La Californie à Montparnasse

Au 19e siècle, pour éviter les taxes sur les marchandises rentrant dans la capitale, de nombreuses guinguettes et gargotes s’installent aux portes de Paris. L’une d’elle, La Californie, sise entre la chaussée du Maine et le boulevard Edgar Quinet, était célèbre pour ses repas aux prix modiques…

La grande salle de La Californie dessinée en 1859 par Léopold Flameng (source : Musée Carnavalet)

Cette histoire débute au début du 19e siècle, à l’époque où Paris ne compte encore que douze arrondissements et est encerclé par le mur des fermiers généraux, limite qui permet de récolter, aux différentes barrières, la taxe sur les marchandises entrant dans la capitale. Extra-muros, l’embarcadère du Maine (ancien nom de la gare de chemin de fer) est mis en service en septembre 1840 et la gare de l’Ouest le remplace intramuros à partir 1852. Ce n’est qu’au 1er janvier 1860 que les limites de Paris sont étendues aux anciennes fortifications de Thiers(1). Un certain nombre de communes sont annexées, en totalité ou en partie à la ville de Paris qui va passer de 12 à 20 arrondissements. Ainsi le petit Montrouge et Plaisance vont former le 14e arrondissement de Paris.

Avant l’annexion, pour éviter cet impôt, de nombreuses gargotes s’établissent au-delà des barrières de Paris. Celle qui nous intéresse aujourd’hui se trouve près des barrières Montparnasse et Maine.

Le Père Cadet

Né à la Lande d’Airou (Manche) vers 1796, Gilles Cadet est tout d’abord ouvrier maçon. On le décrit comme un Hercule. Dans Le Gaulois on apprend qu’en 1838, il se marie à Paris avec la veuve d’un boucher de la chaussée du Maine (l’actuelle avenue du Maine). D’un document d’état civil, je déduis que son épouse est Pauline Thérèse Peigné, née vers 1806. A la tête d’un petit capital, il l’utilise pour fonder au n° 11 de cette chaussée (actuel 41-43 avenue du Maine), La Californie.

Dans “Paris qui s’efface” (1887), Charles Virmaitre (1835-1903) décrit ainsi le Père Cadet (p. 240) : “Ce n’était pas un philanthrope de carton comme le bazardier de l’Hôtel-de-ville. Il était réellement désintéressé, car non seulement il vendait bon marché, mais il distribuait gratuitement, sans affiches et sans réclames trois cents soupes et autant de portions par jour“.

Entre 1848 et 1850, Gilles Cadet est maire républicain de Montrouge. Le Gaulois rapporte dans ses colonnes une histoire se déroulant en 1848 :

Un jour, un radical à tous crins se présente à la mairie, demandant le citoyen Cadet ; on l’introduit dans le cabinet du maire.
– Citoyen, dit-il…
M. Cadet l’interrompt dès le premier mot et lui dit :
– Est-ce au citoyen Cadet ou au maire que tu parles ?… Si c’est au citoyen Cadet, je n’ai rien à dire ; mais si c’est au maire : chapeau bas !
Et joignant le geste à la parole, il saisit le chapeau du voyou et le jette de l’autre côté de la salle.

Le Gaulois, 21 février 1875

Grâce aux actes de mariage retrouvés en ligne, je sais que Gilles et Pauline ont au moins eu deux enfants. Le 2 décembre 1861, ils marient Pauline Marie Joséphine, leur fille de 20 ans, et le 19 février 1874 Paul Louis Philippe, leur fils de 29 ans.

Le réfectoire des pauvres

Peu après la révolution de février 1848, Gilles Cadet fonde au Petit-Montrouge, à l’enseigne de La Californie, un restaurant populaire à bon marché, où rapidement vont se retrouver les ventres affamés à la bourse plate. Le nom de l’établissement est certainement une allusion aux chercheurs d’or et à la ruée vers la Californie qui s’est amorcée à partir de 1848(2).

“Faut-il être dindon, pour croire de pareils canards !”, dessin de Charles-Edouard de Beaumont réalisé entre 1848 et 1850 (source : Musée Carnavalet)

Pour avoir une description de La Californie, il faut croiser les textes contemporains ou posthumes à la gargote du Père Cadet. On peut lire le chapitre que lui a consacré Alfred Delvau (1825-1867) dans “Paris qui s’en va et Paris qui vient” édité en 1860. C’est d’ailleurs dans cet ouvrage que l’on trouve la gravure de Léopold Flameng (1831-1911) en tête de cet article :

Quand on sort de Paris par la barrière Montparnasse, […] on a devant soi une Gamaches permanente, c’est-à-dire une collection aussi variée que nombreuse de cabarets, de popines, de gargotes et autres buvettes : Les Mille Colonnes, Richefeu, les Deux-Edmond, le Grand Vainqueur, etc. En prenant le boulevard à droite, on longe rapidement quelques maisons jaunes, à persiennes vertes, à physionomie malsaine et débraillée; puis, on arrive à une allée boueuse, bordée d’un côté par un jeu de siam et, de l’autre côté, par une rangée de vieilles femmes qui débitent, moyennant un sou la tasse, une façon de brouet noir qu’elles voudraient bien faire passer pour du café. C’est l’Estaminet des pieds humides […]. Au bout de cette boue est la Californie, c’est-à-dire le réfectoire populaire et populacier de cette partie de Paris.

