur de la sciure et dans les oreilles ces fanfares si particulières aux hippodromes ambulants. Le cirque m’a conduit chez les peintres. Vous savez qu’ils aiment tous le cirque, depuis Seurat et Toulouse-Lautrec. »

Dans Paris-Soir (9 juin 1930), on peut lire : « [Aïcha] fut découverte après la guerre par Pascin. Venant d’abandonner le cirque et arrivant à Paris, elle errait sur le boulevard de la Madeleine. Il remarqua sa grâce et l’emmena au carrefour Vavin. Un modèle noire était rare à Paris à cette époque. Elle fut vite célèbre et on la retrouve dans les tableaux de tous les grands peintres contemporains. »

Dans Le Petit Journal (28 décembre 1929) Aïcha raconte « Un monsieur a eu le toupet de m’aborder. Il était né, je crois, en Bulgarie, d’un père hongrois et d’une mère italienne. Il m’a dit des choses que je ne comprenais pas très bien : qu’il était peintre, qu’il cherchait un modèle pas ordinaire, qu’il voulait que je pose pour lui. Je devais le retrouver à l’Ogive, rive gauche. J’ai eu peur. J’ai cavalé en baissant mon capiau [chapeau], avec mes bottines à boutons qui s’empêtraient dans la robe longue. Malgré tout le lendemain, j’entrais à l’Ogive. Mon peintre m’attendait. Il s’appelait Pascin. En ce temps-là, il n’était pas très connu, ni très riche. On était en 1911. »

Depuis lors, Montparnasse ne m’a plus lâchée.

Aïcha dans Le Petit Journal (28 décembre 1929)

Dans la série « Les Heures chaudes de Montparnasse » enregistrée dans les années 1960, Aïcha raconte à Jean-Marie Drot une autre version de son arrivée à Paris avant la guerre de 1914-1918 et de sa rencontre avec Jules Pascin (1885-1930), le peintre dessinateur d’origine bulgare : « J’étais au cirque à Clamart et un jour à la sortie du chapiteau deux messieurs m’ont accostée et m’ont demandé si je voulais être modèle. Je ne savais pas du tout ce que c’était d’être modèle. Mais comme j’avais l’intention de quitter le cirque, ils m’ont donné leur adresse et je suis venue à Paris. Et c’est comme ça que je suis arrivée au café du Dôme, que j’ai rencontré Pascin, que je suis devenue son modèle, qu’il m’a gardé pendant un an très jalousement. On ne savait même pas si je savais parler français, parce qu’il voulait que personne ne m’approche. J’ai posé pendant un an pour lui et un jour que Pascin m’avait laissée, comme tout Montparnasse voulait m’avoir comme modèle, j’ai volé de mes propres ailes. »

Le Montparnasse d’alors, quelle différence avec le Montparnasse d’aujourd’hui ! Tout le monde était plus ou moins pauvre. On raclait ses fonds de tiroir. On expertisait le fond de ses poches.

Aïcha dans Le Petit Journal (28 décembre 1929)

Devenue modèle, Aïcha vit à la Villa Falguière près de Vaugirard, dans le 15e arrondissement. Elle raconte dans Mon Paris (juin 1936) : « Une cité dont le proprio n’était pas dur. Heureusement, vu que ni Soutine, ni Modigliani, ni Kisling, ni Foujita n’étaient bien riches. […] Je faisais la popote pour tout le monde et bien souvent j’ai eu le bonheur de faire l’avance du marché avec l’argent de mes poses. »

Aïcha rappelle à Jean-Marie Drot que « à cette époque-là le modèle était considéré comme la collaboratrice du peintre. » Dans Paris-soir (17 avril 1931) elle explique : « Un modèle, dans ce temps-là [avant la première guerre mondiale], ça se payait cent sous, trois francs, et même rien du tout la séance. Mais on déjeunait avec lui et quand la pose était finie, on l’emmenait au théâtre. »
Dans une interview pour le journal L’Œuvre (13 février 1930), Aïcha raconte : « De mon temps, on était modèle et on faisait sérieusement son métier. On allait poser n’importe où, que ce soit à Saint-Cloud ou à Saint-Germain. Je gagnais mon louis tous les jours et pour cela il fallait travailler, je vous l’assure ! Maintenant, ces dames, elles posent… Elles posent surtout des lapins. Pour elles, c’est un métier à côté, elles le font quand elles en ont envie et surtout quand elles n’ont plus rien à se mettre sous la dent. D’autre part, les peintres, autrefois, ne peignaient que de belles filles : pour poser, il fallait être bien faite : maintenant, n’importe laquelle peut aller à l’Académie ; on l’engage sans la regarder. D’ailleurs les peintres ne cherchent plus à faire beau ; ils veulent faire vrai, vivant. »

Le modèle Aïcha par Jacques Mathey (1883 – 1973), peinture réalisée vraisemblablement entre 1920 et 1925 (source : Galerie Les Montparnos).

Le prince Pascin

Dans les années 1960, lors de l’entretien avec Jean-Marie Drot pour « Les Heures chaudes de Montparnasse », on note qu’elle parle toujours avec beaucoup d’émotion de son ami Jules Pascin, disparu tragiquement(5) trente ans plus tôt.

Aïcha va de temps en temps sur la tombe de Pascin, enterré au cimetière du Montparnasse, pour y déposer quelques fleurs. En 1934, cela a donné lieu à une dispute racontée dans Aux écoutes :

Aïcha en scène

Aïcha Goblet a aussi fait du théâtre comme le rappelle Sylvie Chalaye dans « Race et théâtre : un impensé politique » (Actes Sud, 2020). Dans Haya de Herman Grégoire que Gaston Baty monte au théâtre des Champs-Élysées en février 1922, elle interprète, aux côtés de Jean Fleur et Charles Boyer, Nyota qui ne porte qu’un court pagne bruissant. Dans La France Libre (26 février 1922), on peut lire : « La pièce de M. Herman Grégoire, Haya, est une pièce coloniale, toute brûlante de passion et singulièrement évocatrice. Elle se déroule dans une factorerie du centre de l’Afrique. Des fonctionnaires, des employés coloniaux de tous les pays, vivent là, déséquilibrés par une vie anormale et un climat qui les épuise. Pas de femmes autour d’eux, mais seulement des femelles noires dont ils sont las. »
Certains critiques trouvent la comédienne « souple et charmante » et d’autres ajoutent « Il faut beaucoup louer la délicieuse impression d’harmonie plastique que nous procure Mme Aïcha » (Comœdia, 24 février 1922).

Pour A l’ombre du mal en 1922, Aïcha joue une captive dont un sein est dénudé pour le plus grand bonheur des spectateurs qui la trouvent « plein de grâce et de talent. » Il ne faut pas oublier que dans les années 1920, en pleine période coloniale, on se passionne pour les artistes venus d’Afrique, des Amériques ou de la Caraïbe.

Voici comment Aïcha parle de cette période dans Mon Paris (juin 1936) : « J’ai beaucoup joué chez Gaston Baty, dans ses différentes salles. J’eus des rôles convenant à mon type dans « L’Hôtel des Masques » d’Albert Jean, « Le Simoun » et « A l’Ombre du mal », de [Henri-René] Lenormand, et dans « La Cavalière Elsa »(6), de [Paul] Demasy, d’après le beau roman de Pierre Mac Orlan. C’est là dedans que j’ai dansé pour l’agrément d’un bolchevik costumé en prince Hamlet. J’étais à peu près nue. On m’avait bien donné une petite ceinture, histoire de préparer l’arrivée en France de l’illustre Joséphine, qui ne l’était pas encore, mais rien ne dissimulait mes reins. Personne n’a protesté. Allais-je oublier de dire que j’ai donné la réplique à Charles Boyer ? J’ai oublié, mais c’est probable que ce devait aussi être une occasion de nu, pour moi cela va de soi. »

On reconnait aussi Aïcha attablée à la terrasse d’un café dans le film « Montparnasse » (1929) de Eugene Deslaw.