Peut-être que ces plans vous aideront à vous situer en suivant la description à partir de la barrière du Mont-Parnasse :

Le quartier autour des barrières du Maine et de Montparnasse en 1847, à gauche, et en 1855, à droite. On note que l’embarcadère du Maine a été remplacé par la gare de l’Ouest, intramuros. Le cercle bleu indique la zone où se trouvait approximativement La Californie.

La Californie est enclose entre deux cours. L’une, qui vient immédiatement après le passage dont nous venons de parler, et où l’on trouve des séries de tables vermoulues qui servent aux consommateurs dans la belle saison. On l’appelle orgueilleusement le jardin, je ne sais trop pourquoi,— à moins que ce ne soit à cause des trognons d’arbres qu’on y a jetés à l’origine, il y a une dizaine d’années, et qui se sont obstinés à ne jamais verdoyer. L’autre cour sert de vomitoire à la foule qui veut s’en aller par la chaussée du Maine.
Le réfectoire principal est une longue et large salle, au rez-de-chaussée, où l’on ne pénètre qu’après avoir traversé la cuisine, où trône madame Cadet, — la femme du propriétaire de la Californie. Là sont les fourneaux, les casseroles, les marmites,tous les engins nécessaires à la confection de la victuaille.
” (Alfred Delvau, 1860)

Dans l’ouvrage “Montparnasse hier et aujourd’hui” (1927) de Jean Emile-Bayard (1893-1943) précise qu’il y a plusieurs accès pour rejoindre La Californie. “Le fameux cabaret et restaurant populaire créé par le père Cadet […] se carrait entre la Chaussée du Maine (depuis l’avenue du Maine) et le boulevard de Vanves (aujourd’hui le boulevard Edgard Quinet). Par le passage des vaches, depuis passage Poinsot, ou par une ruelle de l’avenue du Maine ou bien encore par une étroite cour de la rue du Maine […] on accédait à La Californie”.

Plan parcellaire de la fin du 19e siècle de la zone du 14e arrondissement compris entre le boulevard du Montparnasse (en bas) et l’avenue du Maine (en haut à droite). Sur le bord droit du dessin, on reconnait la gare de l’Ouest et les rails de chemin de fer qui en partent. La zone en bleu est l’endroit où se trouvait La Californie, lorsque la rue du Départ, qui longe la gare, n’allait pas encore jusqu’à l’avenue du Maine. Notez que l’orientation de ce plan est inversée, par rapport aux plans précédents (source : Archives de Paris).

A noter, de l’autre côté de la chaussée du Maine, se trouvait le café de la Mère Saguet également fondé par le père Cadet, fréquenté parfois des littérateurs et des artistes, comme les peintres militaires Charlet et Raffet ou par l’historien journaliste Auguste Mignet (1796-1884) et le politicien Adolphe Thiers (1797-1877), mais c’est une autre histoire. (Le Gaulois, 22 février 1875)

Dans les documents déposés aux Archives de Paris par Adolphe L’Esprit (1853-1937), fonctionnaire de la Préfecture de la Seine, j’ai consulté une note manuscrite reprenant des passages du Larousse, le grand dictionnaire universel du XIXe siècle (1874-1875), au mot Montparnasse : “L’établissement le plus curieux du quartier est le restaurant de La Californie qui n’est qu’un vaste hangar muni de tables et de bancs massifs. Autrefois on se défiait si bien des consommateurs que les ustensiles de table, l’assiette, et le gobelet étaient rivés au bois par une chaine de fer, ce qui n’empêchait la clientèle d’être fort nombreuse“.

Feuillet consacré à La Californie, issu de la collection Adolphe L’Esprit (source : Ville de Paris/Bibliothèque historique).

En parlant des consommateurs qui fréquentent La Californie, Delvau décrit : “Ainsi, le pauvre honnête y coudoie le rôdeur de barrières, l’ouvrier laborieux y fraternise avec le gouâpeur(3) ; le soldat y trinque avec le chiffonnier, l’invalide avec le tambour de la garde nationale, le petit rentier avec l’ouvreuse de loges. C’est un tohu-bohu à ne pas s’y reconnaitre, un vacarme à ne pas s’y entendre, une vapeur à ne pas s’y voir.

Dans La France du 22 février 1875, on peut lire que Victor Hugo (1802-1885) aurait déjeuné à La Californie le 18 avril 1842. Est-il venu y faire une étude de mœurs et croquer quelques profils typiques du Paris populaire pour un de ses romans ou l’une de ses pièces ? On peut l’imaginer, car c’est la période où il se heurte aux difficultés matérielles et humaines.

Au menu de La Californie

Depuis toujours La Californie est la cantine destinée “aux ouvriers, aux travailleurs des rues, aux chiffonniers et à tous les pauvres diables qui se présentent. Là moyennant dix centimes – deux sous – payés d’avance, on reçoit un plat de viande que l’on peut manger debout ou emporter dans les deux grandes salles destinées aux consommateurs.” (L’Ordre de Paris, 25 novembre 1873)

Les témoignages sur la nourriture servie à la Californie sont parfois contradictoires. Alfred Delvau écrit : “Pour entrer dans ces hôtelleries de bas étage, il faut avoir nécessité bien urgente de repaître, c’est-à-dire avoir les dents aiguës, le ventre vide, la gorge sèche et l’appétit strident.” Et poursuit : “La cuisine de la Californie a affaire à des estomacs robustes et à des palais ferrés, — et non à des gourmets et à des délicats. Tels gens, tels plats. Le populaire ne connaît qu’une chose : le fricot.” Le plat principal est donc un ragout de viande avec des pommes de terre.
Charles Virmaitre raconte en 1887 que “la nourriture était excellente et la cuisine fort propre, la mère Cadet était impitoyable à ce sujet, elle boitait outrageusement, on l’avait surnommée la mère cinq et trois font huit(4), quand elle arrivait, les cuisinières criaient tout bas [sic] : Gare v’là le gendarme !