Et quelle vie !

A un journaliste qui lui demandait si elle avait des projets, Aïcha répond dans Le Soir (18 août 1929) :

Faire ce qui me plait, quand il me plaira, où il me plaira !

Pour Paris-soir (17 avril 1931) Aïcha se souvient : « On riait, on chantait, on buvait, on était libre. L’argent, on n’y pensait guère. Avec cent sous, on était riche. Un café crème coûtait deux sous, un croissant, un sou. […] Quelle époque heureuse ! Quelle douceur de vivre ! On achetait pour deux sous un cornet de tabac, on bourrait sa pipe et l’on faisait de l’art, avec le loisir d’y songer, de réfléchir et de discuter.« 

Le 12 avril 1920 on peut lire dans La Petite République, que les habitants du quartier de Montmartre étaient appelés à voter. Pour rire, il s’agissait de décréter Montmartre commune libre et de procéder à l’élection de son maire et de son conseil municipal. Plusieurs listes au programme fantaisiste se sont présentées. Bien qu’habitant Montparnasse (Ô trahison), Aïcha apparait sur la liste des Cubistes avec Jean Cocteau à sa tête.

Aïcha est de toutes les fêtes où se rassemblent les Montparnos. En préparant l’article sur le Bal Bullier, je suis tombée sur une archive du Bal de la Horde de 1926. En déroulant le film muet, je pense avoir reconnu Aïcha dansant en pagne.

Photogramme d’une archive de 1926 du Bal de la Horde filmée au Bal Bullier. Ne serait-ce pas Aïcha en pagne et sans son légendaire turban ? (Crédit : collection Gaumont – source : Lumni)

On la reconnait aussi, tout au fond à gauche, sur une photographie de groupe prise par Marc Vaux le 23 mars 1924 lors du bal de la Maison Watteau(7), le centre culturel scandinave (6 rue Jules-Chaplain, 6e arr.).

Aïcha et l’artiste peintre Hermine David (1886-1970) lors d’une sortie au début des années 1930 (crédit : anonyme).

Après la mort de Modigliani, de Pascin, de Victor Libion, le patron de La Rotonde qui était si favorable aux artistes et modèles, et avec la crise de 1929, Montparnasse change.

On buvait pour boire, on prenait des toxiques pour s’étourdir parce que c’était la fin du monde, qu’on n’en voyait pas le bout et qu’on n’avait plus, pour rien, ni goût, ni espoir

Aïcha dans Paris-soir (17 avril 1931)

Aïcha poursuit : « A présent, je pleins les pauvres petites d’aujourd’hui avec leurs 25 francs par séance. Car il n’y a plus de camarades, il n’y a plus l’esprit qu’on avait, avant, quand on partageait cent sous, et qu’on formait une vraie famille, modèles et artistes mêlés ! » Elle ajoute « Après ça a été le monde des affaires, le lancement des artistes comme d’une marque de chocolat, le trafic des intermédiaires et des marchands, la foire d’empoigne et le calcul des petits bénéfices. »

La vénus et le cow-boy

J’ai trouvé très peu d’informations sur la vie privée de Aïcha. S’est-elle mariée ? A-t-elle eu des enfants ? Je ne saurais le dire. Un entrefilet du journal Le Quotidien (9 décembre 1928) sous-entend que Aïcha était la veuve du dessinateur montmartrois Théophile Alexandre Steinlen (1859-1923), lui même veuf depuis 1910. Je n’ai rien trouvé qui confirmait cette union. Je suis juste tombée sur un dessin de Steinlen au pastel et fusain intitulé « Aicha » et datant de 1917.

Voici une anecdote maritale cocasse rapportée dans La Rumeur :

Toutefois Aïcha aurait été la compagne du peintre juif d’origine ukrainienne, Samuel Granowsky (1882–1942), l’une des icônes du quartier de Montparnasse pour son excentricité assumée. Il était modèle à l’Académie de la Grande Chaumière et gagnait sa vie comme serveur pour le célèbre café La Rotonde.
On raconte qu’il se promenait dans le quartier avec un chapeau texan porté lors du tournage d’un film dans lequel il était figurant et qu’il venait chercher Aïcha à dos de cheval. C’est sans doute pour cela qu’il avait le surnom de cowboy de Montparnasse

Samuel Granowsky et son célèbre chapeau (crédit : anonyme).

Pendant la seconde guerre mondiale, le 17 juillet 1942, Granowsky est arrêté par la police française lors de la rafle du Vel d’hiv. Déporté dans un premier temps au camp de Drancy, il est ensuite transporté à Auschwitz, dans le convoi n° 9 du 12 septembre 1942, où il est assassiné.

En hommage à Aïcha

Cette photographie, prise dans les années 1930 par Albert Harlingue (1879-1964) dans un café de Montparnasse, présente Aïcha au centre d’une assemblée majoritairement masculine. On note que la plupart des hommes sont hilares, à l’image de celui qui brandit une liasse de billets devant le tableau d’un nu exposé au mur. Ce qui contraste avec le regard triste ou désabusé de la modèle et l’air contrit des quelques femmes à droite. Je me demande quel était le sujet de conversation ? On ne le saura jamais, je le crains.

Intérieur d’un café de Montparnasse vers 1930 avec au centre, le modèle Aïcha. Serait-ce Tsugouharu Foujita de profil à gauche de Aïcha avec une cigarette à la main ? Et André Salmon, derrière elle, avec le chapeau à large bord et accoudé au dossier de sa chaise ? Si vous identifiez les personnes présentes sur cette photo, laissez un commentaire (crédit : Albert Harlingue / Roger-Viollet – tous droits réservés à l’agence Roger-Viollet)

Dans le numéro 7 de la revue Paris-Montparnasse (août 1929), Henri Broca consacre quatre pages et de nombreuses photographies à Aïcha et écrit : « J’ai quitté Aïcha avec le très sincère espoir qu’elle ne pensait pas qu’on ait pu l’abandonner. Peut-être, les obligations de la vie ont amené certains de ses amis à la délaisser un peu. Aucun n’a oublié Aïcha. On ne peut pas l’oublier parce qu’elle concrétise impeccablement la grande douceur des habitudes montparnassiennes. Parce qu’elle est, plus que tant d’autres, la petite pierre vivante sur quoi repose un peu le grand édifice mouvant qu’est Montparnasse. Qu’Aïcha sache qu’elle n’a dans ce journal que de grands amis. Qu’elle soit persuadée qu’ici, où l’on ne poursuit qu’un but : respecter et faire respecter ceux à qui Montparnasse doit quelque chose. Il ne nous est, ainsi, pas possible de faire coïncider un « dîner Aïcha » avec la parution de ce numéro où son portrait figure en première page. Dès la rentrée, car il y a des gens heureux qui rentrent, nous demanderons à Aïcha de bien vouloir présider le premier dîner de la saison. »

Couverture de la revue « Paris-Montparnasse » (n°7, 15 août 1929) consacrée à Aïcha Goblet (source : BnF – Gallica)

Le Dîner Aïcha, le sixième banquet de la revue Paris-Montparnasse est d’ailleurs annoncé dans le numéro de septembre pour le 1er octobre 1929 à La Coupole.

Bien plus tardivement, des hommages inattendus ont été publiés sur les réseaux sociaux lors du confinement de 2020. Dans le cadre du #GettyMuseumChallenge, certains internautes ont mis en scène, avec les moyens du bord, le tableau de Félix Vallotton . Voici un exemple :

Vous l’aurez compris, la vie du modèle noir Aïcha Goblet est entourée de mystère. Je n’ai trouvé aucune information sur la suite de sa vie après les années 1930. L’article « Mais où sont passés les Montparnos d’antan ? » (Paris-soir, 6 janvier 1942) paru pendant l’occupation de Paris, laisse entendre que Aïcha a déménagé à Montmartre. Si vous avez des informations, je compte sur vous pour me les signaler en commentaire. Seul indice : au début des années 1960, elle a été interviewée par Jean-Marie Drot dans le cadre de la série documentaire « Les heures chaudes de Montparnasse ». Malheureusement, à ma connaissance, elle n’a finalement pas écrit ses mémoires.

On a juste retrouvé l’acte de décès de Madeleine Julie Gobelet, disparue le 27 juin 1972 à Paris dans le 18e arrondissement.

Vidéogramme extrait de l’interview de Aïcha Goblet par Jean-Marie Drot (crédit : ORTF – INA – source : Coffret « Les Heures chaudes de Montparnasse »).

On dit souvent que la popularité d’Aïcha (1894-1972) annonçait la célébrité de Joséphine Baker (1906-1975), mais la postérité a surtout retenu l’artiste d’origine américaine. J’espère que cet article sortira un peu Aïcha Goblet de l’oubli.

Cet article a été mis à jour en juin 2022, suite à des informations et documents (re)trouvés.


(1) Dans l’émission « Une histoire particulière », un documentaire intitulé « Les coulisses de la vie de bohème » (diffusé le 15 mai 2022) reprend des anecdotes rapportées par Germaine et Céline Coupet, deux sœurs du Limousin, montées à Paris et devenues modèles.
(2) La lecture des actes d’état civil permet d’apprendre que les parents d’Aïcha sont Jules Amery Gobelet (1843-1893) décédé au Brésil avant la naissance d’Aïcha et Marthe Joseph Calin (1854-?). Aïcha a bien eu un frère jumeau prénommé Henri Joseph Pierre Gobelet (1894-?) qui s’est marié en 1917 à Paris (12e arr.) avec Marie Berthe de Backer (1890-1970).
(3) Il est sans doute question de l’inondation du Tarn à Moissac dans la nuit du 3 au 4 mars 1930 qui a détruit le cirque Cassuli (cf. l’article de ce blog).
(4) Céline Coupet (1894-1969) épousera à Paris le 14 juin 1917 le sculpteur américain Cecil Howard (1888-1956).
(5) Jules Pascin (1885-1930) s’est suicidé le 2 juin 1930.
(6) En juin 1925, Aïcha interprète La Deva dans la pièce La Cavalière Elsa de Paul Demasy d’après Pierre Mac Orlan.
(7) Il est question du bal costumé de la Maison Watteau dans Comœdia du 25 mars 1924.

Les sources de cet article : « Pascin, l’oublié » dans la série « Les heures chaudes de Montparnasse » de Jean-Marie Drot (coffret 1), « La princesse Aïcha et le mage Pascin » dans la revue Paris – Montparnasse (n°7, 15 août 1929), « L’idole sombre ressuscite les morts » par Xavier de Hauteclocque (Le Petit Journal, 28 décembre 1929), « Les modèles sont pour le genre pompier » par Jean Amoretti (L’Œuvre, 13 février 1930), « La vénus de Montparnasse » par Emmanuel Bourcier (Paris-soir, 17 avril 1931), « Aïcha, modèle préféré de Pascin, évoque quelques souvenirs » par Henri Broca (L’Intransigeant, 5 septembre 1933), « Aicha vous parle » dans la revue Mon Paris (n°8, Juin 1936), « Nouvelles paysannes et souvenirs d’enfance » par Germaine et Céline Coupet (éd. Plein Chant, p. 285-322, 2006), le site Wikipedia.

Le bal Bullier

Au carrefour de l’Observatoire à Paris, en lieu et place de l’immeuble du Crous, se trouvait à la fin du 18e siècle le Bal Bullier aussi appelé la Closerie des lilas…

Estampe représentant des couples de danseurs au Bal Bullier (source : BnF – Gallica)

Depuis la construction du mur des fermiers généraux à la fin du 18e siècle et afin d’éviter de payer des taxes en entrant à Paris, de nombreuses guinguettes s’établissent aux portes de Paris, comme La Californie dont je vous ai déjà parlé. D’autres lieux de divertissement se trouvent intramuros comme le bal de la Grande chaumière, fondé en 1787, situé au croisement des boulevards Montparnasse et Raspail ou le bal Bullier, aussi appelé La Closerie des lilas, situé au carrefour de l’Observatoire et qui nous intéresse aujourd’hui.

Sur ce plan du quartier Montparnasse en 1859, le trait bleu représente le mur des fermiers généraux érigé juste avant la révolution entre 1784 et 1790 (source : Wikipedia). A noter, la gare de l’Ouest est intramuros et la gare de Sceaux est extramuros.
(1) Le bal Bullier ou Closerie des Lilas (2) Le Bal de la Grande chaumière (3) La Californie.

De la Chartreuse au Prado d’été

Les noms de Bullier ou de La Closerie des lilas vous disent peut-être quelque chose puisque deux brasseries-restaurants ont encore aujourd’hui cette dénomination à Montparnasse. Vous les trouverez au croisement du boulevard du Montparnasse, des rues d’Assas et Notre-Dame des champs et de l’avenue de l’Observatoire, entre les 14e et le 6e arrondissements de Paris.

Pourtant à l’origine la Closerie des lilas et le bal Bullier étaient un même lieu et se trouvait en face. Il était rattaché administrativement au 5e arrondissement, mais intellectuellement à Montparnasse.

On a peut-être du mal à l’imaginer aujourd’hui mais au milieu du 19e siècle, le carrefour est très animé et fréquenté essentiellement par les étudiants du quartier latin. Dans les années 1840, il y a deux bals en titre au quartier latin : la Grande Chaumière, à la hauteur des 112 à 136 boulevard du Montparnasse, dirigée par le Père Lahire, un colosse ancien grenadier de la garde impériale et la Chartreuse située sur l’emplacement des jardins de l’ancienne Chartreuse de la rue d’Enfer, près de l’Observatoire et régentée par le sieur Carnaud. Le terrain était beaucoup plus bas que la chaussée du Luxembourg ou que le boulevard du Montparnasse si bien qu’on était obligé de descendre un rampe assez raide pour accéder à la salle de bal, une vaste rotonde (certains parlent de tente marocaine) ouverte de touts côtés sur un jardin et entourée de ceps de vigne. Des statues en plâtre représentant les neufs muses servaient d’ornements et supportaient les lampes-Carcel(1) qui servaient à éclairer le lieu. Tous les ans, à la fin septembre, Carnaud donnait une grande Fête des vendanges.

Malgré tous ses efforts, Carnaud met la clé sous la porte en 1847. Dans l’ouvrage « La closerie des lilas : quadrille en prose« , Alexandre Privat d’Anglemont fait une description bien nostalgique du décor et de l’ambiance : « C’était bien, par ma foi, le bal le plus original de Paris. […] Tout y était original : la musique, les musiciens, les instruments de l’orchestre, le père Carnaud lui-même et jusqu’aux beaux yeux et au charmant sourire de la toute jolie Mme Carnaud. Les danses qui se dansaient là étaient uniques ; les toilettes des femmes ne se rencontraient nulle autre part, et les airs des quadrilles étaient particuliers. […] Et maintenant cette Chartreuse, où ont commencé Rigolette, Marie Delille, Cécile, Maria et toutes les grandes drôlesses en réputation, est, hélas bien loin de nous ».

Qui est François Bullier ?

Né le 14 décembre 1796 dans une famille aisée, François Bullier reçoit une éducation assez complète. Ses parents subissant un revers de fortune, François est mis en apprentissage, à 13 ans, chez un lampiste-ferblantier de la rue du Temple. On le dit vaillant à la tache et travailleur. A l’âge de 18 ans, il est chef d’atelier. A l’occasion d’un bal public, on lui offre la place de préposé aux quinquets(2) (le système d’éclairage) au bal de la Chaumière, dirigé par le père Lahire. Il deviendra l’inspecteur du bal.