A en croire Delvau, “5 000 portions sont servies par jour découpées dans un bœuf, dans plusieurs veaux et dans plusieurs moutons.
8 pièces de vin,— pour aider ces 5,000 portions à descendre là où faire se doit.
1 000 setiers de haricots par an.
2 000 setiers(5) de pommes de terre,
55 pièces de vinaigre d’Orléans — ou d’ailleurs.
55 pièces d’huile à manger, dans la composition de laquelle le fruit de l’olivier n’entre absolument pour rien
“.

A La Californie, il existe un abattoir et la viande toujours fraiche est découpée sur place. Une cinquantaine de femmes s’emploient à éplucher les légumes et les ragoûts sont préparés dans des marmites aussi grandes que des cuves.

Détail de la gravure de Léopold Flameng de la grande salle de La Californie (source : Musée Carnavalet)

Alfred Delvau parlant de la gravure de Léopold Flameng qui représente le réfectoire de La Californie : “Je ne puis que constater l’exactitude de son dessin et la véracité de son récit. Il raconte bien ce qu’il a vu et ce qui est visible tous les jours à l’œil nu, — depuis neuf heures du matin jusqu’aux dernières heures de la journée. Allez-y demain, allez-y après-demain,— vous y rencontrerez les mêmes acteurs jouant la même pièce : elle est encore au répertoire pour longtemps !

En tout cas, on ne saurait se montrer exigeant — vu la modicité du prix des plats. Savez-vous que pour huit sous on peut dîner — et même copieusement — à La Californie ?…”

Alfred Delvau précise en note de son article que l’annexion en 1860 des communes de la banlieue à Paris va modifier l’organisation de La Californie. Son propriétaire, M. Cadet, paye à la commune de Montrouge une redevance quotidienne de 152 francs. Une fois dans Paris, il lui faudra payer à la ville la somme de 400 francs par jour, de quoi réduire considérablement ses marges.

Dans Le Nouvelliste de Bellac du 19 octobre 1872, on apprend le décès du chef cuisinier de La Californie, nommé Baron, qui occupait les fourneaux de l’établissement depuis son origine. L’article rappelle que lors du siège de 1870, “alors que les restaurateurs, traiteurs et marchands de vin avaient épuisé toutes leurs provisions et que les marchés étaient vides, seule La Californie a tenu table ouverte jusqu’à la fin du siège”. On peut se demander ce que le chef cuisinier servait à ses clients.

Le quartier du Montparnasse près de la gare de l’Ouest entre le boulevard du Montparnasse et l’avenue du Maine en 1886, à gauche, et en 1926, à droite. Le cercle bleu est la zone dans laquelle se trouvait La Californie. On note qu’en 1886, le passage Cadet a pris le nom du propriétaire de la gargote. Sur le plan de 1926 on remarque que la rue du départ a été prolongée jusqu’à l’avenue du Maine, impliquant la destruction d’un certain nombre de bâtiment dont La Californie.

Et après…

Le Père Cadet décède le 18 février 1875. Plusieurs journaux lui rendent hommage à cette occasion, mais ne sont pas d’accord sur son âge (75 ans pour La France et 79 ans pour Le Gaulois). Il avait déjà passé le flambeau depuis la fin des années 1860.

En 1906, un décret prévoit le prolongement de la rue du Départ jusqu’à l’avenue du Maine, entrainant la destruction de plusieurs bâtiments. Dans le compte rendu de la commission du Vieux Paris du 25 mai 1907, Pierre Louis Tesson (1855-1923) rappelle l’histoire de ce pâté de maisons et de La Californie. La commission décide alors d’en prendre une photo avant sa destruction. Pour le moment je n’ai pas trouvé cette image, mais je ne me déclare pas vaincue.

A suivre…

Le 43 avenue du Maine, à l’angle de la rue du Départ percée en 1909, emplacement de l’un des accès à La Californie (photo : Les Montparnos, juin 2021)

(1) L’enceinte de Thiers se situe alors entre les actuels boulevards des Maréchaux et l’emplacement du boulevard périphérique.
(2) Rien qu’en 1848-1849, 76 tonnes d’or sont extraites dans cet état des États-Unis. Référence : Philippe Jacquin, Daniel Royot, Go West ! (p. 130)
(3) Gouâpeur : gourmand, libertin, ivrogne.
(4) Expression pour évoquer la démarche bancale d’un boiteux.
(5)
Le setier est une ancienne mesure de capacité, de valeur variable suivant les époques, les régions, et la nature des marchandises mesurées. L’auteur précise que dans le cas des pommes de terre, il est de 132 kg au setier.