François Bullier (1796-1869) vers 1855 (crédit : Alexandre Pierre Bertrand – source : Musée Carnavalet)

En 1842, à 46 ans, il acquière le Prado, le fameux bal où l’on dansait l’hiver, fondé par Venaud en 1810 sur l’ile de la Cité. Désirant annexer à ce premier établissement un bal d’été, il négocie avec Me Pierrouette un bail avantageux et à longue échéance, et ouvre en 1847 sur l’emplacement de l’ancien bal de La Chartreuse laissé à l’abandon par Carnaud, La Closerie des lilas (il y aurait planté 1 000 pieds de lilas). Ce nom a été choisi en écho à celui d’une pièce de théâtre qui fait fureur à ce moment-là : La Closerie des Genêts (1846), un drame en 5 actes en prose de Frédéric Soulié.
Dans un premier temps on y danse d’avril à octobre, et en hiver la clientèle s’en retourne au Prado.

Ainsi on parle du Prado d’été à la barrière Mont-Parnasse et du Prado d’hiver sur la place du Palais de justice, comme en témoigne cette affiche éditée en 1841 (source : Gallica – BnF)

Affiche pour le bal champêtre du jeudi 13 mai 1847 à la Closerie des lilas / Jardin Bullier. On note que l’entrée est d’un franc pour les cavaliers et libre pour les dames (source : Musée Carnavalet).

Au 31 avenue de l’Observatoire, on accède au bal Bullier par un portail monumental. Ce portail a changé d’aspect au fil du temps.
Lorsque Bullier reprend la Chartreuse en 1847, la décoration orientale est à la mode et il faut des lumières à éblouir tous les yeux, des gerbes de gaz et des couleurs criardes. Autrefois reléguée dans un coin, l’entrée de l’établissement est alors placée au centre du mur de façade et une porte de style Alhambra est installée.

Vues stéréoscopiques avec « effet diorama » (trous d’épingle et bandes de couleur au verso) de l’entrée du bal Bullier, avenue de l’Observatoire à Paris, 6e arr., en 1868 (crédit : Charles Gaudin – source : musée Carnavalet)

Son propriétaire continue à l’agrandir et en 1850, il s’inspire de l’Orient et orne les bosquets de lampes à gaz en forme de gerbes et de girandoles(3) en verre de toutes les couleurs. On y propose des animations : le jeu de billard et le jeu de quilles, le tir à l’arc ou au pistolet.

Différentes vues du décor du Bal Bullier issues de vues stéréoscopiques (photos : Charles Gaudin – source : Musée Carnavalet)

À cette époque, le bal Bullier ouvre tous les jours, pour de la balançoire, des promenades dans les allées et les bosquets, et des jeux de plein air. À partir de 1859, le lieu n’ouvre plus que les soirs des dimanche, lundi et jeudi et se recentre sur le bal.

Estampe de la Closerie des lilas, jardin Bullier (source : Gallica-BnF)

En 1860, le Prado est démoli pour laisser la place au tribunal de commerce. François Bullier se recentre sur La Closerie des Lilas qui peu à peu prend le nom de son propriétaire : le bal Bullier.

L’endroit est surtout réputé comme étant beaucoup moins cher que le bal Mabille et aussi par le fait que le bal est ouvert toute l’année. Clara Fontaine, Rigolette, Céleste Mogador y dansèrent d’une façon échevelée. La mazurka et la scottish remplaçaient le quadrille et la valse qui avait été supplantée par la polka et le chahut-cancan.

En juin 1869, des affiches placardées annoncent que le Bal Bullier sera fermé le 24 juin pour cause de décès de son propriétaire. Le quartier Latin est en deuil, le père Bullier a cassé sa pipe à l’âge de 73 ans, quelques mois après son épouse, Marie Jeanne Eugénie Espanet(4).

Décédé le 22 juin 1869, François Bullier repose dans un caveau du cimetière Montparnasse, 15e division (crédit : Les Montparnos, février 2021)

La gérance du Bal Bullier était assurée depuis six ans déjà par son neveu Théodore Bullier qui hérite d’une coquette somme (on parle de quatre millions). Mais le terrain sur lequel se trouve le bal appartient à une communauté religieuse et le bail se termine en 1871, sans possibilité de renouvellement. Des pourparlers sont en cours pour déplacer le bal sur un autre site, lorsque la guerre éclate.

Le buste de François Bullier veille sur les convives de la grande salle du Bal Bullier.

Pendant la guerre de 1870, l’avenue de l’Observatoire est déserte, l’ancienne Closerie est plongée dans l’obscurité… les lilas sont coupés ! Les locaux sont réquisitionnés pour héberger une ambulance, une sorte d’hôpital de campagne. Les cris de joie et les fou-rires des danseurs sont remplacés par les plaintes des blessés. Comme les obus prussiens tombent dans la salle, les blessés sont transportés en urgence à l’ambulance de Saint-Germain-l’Auxerrois.
La guerre finie, c’est la Commune. Une poudrière, qui se trouve en bordure du jardin du Luxembourg et à laquelle les fédérés mettent le feu, manque d’anéantir l’établissement. Théodore Bullier fait construire une galerie circulaire pour consolider la salle ébranlée par l’explosion.

Le calme revenu, les universités rouvrent leurs portes et les étudiants retrouvent le chemin de Bullier qui reprend ses activités.

En 1883, Théodore Bullier passe la main à messieurs Moreau frères qui deviennent les directeurs du bal public, sans doute l’un des plus anciens de Paris.

Gravure du jardin extérieur de La Closerie des Lilas, 1891 (crédit : Henri Valentin).

En 1895, un bas-relief en terre cuite sculptée et émaillée est mis en place pour le fronton de l’entrée principale. Il représente un coq gaulois debout sur les emblèmes des Facultés. Avec, en dessous, inscrite la phrase latine Saltavit et placuit (dansé et décidé). Encore en dessous, sont représentées des scènes festives illustrant l’intérieur du bal. En particulier, au milieu, deux étudiants portant la faluche, encadrant une jolie jeune fille et dansant le cancan.

Dans le journal Le Matin (22 mars 1936), on peut lire que le sculpteur Grégoire, mandaté par les patrons de Bullier, aurait représenté à gauche le peintre Marcel-Lenoir(5) et sa danseuse habituelle, au centre un garçon de café avec les traits du sénateur Bérenger(6), à côté de lui Willette, le neveu du dessinateur, s’esbaudissant en des entrechats provocants, et à droite, l’architecte Tessier.

L’auteur de chansons et interprète Georges Millandy (1870-1964) écrit : « Le vieux bal de la Closerie des Lilas, aménagé à l’orientale, tenait de la mosquée et de la pagode avec ses girandoles de couleur et ses arcades en carton peint. Le décor était ridicule, mais quand nous arrivions là en quête de tendresse, la vieille salle nous paraissait belle comme un palais des mille et une nuits. Un orchestre haut en couleur où éclataient les cymbales et rutilaient les cuivres jetait sur tout cela une gaieté canaille ».

Le Bal Bullier connait des hauts et des bas et manque de fermer à plusieurs reprises. Pourtant dans Le journal amusant du 7 décembre 1907, on peut lire que « c’est toujours au Bal Bullier que l’on passe les plus agréables soirées. Car le joyeux établissement de la rive gauche a su garder sa vieille renommée de bonne gaité pour ses galas des jeudis et ses fêtes des samedis et dimanches« .
Jusqu’en 1914, tous les jeudis Sonia Delaunay et son mari Robert se rendent au Bal Bullier, dont Sonia fera plusieurs tableaux en 1913 : Le Bal Bullier conservé en Suisse, de moyen format, et Le Bal Bullier de Paris, de format panoramique (95 × 390 cm).

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Au Bal Bullier, Sonia Delaunay porte ses premières robes simultanées et Robert, son mari, un costume du même style conçu par sa femme. Les Delaunay font sensation en dansant le tango. Guillaume Apollinaire fait du couple Delaunay au Bal Bullier de véritables stars. Dans un article publié le 1er janvier 1914 au Mercure de France sous le titre Les Réformateurs du costume, le poète écrit : « Il faut aller voir à Bullier, le jeudi et le dimanche, M. et Mme Robert Delaunay, peintres, qui sont en train d’y opérer la réforme du costume. L’orphisme simultané a produit des nouveautés vestimentaires qui ne sont pas à dédaigner. »

Mais la France connait une nouvelle période de conflit. Le bal est réquisitionné pendant la guerre de 1914–1918 par l’intendance militaire pour la fabrication des uniformes.
Il rouvre ses portes en 1920 sous les deux noms de Bal Bullier ou Closerie des lilas. Il se convertit au tango et au jazz et suit l’influence du mouvement dada dans sa décoration et ses attractions.

Au début du 20e siècle le bal Bullier fait peau neuve et son portail s’orne de fleurs (crédit : Albert Harlingue / Roger-Viollet – source : Paris en images)

Durant les années folles de l’entre-deux-guerres, le Bal Bullier accueille notamment le mémorable bal de la Horde. Organisé chaque année par les artistes, sculpteurs et peintres de Montparnasse au profit de leurs caisses de bienfaisance, le Bal de la Horde permet au public de danser au rythme de nouvelles danses et de côtoyer acteurs et actrices du music-hall.

Le Bal de la Horde de 1926 (crédit : Gaumont Pathé Archives – source : Lumni)

Après avoir été un temps salle de réception, 1935 marque le début de la fin du Bal Bullier. Le 30 juillet, c’est la fermeture de Bullier. Les gérants payaient encore les loyers, mais n’avaient plus les moyens de payer les contributions dues au fisc (200 000 francs de dette). Le propriétaire du terrain obtient la fermeture du bal et l’expulsion de ses directeurs. Pour défaut de paiement, une partie du mobilier est vendu aux enchères à l’hôtel Drouot le 11 septembre 1935.

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Comme on peut le constater sur cette coupure de presse de septembre 1935, le fronton du Bal Bullier a encore changé. Le coq est toujours là, mais les fleurs ont été remplacées par une enseigne Bullier en lettres capitales, et surtout une large bâche barre le portail et annonce le futur du lieu.

Un temps, il est envisagé d’y construire la plus grande piscine-patinoire de Paris. Le projet est concédé aux « Piscines de France ». Pour en permettre la construction, Bullier est démoli. Dans Le Petit journal (8 mars 1936), on peut lire « Le célèbre Bal Bullier n’est plus. La pioche vient de jeter bas la longue muraille du côté du Boul’ Mich’. D’ici peu, il n’en restera plus rien. »

Une piscine à Bullier ! de quoi rincer toute la couleur de Montparnasse !

Le Journal (9 novembre 1943)

Mais les « Piscines de France » ne peuvent boucler le financement de leur projet. Le terrain est laissé à l’abandon.
A la vielle de la guerre, Le Matin (16 mai 1939) relate dans ses pages que « des sans-logis ont pris l’habitude de passer la nuit dans les caves encore existantes de l’ancien bal Bullier » :

En attendant la piscine promise, le terrain devient un stade pour pratiquer le basket-ball, le tennis ou pour courir le cent mètres.

L’emplacement de l’ancien Bal Bullier a été terrassé pour laisser place à une sorte de stade (crédit : anonyme, 1943)

Après guerre, le projet prend un autre forme. On peut lire dans L’Aurore (31 décembre 1951) qu’un restaurant universitaire sera organisé « sur l’emplacement de Bullier, où un immeuble de onze étages permettra de loger de nombreux étudiants. »

De nos jours, le Centre Jean-Sarrailh, dépendant du Crous de Paris, comporte divers services pour les étudiants, notamment une résidence et un restaurant universitaire qui porte toujours le nom de Bullier. Son adresse actuelle est 39, avenue Georges Bernanos, dans le 5e arrondissement.

Peut-être que la prochaine fois que vous passerez au carrefour de l’observatoire vous aurez une petite pensée pour ce lieu disparu qui pendant près d’un siècle a rythmé la vie du quartier latin et de Montparnasse, et qui aujourd’hui encore est fréquenté par les étudiants.

Plus de cent ans séparent ces deux images du carrefour de l’Observatoire aussi appelé carrefour de Port-Royal, prise en 1917, en haut, et en 2021, en bas. Sur la photo du haut à droite, on remarque le portail monumental du Bal Bullier qui a été remplacé par l’immeuble du CROUS sur l’image du bas.

(1) La lampe-Carcel est un éclairage, inventé par l’horloger français Bernard Guillaume Carcel (1750-1812), très utilisé au 19e siècle.
(2) Le quinquet, ou lampe à la Quinquet, est un type de lampe à huile inventée en 1780 par le physicien et chimiste genevois Ami Argand (1750-1803), et perfectionnée par le pharmacien français Antoine Quinquet (1745-1803).

(3) Une girandole est un candélabre orné de pendeloques de cristal.
(4) Marie Jeanne Eugénie Espanet est décédée à son domicile, 3 carrefour de l’Observatoire, le 29 décembre 1868 à l’âge de 66 ans. Son neveu ferme le Bal Bullier le 31 décembre 1868. En effet Théodore Bullier ne veut pas qu’on danse dans son établissement lorsqu’un membre de sa famille qui lui est chère décède (Le Charivari, 5 janvier 1869).

(5) Le peintre Marcel-Lenoir (1872-1931) avait son atelier rue Notre Dame des champs.
(6) René Bérenger (1830-1915), sénateur pendant près de 40 ans, dirige une campagne sévère pour le respect des bonnes mœurs, qui lui vaut le sobriquet de « Père la Pudeur ». Le procès qu’il suscita contre l’impudicité du Bal des Quat’z’Arts dégénéra en émeutes de 1893 au Quartier latin.

Les sources de cet article : « La closerie des lilas : quadrille en prose » (1848) de Alexandre Privat d’Anglemont, le chapitre « Le prado » dans « Les bals d’hiver. Paris masqué » (1848) par Auguste Vitu, « Le bal Bullier » par Albert Vizentini (Le Charivari, 19 septembre 1867), « Le quartier latin » par G. Randon (Le journal amusant, 13 juillet 1872), « Le bal Bullier » par Mario (Le Soir, 13 janvier 1895), « The Real Latin Quarter » (1901) par F. Berkeley Smith, « Un bal d’étudiants (Bullier) » (1908), « Ballade pour le los de l’ex-Bal Bullier » par Xavier Roux (Excelsior, 12 février 1911), « La mort du Bullier » par Jean Bayet (Le Gil Blas, 27 août 1911), l’article de Guillaume Apollinaire (Mercure de France, 1er janvier 1914), « La peinture simultaniste » par Marc Vromant (Comœdia, 2 juin 1914), « De la polka au fox-trott » par André Warnod (L’Avenir, 13 novembre 1920), le chapitre sur « Le carrefour de l’Observatoire » dans le livre « Montparnasse, hier et aujourd’hui » (1927) par Jean Émile Bayard, « Adieu Bullier » (Le petit bleu de Paris, 13 mars 1935), « Faute d’acheteur la vente du bal Bullier a été remise à une date ultérieure » (Le Matin, 14 mars 1935), « Des souvenirs de gravats » par José Bruyr (L’Européen, 17 mai 1935), « Rodolphe et Mimi n’iront plus à Bullier » par Pierre Apesteguy (Le Jour, 5 août 1935), « Le mobilier du bal Bullier a été vendu aux enchères » (Le Quotidien, 12 septembre 1935), « Nageons, Nageons » par Suzanne Albarran (La République, 26 septembre 1935), « Dernier regard sur les vieux bals de Paris » par G. J. Gros (Le Monde illustré, 28 septembre 1935), « Bals d’étudiants » par Jean Lecoq (Le Petit Journal, 8 mars 1936), « Adieu Bullier » par Edmond Campagnac (Le Matin, 22 mars 1936), « Un terrain vague… ci-gît Bullier » par Paul-Louis Chaux (30 avril 1942), « Le bal est mort… vive le stade » par Jean Romeis (23 septembre 1943), « La maison-gymnase universitaire Bullier n’est toujours qu’un terrain vague » par Jean-François Devay (Combat, 5 avril 1950), « Ce soir nous irons danser en robe et gilet simultanés : Sonia Delaunay et le bal Bullier », l’émission de la Fabrique de l’histoire (2 décembre 2014), « Le bal Bullier, QG de la nuit« , l’épisode de la série « Invitation au voyage » (Arte, 12 janvier 2021) et les sites de la Société historique du 6e arrondissement, de l’Histoire par l’image, de la faluche.info.