Les références pour cet article : “Les barrières de Paris” dans Le Siècle (20 février 1857), La Californie dans “Paris qui s’en va et Paris qui vient” (1859-1860) de Alfred Delvau, chronique dans La Patrie (15 juillet 1860), La Californie dans “Histoire anecdotique des cafés et cabarets de Paris” (1862) de Alfred Delvau , “Vulgarisation de la science” dans Le Tintamarre (15 février 1863), fait divers de vol a l’étalage dans Le Petit Journal (10 mars 1867) et dans Le Figaro (11 mars 1867), arrestation de deux malfaiteurs dans Le Soir (7 janvier 1872), brève dans Le Gaulois (21 février 1875), hommage au Père Cadet dans La France (22 février 1875) et Le Soleil (24 février 1875), “Quelques gargotes” dans Le Petit Journal (23 février 1875), une brève dans Le Soir (25 février 1875), “Coups de sifflet” dans Le Sifflet (28 février 1875),Paris qui s’efface” (1887) de Charles Virmaitre, “Paris, promenades dans les vingt arrondissements” (1892) de Alexis Martin (p. 86), “Artistes et gens de lettres” dans Paris (8 septembre 1900), “Disparition de la Californie” dans Le Soir (30 septembre 1907), brève dans La Libre Parole (30 septembre 1907), “La vie sur les barrières” dans L’Éclair (25 avril 1909), “Soirée d’adieu au théâtre Montparnasse” dans Comœdia (30 juillet 1924), “La cité californienne, le restaurant pittoresque du père Cadet” dans L’Intransigeant (8 août 1925), Le cabaret de la Californie (1849-1869) dans “Montparnasse, hier et aujourd’hui” (1927) de Jean Émile-Bayard, “Montparnasse Again” dans The Chicago Tribune and the Daily news (21 août 1927), “Montparnasse jadis et aujourd’hui” dans La Liberté (21 septembre 1927), “A la recherche du quartier le moins cher de Paris” dans L’Ami du peuple du soir (13 mai 1932), “Les collines de Paris” dans Le Monde illustré (29 août 1936), liste des maires de Montrouge.

Expositions de l’été 2021

Après plusieurs mois de mise à la diète culturelle, vous êtes peut-être en manque de musées. Voici une sélection d’expositions en lien avec l’histoire du quartier du Montparnasse.

Hasard du calendrier, en cette période de réouverture des musées, plusieurs expositions programmées ont un lien avec le quartier Montparnasse. Notez qu’afin de respecter les mesures sanitaires, il convient de vérifier sur chaque site les conditions d’accès aux expositions. Si j’en ai oublié une, n’hésitez pas à me l’indiquer en commentaire.

Chagall, Modigliani, Soutine… Paris pour école, 1905-1940

L’École de Paris désigne la scène artistique constituée par des artistes étrangers provenant de toute l’Europe, mais aussi d’Amérique, d’Asie et d’Afrique. Ce cosmopolitisme est sans précédent dans l’histoire de l’art. 

Parmi ces hommes et femmes, nombreux sont les artistes juifs venus des grandes métropoles européennes, mais aussi de l’Empire russe, qui cherchent une émancipation artistique, sociale et religieuse. Ils ne sont d’aucune « École » au sens traditionnel : ils ne partagent pas un style, mais une histoire commune, un idéal et, pour certains, un destin. Fuyant un contexte peu favorable au développement de leurs activités artistiques ou cherchant un contexte libre, moderne, de jeunes artistes convergent vers Paris, et principalement le quartier du Montparnasse, parmi eux Marc Chagall, Chaïm Soutine, Amedeo Modigliani, Jules Pascin, Jacques Lipchitz,  Chana Orloff, Otto Freundlich, Moïse Kisling, Louis Marcoussis, Michel Kikoïne et Ossip Zadkine, mais également des artistes moins connus comme Walter Bondy, Henri Epstein, Adolphe Feder, Alice Halicka, Henri Hayden, Georges Kars, Léon Indenbaum, Simon Mondzain, Mela Muter et bien d’autres.

Musée d’art et d’histoire du Judaïsme | 71, rue du Temple, Paris 3e arr. | 17 juin-31 oct. 2021 | site


Eugène Atget, Voir Paris

À partir des collections du musée Carnavalet, l’exposition présentée à la Fondation Henri Cartier-Bresson est le fruit d’un long travail de recherche entrepris conjointement par les deux institutions. Le résultat est une exposition exceptionnelle autour de l’œuvre d’Eugène Atget (1857-1927), figure atypique et pionnière de la photographie. Avant tout artisan, dont la production prolifique d’images est destinée aux artistes et amateurs du vieux Paris, c’est à titre posthume qu’Eugène Atget accède à la notoriété. Critiques et photographes perçoivent dans ses images de Paris l’annonce de la modernité. Parmi eux, Henri Cartier‑Bresson, qui cherche à l’imiter dans ses premières images.
Pour découvrir le lien avec Montparnasse, lisez l’article sur Eugène Atget.

Fondation HCB | 79, rue des Archives, Paris 3e arr. | 3 juin-19 sept. 2021 | Site


Musée Méliès, la magie du cinéma

L’exceptionnelle collection Méliès de la Cinémathèque française, issue d’un siècle de recherches, et celle du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), issue d’une acquisition conséquente faite en 2004, forment un ensemble sans pareil que le public va pouvoir découvrir avec l’ouverture de ce nouveau Musée. 800 m2 flambant neufs, un périple de Montreuil à Hollywood, un voyage dans l’histoire du cinéma. Et Méliès de retrouver toute sa place, celle d’un poète génial et précurseur. Héritier d’une très longue tradition, descendant d’une pléiade de grands inventeurs, il marie science et magie et donne naissance à des images nouvelles, jamais vues auparavant, qui annoncent le sur-réalisme cinématographique cher à Cocteau et Franju, les bricolages sensationnels de Michel Gondry ou Wes Anderson, et les blockbusters de George Lucas, Steven Spielberg, James Cameron, Guillermo del Toro, Peter Jackson ou Tim Burton, autant de cinéastes qui se sont tous, un jour, revendiqués de Méliès.
Pour découvrir le lien avec Montparnasse, lisez l’article sur Georges Méliès.

Cinémathèque française | 51 Rue de Bercy, Paris 12e arr. | 19 mai-31 déc. 2021 | Site


Impasse Ronsin

Cité d’artistes à nulle autre pareille nichée dans le quartier parisien de Montparnasse, l’impasse Ronsin est à la fois un lieu artistique, de contemplation, de dialogue et de fête, mais aussi un foyer d’innovation, de création et de destruction durant plus d’un siècle. Cette ruelle se distingue par une pluralité d’identités artistiques comprenant non seulement l’avant-garde, mais aussi un large spectre de la création entre autres Constantin Brâncusi, Max Ernst, Marta Minujín, Eva Aeppli, Niki de Saint Phalle, Larry Rivers jusqu’à André Almo Del Debbio ou Alfred Laliberté. 
Proposée par le musée Tinguely, cette exposition muséale consacrée à l’impasse Ronsin présente plus de 50 artistes à travers plus de 200 œuvres réalisées dans ce lieu enchanteur. Un parcours d’exposition jalonné de salles-ateliers conçues à partir des plans originaux réserve aux visiteurs et visiteuses bien des surprises en associant de manière inédite œuvres d’art et anecdotes et en redonnant vie au Paris cosmopolite et creuset artistique.

Musée Tinguely | Paul Sacher-Anlage 2, Bâle, Suisse | 16 déc. 2020-29 août 2021 | Site


EN BONUS

Le nouveau musée de l’histoire de Paris

Après quatre années de travaux de restauration, le plus ancien musée de la Ville de Paris rouvre ses portes le 29 mai 2021.

Musée Carnavalet | 23, rue de Sévigné, Paris 3e arr. | à partir du 29 mai 2021 | Site

Montparnasse en peinture

La recherche de toiles représentant Montparnasse est l’occasion de voyager dans les courants picturaux tout en constatant les changements du quartier au fil des années.

La boutique du tonnelier, 8 rue du Montparnasse (6e arr.) dessinée par le peintre français Georges-Henri Manesse (1854-1941) en septembre 1915 (source : Musée Carnavalet).

Cet article présente une sélection de tableaux représentant différents lieux du quartier Montparnasse. La liste est loin d’être exhaustive, mais vous remarquerez que les artistes sont venus du monde entier pour vivre à Montparnasse ou peindre le quartier. S’il manque un tableau que vous appréciez tout particulièrement, signalez-le en commentaire. A la fin de l’article vous trouverez une carte qui repère les points de vue identifiables d’où ont été peints ces tableaux. Si vous le pouvez, je vous invite vivement à vous rendre sur place pour constater les changements et pourquoi pas réaliser votre propre œuvre, si le lieu vous inspire.

La place de Rennes

La place de Rennes (1907) vue par Maurice Prendergast (1858-1924), aquarelliste américain (source : WikiArt)

Devant la gare de l’Ouest, la place de Rennes (actuelle place du 18 juin 1940) à l’époque où l’on se déplaçait en omnibus à cheval, en calèche ou avec son char à bras… puis en bus. On constate que la colonne Morris, cette colonne publicitaire ronde typique du mobilier urbain parisien, a changé plusieurs fois de place, encore de nos jours, et que le tracé de circulation a été modifié depuis.

Entre 1925 et 1935, la place de Rennes, devant la gare de l’Ouest, par Max Jacob (1876-1944), peintre français (source : Musée Carnavalet).

La gare Montparnasse

Maine-Montparnasse, la station de chemin de fer de nuit (1905) par Nicolas Tarkhoff (1871-1930), peintre russe. Cet artiste a fait de nombreux tableaux de son quartier, entre la rue de Vaugirard et l’avenue du Maine, souvent depuis sa fenêtre.

La gare Montparnasse, lorsqu’elle s’appelait encore la gare de l’Ouest, que les rails passaient sur un viaduc au dessus de l’avenue du Maine, qu’on arrivait directement sur la place de Rennes.

“Gare Montparnasse – La mélancolie du départ” (1914) par Giorgio De Chirico (1888-1978), peintre italien.
Gare Montparnasse (1931) par Albin Amelin (1902-1975), peintre suédois.

Le tableau de Amelin représente les trains à vapeur qui passent sur le viaduc du Maine avant d’arriver à la gare de l’Ouest. Dans le fond on devine le prolongement de l’avenue de Maine.

Le boulevard Edgar Quinet

Sur ces tableaux de Benatov, représentant le boulevard Edgar Quinet à différentes saisons, on reconnait le mur du cimetière Montparnasse et l’angle de la rue Émile Richard (14e arr.).