Un hôtel particulier à l’abri des regards

Vous avez peut-être déjà remarqué l’hôtel particulier enlisé dans un immeuble de rapport à l’angle du boulevard Montparnasse et de la rue de Vaugirard, mais connaissez-vous son histoire ?

L’Hôtel de Turenne, rue de Vaugirard à l’angle du boulevard Montparnasse (6e arr.) dessiné par Léon Leymonnerye (1803–1879), en 1848 (source : CCØ Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris).

Au croisement du boulevard Montparnasse et de la rue Vaugirard, j’ai toujours été intriguée par l’ancien hôtel particulier en pierre de taille qui a été surélevé de trois étages et dont la façade est cachée par un bâtiment moins élevé, qui fait l’angle.

Angle du boulevard Montparnasse et de la rue de Vaugirard (crédit : Les Montparnos, juillet 2021)

On peut entrevoir la façade de l’hôtel particulier lorsqu’on se rend à la hauteur du 25 boulevard du Montparnasse, où l’on trouve un portail en fer forgé et une étroite ruelle privée. Il ne m’en fallait pas plus pour investiguer.

La ruelle privée du 25 boulevard du Montparnasse laisse entrevoir la façade de l’ancien hôtel particulier (6e arr.) (crédit : Les Montparnos, juillet 2021)

Lorsqu’on consulte la carte interactive de l’histoire du bâti Parisien, on constate que cet hôtel particulier a été construit avant 1800, tandis que le bâtiment qui en cache la façade s’est élevé là entre 1801 et 1850.

La carte interactive de l’histoire du bâti Parisien

J’apprends par la même occasion qu’il s’agit de l’Hôtel de Turenne ou de Scarron référencé dans la base Mérimée. Sur la plateforme ouverte du patrimoine du Ministère de la culture, le bâtiment est également dénommé l’Hôtel du Duc de Vendôme. Difficile de s’y retrouver entre toutes ces appellations.

Dessin à la plume de la façade sur jardin de l’hôtel particulier du 25 boulevard Montparnasse (6e arr.), réalisé en 1910 par Henri Chapelle (1850-1925) à partir de document ancien (source : CCØ Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris).

L’origine de l’hôtel particulier ?

En 1734, Michel-Étienne Turgot (1690-1751), alors à la tête de la municipalité parisienne, en tant que prévôt des marchands, confie à Louis Bretez (16..-1738), membre de l’Académie de Peinture et de Sculpture et professeur de perspective, le soin de lever et de dessiner le plan de Paris et de ses faubourgs.
Par contrat, il lui est demandé une observation de grande précision et une reproduction très fidèle, il dispose même d’un mandat de visite l’autorisant à entrer dans les hôtels, les maisons et les jardins.
De 1734 à 1736, il parcourt donc les rues de Paris, pénètre, muni de son laissez-passer, dans les cours des propriétés privées, dessine, îlot après îlot, façades, jardins et rues.

Détail du plan de Turgot, levé et dessiné par Louis Bretez entre 1734 et 1736, sur lequel est représenté l’hôtel particulier et son jardin, juste dans le prolongement de la future avenue du Maine (crédit : Michel Étienne Turgot – source : BnF – Gallica).

Grace au travail titanesque de Louis Bretez et de son équipe, on peut voir sur le plan de Turgot que l’hôtel particulier qui nous intéresse existait déjà en 1734. L’entrée se faisait au 132 de la rue de Vaugirard et il avait une sortie par les jardins sur la rue du Cherche-Midi.

On ne peut qu’admirer le souci du détail qu’a apporté Louis Bretez à la réalisation du plan de Turgot (crédit : Michel Étienne Turgot – source : BnF – Gallica).

En remontant encore un peu le temps, on repère une construction à l’angle de la rue de Vaugirard et du Cours du Midy (l’actuel boulevard du Montparnasse) sur le plan de Roussel de 1730. Je n’ai pas trouvé de plan plus ancien qui représente aussi les constructions de l’époque, mais cela ne veut pas dire qu’il n’en n’existe pas.

Détail du plan de Roussel réalisé en 1730. L’emplacement de l’hôtel particulier est repéré par le rond bleu. On note également le monticule qui a donné son nom au quartier, le Mont Parnasse (source : BnF – Gallica)

Sur le plan de Jouvin de Rochefort représentant Paris en 1672, à l’emplacement de l’hôtel particulier qui nous intéresse, on trouve une belle propriété clôturée au bout du faubourg Saint-Germain qui avait pour périmètre à l’Est, la rue de Vaugirard, au Nord, la rue de Bagneux, (l’actuelle rue Jean Ferrandi) et à l’Ouest, la rue du Chasse Midi (l’actuelle rue du Cherche-Midi). Par ailleurs au Sud, c’étaient des champs, les Cours du Midy (les actuels boulevards des Invalides et du Montparnasse) n’y étant pas encore tracés. Ils ne l’ont été qu’à partir de 1701.

Détail du plan de Paris en 1672, réalisé par Jouvin de Rochefort (source : BnF – Gallica)

Les différents propriétaires

Le bâtiment a été construit par le duc César de Vendôme (1594-1665)1 pour en faire sa petite-maison, où le maître et ses amis donnèrent leurs soirées galantes et leurs fastueuses orgies.
Vers 1670, il est acheté au nom d’un conseiller au Parlement. Une dame d’allure discrète et mystérieuse, élevant plusieurs enfants, s’y installe avec de nombreux domestiques qu’on dit muets.

La consultation du « Guide pratique à travers le vieux Paris » (1923) du Marquis de Rochegude et Maurice Dumolin (p. 462) permet d’en apprendre davantage sur les propriétaires successifs de cet hôtel particulier au n°25 du boulevard du Montparnasse : « Hôtel d’un sieur Thomé2, intéressé aux fermes générales et mari d’une femme de chambre de Mme de Montespan (1669), où Mme Scarron éleva, très probablement, les enfants du roi et de la marquise (1670-1674). »

Cette courte vidéo résume la vie de Madame de Maintenon, née Françoise d’Aubigné et veuve du poète Paul Scarron (1610-1660).

Dès 1669, Françoise d’Aubigné (1635-1719) est choisie par Madame de Montespan (1640-1707), favorite de Louis XIV, pour être la gouvernante de leurs enfants illégitimes. La veuve Scarron accepte seulement sur ordre formel du roi. De la liaison entre la favorite et le roi naîtront sept enfants adultérins3. La chose étant voulue secrète, on installe donc une sorte de pouponnière, rue de Vaugirard, à l’écart de la Cour et des regards indiscrets, où ils vivront jusqu’à leur légitimation le 20 décembre 1673.
Quand Mme de Montespan ressentait les premières douleurs de l’accouchement, Françoise d’Aubigné, qui n’a pas encore le titre de Mme de Maintenon, allait à Versailles prendre le nouveau-né, qu’elle cachait sous son écharpe, elle-même se cachant sous un masque et prenait un fiacre, pour revenir à Vaugirard et rentrer par la porte de derrière. Chaque enfant avait sa nourrice particulière.
Il semble que le roi Louis XIV y soit venu incognito rendre visite à ses enfants et c’est dans ces conditions que la veuve Scarron gagne la confiance et l’affection royales. Albert l’Eschevin en parle de manière peu élogieuse dans l’édition du 1er juillet 1895 du journal Le Soir : « Cette femelle de Tartufe, intrigante, féline, perverse avec des airs de prude sut prendre le roi à Mme de Montespan, sa protectrice. »