“L’hôtel Edgar Quinet – boulevard Edgar Quinet” (1950) par Tsugouharu Foujita (1886-1968), peintre d’origine japonaise.

L’hôtel Edgar Quinet existe toujours de nos jours et le haut de sa façade n’a pratiquement pas changé, l’établissement de vins et liqueurs est devenu un restaurant avec une large terrasse et de nombreuses voitures se garent le long du trottoir.

Le boulevard Montparnasse

Le nuage du boulevard Montparnasse (1898) par Robert Henri (1865-1929), peintre américain.

Difficile de déterminer à quel niveau du boulevard Montparnasse, ce tableau de Henri a été peint. Si vous avez une idée, laissez un commentaire…

“Aux vignobles de France” (1924) par Maurice Utrillo (1883-1955), peintre français de l’école de Paris, à l’angle du boulevard Montparnasse et de la rue Campagne-première.

Maurice Utrillo a déjà peint l’angle de cette rue en 1922, pas étonnant car il vient régulièrement Chez Rosalie qui est juste à côté au 3 rue Campagne-première. Le restaurant Aux vignobles de France deviendra le cabaret Le Jockey, fin 1923.

Le boulevard Raspail

Son ancien nom est le boulevard d’Enfer. En juillet 1887 il prend le nom de boulevard Raspail en hommage au chimiste et homme politique François-Vincent Raspail (1794-1878). La jonction entre les différents tronçons entre le boulevard Saint-Germain et la place Denfert-Rochereau s’est faite entre 1860 et 1906.

Il est difficile de déterminer à quel niveau des travaux sont faits ces deux tableaux de Mouren.

Le croisement de la rue de Rennes et du boulevard Raspail (1889) vu par Henri Zuber (1844-1909), peintre paysagiste français

On note dans ce tableau de Zuber qu’au croisement avec la rue de Rennes, le boulevard Raspail arrive dans un cul-de-sac. Le boulevard Raspail n’est pas encore totalement percé.
Le fronton en demi-lune sur la gauche est le bâtiment du Mont de Piété. Aujourd’hui il héberge la bibliothèque André Malraux (fermée pour travaux jusqu’en janvier 2022).

Au jardin du Luxembourg

Le jardin du Luxembourg a inspiré de très nombreux artistes. Voici une toute petite sélection de tableaux. Sur ce blog vous trouverez de nombreux autres exemples.

Au 19e siècle, le jardin du Luxembourg par Gaspard Gobaut (1814-1882), peintre français (source : BnF)
“Voie à Jardin du Luxembourg” (1886) par Vincent Van Gogh (1853–1890), peintre néerlandais.
“Au jardin du Luxembourg” (1887) par Albert Edelfelt (1854-1905), peintre finlandais.
“Dans le jardin du Luxembourg” (1889) par Charles Courtney Curran (1861-1942), peintre américain.
“Jardin du Luxembourg” (1948) par Lois Mailou Jones (1905-1998), peintre et enseignante afro-américaine.

En attendant de pouvoir retourner aux musées, lorsque la pandémie de Covid-19 sera terminée, j’espère que vous aurez apprécié cet intermède artistique. Je compte sur vous pour m’indiquer d’autres tableaux représentant des lieux du quartier que j’affectionne tout particulièrement.


Sur ce plan interactif, retrouvez les points de vue identifiables des peintres qui ont réalisé ces œuvres et constatez les changements qui se sont opérés depuis.

Et vous, vous êtes plutôt peinture ou photographie ?
La boutique du tonnelier au 8 rue du Montparnasse (6e arr.) dessinée par Georges-Henri Manesse (à gauche), en septembre 1915 (source : Musée Carnavalet) et pris en photo par Stéphane Passet en juillet 1914 (Source : Archives de la Planète, Musée Albert Kahn)
L’angle du boulevard Montparnasse et de la rue Campagne-première (14e arr.), “Aux vignobles de France” peint par Maurice Utrillo en 1924 (à gauche) et la carte postale ancienne (à droite). Ce lieu devient le cabaret Le Jockey fin 1923.


Galerie Les Montparnos
5 rue Stanislas, Paris 6e arr. - Site
Dès sa réouverture vous pourrez y voir l'exposition "Peinture, mon pays" consacrée à Schraga Zarfin (1899-1975), artiste biélorusse, ami d'enfance de Chaïm Soutine, et qui a rejoint Montparnasse en 1924.

NB : Cette galerie n'a aucun lien avec ce blog.


Marché de la création
Tous les dimanches, au pied de la tour Montparnasse, sur le boulevard Edgard Quinet (14e arr.), faites le plein d'art et échangez avec les artistes eux-mêmes. Et qui sait ?  Vous repartirez peut-être avec une toile ou une sculpture sous le bras...
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Kiki de Montparnasse

Personnage haut en couleur, Kiki a été modèle, puis chanteuse de cabaret. Elle s’est essayée à la peinture, à l’écriture, et a côtoyé toute la scène artistique et culturelle du Montparnasse des années folles. En ce début du 20e siècle, elle est sans doute la figure la plus représentée sur les tableaux de l’École de Paris.

“Noire et blanche”, photographie réalisée en 1926 par Man Ray et mettant en scène Kiki et un masque Baoulé (source : exposition “Man Ray” au Musée du Luxembourg, 2020).

Il est délicat de dresser, sans trahir et en quelques archives, le portrait de cette femme émancipée aux mille facettes. Née le 2 octobre 1901, Alice Ernestine Prin, plus connue sous le nom de Kiki de Montparnasse, a grandi auprès de sa grand-mère maternelle, dans la maison du 9 rue de la Charme à Châtillon-sur-Seine, en Bourgogne. Dans ses mémoires, elle raconte qu’à 12 ans sa mère la fait venir à Paris :

C’est pas qu’on pense à me faire donner beaucoup d’instruction, mais comme je dois apprendre le métier de lino-typo, il faut que je sache à peu près mon orthographe“.

Kiki, “Souvenirs retrouvés”

Elle habite avec sa mère au 12 rue Dulac dans le 15e arr. (l’immeuble n’existe plus) et va à l’école communale rue de Vaugirard.

Lorsque le 3 août 1914, la guerre est déclarée entre la France et l’Allemagne, Alice n’a pas encore 13 ans. Elle doit exercer différents métiers pour gagner sa croute. Elle sera successivement brocheuse, fleuriste, laveuse de bouteilles chez Félix Potin, visseuse d’ailes d’avion, bonne chez une boulangère. Se révoltant contre les mauvais traitements qu’elle subit chez cette dernière, elle est renvoyée. Pour gagner de quoi vivre, elle devient modèle, posant nue chez un sculpteur. Lorsque sa mère le découvre, elle la chasse de chez elle, en plein hiver 1917. S’en suit une période très difficile de bohème durant laquelle elle atterrit à Montparnasse et est recueillie par le peintre Chaïm Soutine (1893/4-1943).

Il ne pouvait être que poète, peintre ou théâtreux. En dehors de ces trois professions, je n’admettais aucun autre mortel.

Kiki, “Souvenirs retrouvés”

Kiki, modèle

Véritable icône de l’art moderne, Kiki a posé pour les plus grands et a maintes fois été représentée en peinture, photo, dessin ou sculpture. Elle tient d’ailleurs son surnom, Kiki, de Moïse Kisling (1891-1953) avec qui elle travaillait très souvent comme modèle.

En 1922 au Salon d’automne, le tableau “Nu couché à la toile de Jouy” est remarqué. S’inspirant librement de la Grande odalisque (1814) d’Ingres et de l’Olympia (1865) de Manet, ce tableau est l’un des premiers tableaux de nus d’après modèle vivant de Foujita. Et le modèle en l’occurrence est Kiki.

“Nu couché à la toile de Jouy” (1922) par Foujita, conservé au Musée d’art moderne de Paris.

En mai 1929, Alexander Calder (1898-1976) accueille une équipe de Pathé cinéma, venue le filmer dans son atelier parisien de la rue Cels (14e arr.). Elle tourne la réalisation en direct du premier portrait en fil de fer de Kiki de Montparnasse, qui pose face à l’artiste. On peut voir ces images dans la vidéo ci-dessous. Dans son autobiographie, l’artiste dit de Kiki : « Elle avait un nez merveilleux qui semblait s’élancer dans l’espace ».

On sait que Kiki n’a jamais posé pour Pablo Gargallo (1881-1934), bien que contemporain, mais cela n’a pas empêché le sculpteur espagnol de lui consacrer une de ses œuvres.

Les amours de Kiki

Pour autant qu’on sache, Maurice Mendjizky (1890-1951), peintre juif polonais, est l’un des premiers avec qui Kiki se met en ménage. Ils vécurent ensemble trois ans jusqu’à leur rupture en 1922 et le départ de Mendjisky pour Saint-Paul-de-Vence.

Avec Man Ray (1890-1976), ils se rencontrent vers 1921, lorsque le photographe débarque à Paris. Elle sera le modèle de ses photographies, films et peintures les plus emblématiques, comme pour “Le violon d’Ingres” en 1924 (photo ci-contre).

En 1929, Kiki devient la maitresse du journaliste Henri Broca (18..- 1935) fondateur de la revue Paris-Montparnasse, dans laquelle paraissent les premiers chapitres des souvenirs de Kiki et qui sombrera dans la folie.

En 1936, Kiki ouvre son propre établissement L’Oasis qui deviendra Chez Kiki, rue Vavin (6e arr.). André Laroque, pianiste et accordéoniste de ce cabaret devient son nouvel amant.

André Laroque et Kiki en 1932 (photo : Man Ray)

Kiki, peintre

Kiki de Montparnasse en 1926

Kiki côtoie de très nombreux artistes, notamment des peintres aux styles très différents, et se met elle-même à la peinture.

Du 25 mars au 9 avril 1927, Kiki expose vingt-sept de ses toiles à la galerie Au sacre du printemps (5 rue du Cherche midi, 6e arr.).