Allégorie de la musique par le peintre français, Antoine Coypel (1661-1727), avec Françoise d’Aubigné et cinq des enfants naturels de Louis XIV et Madame de Montespan, vers 1684 (source : Wikimedia commons)

Mais le secret était quelque peu éventé. Le 4 décembre 1673, Madame de Sévigné (1626-1696) écrit à sa fille : « Nous soupâmes encore hier avec Mme Scarron et l’abbé Têtu chez Mme de Coulanges. Nous trouvâmes plaisant de l’aller ramener à minuit au fin fond du faubourg Saint-Germain, quasi auprès de Vaugirard, dans la campagne, dans une grande et belle maison où on n’entre point ; Il y a un grand jardin, de beaux et grands appartements.« 

Pour les services rendus auprès des enfants, Françoise d’Aubigné reçoit 300 000 livres du roi de France, ce qui lui permet d’acheter les terres et le château de Maintenon et obtient le droit d’en prendre le nom avec le titre de marquise. Une fois les enfants de Mme de Montespan et de Louis XIV légitimés et de retour à Versailles, la maison est vendue. L’hôtel particulier passe de 1719 à 1727, au Grand-Prieur Philippe de Vendôme (1655-1727), arrière-petit-fils d’Henri IV et de Gabrielle d’Estrées, après son départ de la maison du Temple, puis à Louis de Bréhan, comte de Plélo (1699-1734) de 1727 à 1735.

Au lendemain de son mariage, le comte de Plélo, y passe sa lune de miel avec son épouse Louise-Françoise Phélypeaux de la Vrillière (1707-1737). Le brigand Cartouche (1693-1721) et sa bande envahissent la maison. A la tête de ses domestiques, de Plélo réussit à les mettre en fuite.
Avant de rejoindre sa garnison, il dédie une poésie à sa femme qui débute par « Jours heureux que je passe en cette solitude, Ne précipitez point un trop rapide cours. »

L’hôtel particulier passe ensuite au marquis de Vilaines en 1740, à la famille de la Tour-d’Auvergne, puis est donné à la demoiselle Rey et à son fils naturel Godefroy de Follainville en 1778. Finalement il est saisi comme bien d’émigré et vendu en 1806. Plusieurs décennies plus tard, la maison qui appartient au chimiste Lucas, devient l’atelier du sculpteur Alfred Boucher (1850-1934). Le graveur, peintre et illustrateur Léopold Flameng (1831-1911) y a également demeuré à la fin de sa vie. Vous vous souvenez peut-être qu’il a notamment fait le dessin de la grande salle de La Californie à Montparnasse. Le 25 boulevard du Montparnasse aurait abrité différents artistes au fil des ans, car il semble que ce fût également l’atelier du peintre Paul-Elie Ranson (1861-1909).

Jusqu’à nos jours

Je n’ai pas pu déterminer avec certitude à quelle époque le pavillon est enlisé dans un immeuble de rapport, mais il semble que cela soit survenu à la fin du 19e siècle à en croire l’article du journal Le Soir en date du 1er juillet 1895 : « Chaque jour des coins du vieux Paris disparaissent, on vient de démolir en partie et d’enserrer en de hautes bâtisses monotones et bêtes une vielle maison qui a son histoire. Elle est bien inconnue des Parisiens. Sise au boulevard Montparnasse, presque au coin de la rue Vaugirard, elle est aujourd’hui défigurée par des raccords et des ajoutures, mais du jardin on peut en admirer encore la haute et sobre architecture, le style robuste et fort, l’allure imposante et sévère, ses macarons superbes.« 

Quelques uns des macarons visibles (photos : Les Montparnos)

Sur une carte postale ancienne, on note qu’à l’emplacement de l’actuel magasin « Art et Fenêtres », il y avait la « Rôtisserie de Montparnasse ».

Sur cette carte postale ancienne, on reconnait, à droite, le bâtiment du 25 bd du Montparnasse flanqué de ses deux portails en fer forgé (zones bleues) et on devine le début de la façade en pierre de taille de l’hôtel particulier.
L’un des deux portails en fer forgé du 25 boulevard du Montparnasse (6e arr.) dessiné par Léon Leymonnerye, en 1874 (source : CCØ Paris Musées / Musée Carnavalet, Histoire de Paris) et pris en photo de nos jours (crédit : Les Montparnos, juillet 2021). Vous noterez quelques petites différences…

L’entrée au 132 rue de Vaugirard, représentée sur le dessin en tête de cet article, a disparu. Concernant la façade sur jardin il est difficile de se rendre compte de nos jours, il faudra se contenter de la photographie de 1917 (ci-dessous).

Vue de la façade latérale, côté jardin, du 25 boulevard du Montparnasse (6e arr.) en novembre 1917 (crédit: Charles Joseph Antoine Lansiaux – source : CCØ Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris)

C’est d’ailleurs cette façade sur jardin qui a fait l’objet d’une inscription de l’hôtel du boulevard du Montparnasse, dit hôtel de Turenne ou hôtel de Scarron au titre des monuments historiques, par arrêté du 29 mars 1928.
Il est aujourd’hui une demeure privée, que l’on peut entrapercevoir au 25 boulevard du Montparnasse dans le 6e arrondissement de Paris.

(photos : Les Montparnos)
La ruelle privée du 25 boulevard du Montparnasse au début du XXe siècle à gauche (crédit : Charles Léger – source : Ministère de la Culture (France), Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, diffusion RMN-GP) et de nos jours, à droite (crédit : Les Montparnos, juillet 2021).

1 Fils illégitime d’Henri IV, roi de France, et de Gabrielle d’Estrées, César de Bourbon (1594-1665) est légitimé dès 1595 et pourvu en 1598 du duché de Vendôme par son père.
2 Le premier enfant tenu secret (1669-1672) serait, selon les sources, une fille, Louise Françoise, ou un garçon de prénom inconnu, puis naissent Louis-Auguste de Bourbon, duc du Maine (1670-1736), Louis-César de Bourbon, comte de Vexin, abbé de Saint-Germain-des-Prés (1672-1683), Louise Françoise de Bourbon, Mademoiselle de Nantes (1673-1743), Louise Marie Anne de Bourbon, Mademoiselle de Tours (1674-1681), Françoise Marie de Bourbon, la seconde Mademoiselle de Blois (1677-1749) et Louis-Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse (1678-1737).
3 Pierre Thomé de Lesse (1649-171.) est trésorier des écuries du roi en 1683, fermier général de 1687 à sa mort. Il épouse en 1685 Françoise Paradis, fille d’un avocat lyonnais.

Les sources de cet article : « Paris qui s’en va – La maison de Mme de Maintenon » (Le XIXe siècle, 1er mars 1892), « Une maison historique » (Le Soir, 1er juillet 1895), l’article de M. Gréard sur Madame de Maintenon dans le « Dictionnaire de pédagogie » (1884), « Guide pratique à travers le vieux Paris » (1923) du Marquis de Rochegude et Maurice Dumolin (p. 462), « Vieux logis ! vieux souvenirs ! » (Le XIXe siècle, 21 décembre 1901), « La vie de château au temps jadis – Mme de Maintenon chez elle » (Le Figaro, 8 avril 1931), « Mon village… Le boulevard du Montparnasse » (La France au travail, 29 mars 1941), « Chronique historique : Madame de Maintenon » (Journal des débats politiques et littéraires, 28 octobre 1942), le site de la Société historique et archéologique du 14e arrondissement de Paris, la notice de l’Hôtel de Turenne ou de Scarron dans la base Mérimée, l’article sur la Maison aux cornues du site Paris Promeneurs, le Fonds Thomé de France archives, le bulletin de la Société de l’histoire de Paris et de l’Ile-de-France (1925), « Amours royales et impériales » (1966, p. 247-248) de Renée Madinier, le site du Château de Maintenon.

Nos voisins, les arbres

Le saviez-vous, il y a plus de 200 000 arbres dans les rues, les espaces verts et les équipements municipaux parisiens. Retour en images sur une déambulation autour des essences du quartier Montparnasse.

Paris compte plus de 110 000 arbres sur la voie publique. On les appelle les arbres d’alignement. La volonté est d’en augmenter le nombre, mais seulement si les sites réunissent les critères pour accueillir les arbres dans de bonnes conditions.

Régulièrement la mairie de Paris propose des visites guidées gratuites animées par l’Agence d’écologie urbaine de la Direction des espaces verts et de l’environnement de la ville. Le dimanche 25 juillet 2021, à l’initiative de la mairie du 14e arrondissement, la visite avait pour thème « Les arbres des rues du quartier Montparnasse« . Résumé en images…

La gestion des arbres parisiens

La plantation des arbres suivent différentes logiques. On a longtemps préféré des allées d’arbres de même essence et de même taille comme cet alignement du jardin du Luxembourg.

Les marronniers taillés au cordeau du jardin du Luxembourg et de l’avenue de l’Observatoire (Photo : Les Montparnos, octobre 2013)

Le service de l’arbre et des bois de la ville de Paris fait parfois le choix, en tenant compte du sol et de l’ensoleillement, de mélanger des essences de familles différentes, ce qui évite la transmission des maladies entre les arbres. Choisir des essences étrangères permet de sélectionner des arbres résistant à un climat continental très marqué mais qui n’abritent pas autant de biodiversité que les arbres originaires d’Ile-de-France et donc sont moins sensibles aux parasites locaux. Les arbres plantés à Paris proviennent soit des pépinières municipales (1/3), soit de pépinières françaises ou étrangères (2/3).

Lorsqu’un arbre est planté sur la voie publique, il arrive généralement en motte. Un cerclage en métal ou un cadre en bois peuvent être installés autour du tronc pour protéger la croissance de l’arbre.
Vous verrez parfois un tuyau jaune qui sort de terre près du tronc des jeunes arbres. Pendant les trois premières années de plantation, ce drain agricole permet d’amener l’eau d’arrosage jusqu’au bas de la motte favorisant ainsi la croissance des racines. Ensuite le drain sera bouché pour éviter l’évaporation et le dessèchement.

Le tuyau jaune est un drain agricole qui permet de conduire l’eau d’arrosage jusqu’au pied de la motte des racines de l’arbre (photos : Les Montparnos, juillet 2021)

Pour survivre en milieu urbain, l’arbre doit relever plusieurs défis. Le volume de terre sur lequel pousse l’arbre peut être insuffisant ou pauvre. Par ailleurs lorsque la terre au pied de l’arbre est trop tassée, l’air et l’eau s’infiltrent difficilement. Les grilles qui encerclent les pieds des arbres ont été installées pour permettre l’infiltration de l’eau, mais malheureusement ça n’est pas la solution idéale. Une autre solution est parfois d’enlever le bitume entre deux arbres pour faciliter l’infiltration de l’eau dans la terre. Des revêtements perméables sont également à l’étude, affaire à suivre…
Si la végétation est trop dense autour du tronc, elle s’accapare l’essentiel de l’eau qui du coup ne parvient qu’en quantité insuffisante aux racines de l’arbre. Ces mêmes racines peuvent aussi avoir du mal à se frayer un chemin dans le sous-sol parisien très encombré par toutes les canalisations et autres galeries du métro. En ce moment on voit beaucoup se développer des arrangements floraux au pied des arbres, mais sachez que si le niveau de la terre est remontée pour accueillir ces nouvelles plantations, jusqu’à enterrer le collet de l’arbre, cela peut le faire mourir.

Toute agression sur le tronc endommage les vaisseaux conducteurs et interrompt la circulation de la sève. Ces blessures constituent la porte d’entrée à de nombreux micro-organismes capables d’entraîner la mort de l’arbre (photos : Les Montparnos, juillet 2021)


L’arbre peut subir d’autres types de stress, comme des écarts de températures importants ou l’accentuation des effets de la chaleur, mais également des agressions, comme l’arrachage de son écorce, des chocs dus à la circulation ou même le déversement de liquide polluant à son pied (si si ça arrive).

Sur la voie publique, les arbres ne peuvent être laissés jusqu’à leur sénescence naturelle, car le vieillissement peut engendrer des chutes, aussi, sauf cas particulier, un arbre parisien est généralement là pour 60 à 80 ans. 

Quelques unes des essences repérées

L’observation des feuillages, fruits, fleurs, écorces et silhouettes des arbres que vous croiserez lors de vos déambulations parisiennes vous permettra de remarquer qu’il y a de nombreuses essences différentes dans nos rues, en fait plus d’une centaine à Paris. Pour notre part, la déambulation a débuté à partir de la station de métro Raspail, pour s’achever rue Victor Schoelcher.

Principales étapes de la visite guidée du 25 juillet 2021
Au 18e siècle de nombreuses essences ont été importées de la région de Pékin, comme le sophora japonica ou le cédrèle toona (ci-dessus) qui a la particularité d’avoir des feuilles roses au printemps (photos : Les Montparnos, juillet 2021 et avril 2019)
Les fruits du Pterocarya sont de très petites noix vertes entourées de deux ailes semi-circulaires et groupées en épis pendants de 40 à 50 cm de long environ (photo : Les Montparnos, juillet 2021)
A l’angle de la rue Poinsot, un Albizia, aussi appelé arbre de soie en raison de ses fleurs en plumeau. Il a la particularité de supporter le calcaire actif du sol (photos : Les Montparnos, juillet 2021)
Le Paulownia doit son nom à Anna Pavlowna, princesse des Pays-Bas, fille du tsar Paul Ier de Russie (Photo : Les Montparnos, juillet 2021)
Les tilleuls donnant sur la place de Catalogne (photos : Les Montparnos, octobre 2020 et juillet 2021)
Il y a peu d’arbres fruitiers en dehors des parcs et jardins. Pourtant rue Jean Zay, on trouve plusieurs poiriers à fleurs qui produisent des fruits comestibles mais âpres (photos : Les Montparnos, juillet 2021)
Près de l’entrée du cimetière Montparnasse, rue Froidevaux, on trouve plusieurs ormes. Cette essence a failli disparaitre à cause de la graphiose, une maladie fongique (Photo : Les Montparnos, juillet 2021)
Alignement de charmes sur la rue Victor Schœlcher. Particularité : le charme est marcescent, c’est-à-dire que les feuilles, bien qu’inactives, ne tombent pas en automne. Au printemps, les nouvelles feuilles font tomber les anciennes (Photos : Les Montparnos, juillet 2021)

J’espère que la lecture de cet article vous permettra de porter un autre regard sur les arbres qui nous entourent, comme ça a été le cas pour moi après cette visite que je vous recommande quelque soit votre quartier.



La carte d’identité de chaque arbre parisien
Envie de connaitre le type d'arbre qui est en bas de chez vous ? Consultez la base de données informatisée sur tous les arbres d'alignement de Paris. Cette application permet un suivi de tous les arbres du patrimoine arboré parisien (alignements, jardins, cimetières, écoles et crèches, établissements sportifs…). Chaque arbre est suivi par sa "carte d'identité informatique" regroupant toutes les informations concernant sa date de plantation, les arrosages successifs, les élagages, l’état sanitaire (état physiologique, plaies, champignons, chocs) pour faciliter le diagnostic des arbres dangereux et fait l’objet d’un suivi régulier.
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Les arbres remarquables de Paris
L’arbre remarquable se distingue par sa singularité, sa morphologie, son identité ou encore son rôle social. Cette distinction lui permet d’entrer au panthéon du patrimoine naturel, culturel ou paysager. Les quelques 191 spécimens remarquables répertoriés à Paris appartiennent à 52 essences d'arbres différentes. Y en a-t-il un près de chez vous ? 
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Pour en savoir plus sur la gestion des arbres parisiens, consultez le site de la ville de Paris, qui donne notamment le planning des interventions d’entretien, d’abattage ou de plantation des arbres, pour les infos sur le plan « Paris Pluie » c’est par . Retrouvez toutes les visites guidées proposées par la Ville de Paris sur Que faire à Paris.