Kiki de Montparnasse et un sculpteur hongrois à la galerie Au sacre du printemps, en avril 1927. En haut à droite, on reconnait le tableau “Les lavandières” (crédit : André Kertész – source : Donation André Kertész, Ministère de la culture (France), Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, diffusion RMN-GP)
“Les lavandières”, un tableau peint par Kiki en 1927 (source : Kunstmuseum Basel)

La presse de l’époque se fait l’écho de cet événement. Dans Le Soir du 26 mars 1927, on peut lire sous la plume de Pierre Loiselet “ses peintures sont pleines de paix, de joie tranquille […] le plus joli, c’est que ces belles peintures ont déjà séduit des amateurs“. The Chicago Tribune and the Daily News, New York du 27 mars 1927 décrit ainsi le travail de Kiki : “Les images de Kiki sont l’œuvre d’un enfant dont les yeux sont saisis par les couleurs vives et la disposition des objets. Qu’elle ait vu beaucoup de peintures modernes est évident, mais sa propre expression n’est pas entravée par la connaissance technique ou l’imitation […]. La simplicité absolue du résultat reflète une naïveté que l’on ne trouve que rarement aujourd’hui […].”. Comœdia trouve que “la peinture est amusante comme Kiki elle-même” (29 mars 1927).

Kiki, écrivain

L’année 1929 marque l’apogée de la carrière de Kiki. A 28 ans, elle se lance dans l’écriture de ses mémoires (Kiki, Souvenirs) sous l’impulsion d’Henri Broca, follement amoureux d’elle. Les premiers feuillets paraissent dans la revue Paris-Montparnasse en avril 1929 et dans le numéro de mai, le lecteur est invité à pré-acheter pour 100 francs les mémoires de Kiki en format de luxe, tiré à 250 exemplaires numérotés sur papier couché mat des papeteries Breton, ou en édition courante pour 25 francs.
Le journal Comœdia annonce que Kiki signera ses mémoires au Falstaff, 42 rue du Montparnasse, le mardi 25 juin 1929 à 21h.

Elle parle dru, elle écrit de même. Par petites phrases courtes, incisives, tranchantes, – et si attendrie, parfois, – elle épingle sur chaque personnalité connue un mot, un qualificatif, une anecdote, et nous apprenons plus ainsi sur Foujita, Kisling et quelques autres, que ne pourraient le faire des volumes sur chacun d’eux.

L’intransigeant, 17 juillet 1929

C’est aussi dans la revue Paris-Montparnasse d’août 1929 que Henri Broca publie les commentaires élogieux de la presse internationale sur les mémoires de Kiki.

Dans le Carnet du lecteur du Figaro (9 octobre 1929), Jean Fréteval écrit : “C’est un document, il brave l’honnêteté. On y trouve même de piquantes anecdotes sur des peintres en renom. […] Dissimulerons-nous que sous cette gouaillerie de la misère et de la galanterie, des pages nous ont serré le cœur ?”.

A l’occasion d’une nouvelle séance de dédicace, The Chicago Tribune and the Daily News, New York (28 octobre 1929) raconte : “La queue s’est formée dès 9 heures à l’extérieur d’une librairie du boulevard Raspail. Quand la nouvelle s’est répandue que pour 30 francs, on pouvait obtenir une copie des Mémoires de Kiki, son autographe et un baiser, les hommes oublient leurs demis, leur rendez-vous et leur dignité, et se précipitent jusque-là”.

Devant le succès, Samuel Putman décide de traduire le livre en anglais (Kiki’s memoirs). L’introduction est faite par deux de ses amis proches, Foujita et Hemingway, mais le livre est interdit aux États-Unis en raison de certaines anecdotes jugées scabreuses.

Suite à la censure le texte a été réédité sous le manteau et sous un autre titre (The Education of a French Model) par Samuel Roth.

Kiki, reine de Montparnasse

Le 30 mai 1929, la revue Paris-Montparnasse organise à Bobino sous la présidence du sous-secrétaire d’état aux Beaux-Arts, un gala de bienfaisance pour la création d’une caisse de secours alimentaires aux artistes. A la fin du spectacle, Kiki est proclamée Reine de Montparnasse et la soirée s’achève par un diner amical à La Coupole.

Kiki après son élection comme Reine de Montparnasse (photo : Mécano – source : Paris-Montparnasse, mai 1929)

Ce dessin de Fabrès, paru plusieurs mois après l’élection, représente Kiki en reine de Montparnasse. On reconnait bien son profil.

Kiki, chanteuse et danseuse de cabaret

Kiki pousse régulièrement la chansonnette au Jockey, et contribue au succès du cabaret. Comme elle n’est pas payée, elle fait tourner un chapeau et récupère jusqu’à 400 francs par soir. Le propriétaire voyant l’argent lui échapper, décide de prélever un pourcentage sur ses gains.
Pour parer aux frais médicaux de sa mère malade, Kiki a besoin de trouver des cachets. Elle fait le tour des boîtes de nuits où elle chante et danse. Le 14 novembre 1930, elle débute au Concert Mayol (10, rue de l’Échiquier, 10e arr.), dans la revue Le Nu sonore.

Témoignages de Pierre Hiegel, Thérèse Treize, Youki Desnos, Man Ray, Leopold Levy, Pierre Brasseur et Emile Savitry sur Kiki de Montparnasse, le célèbre modèle des années vingt mais aussi chanteuse de music-hall, extrait du documentaire “Les heures chaudes de Montparnasse” (source : INA.fr).

En janvier 1931, elle chante à La Jungle (127 bd du Montparnasse, 6e arr.), en 1932 à L’Escale. La même année, elle a un engagement à Berlin. En 1936, elle chante Nini peau d’chien au Noël 1900 présenté au Moulin de la Galette. Elle chante aussi dans le célèbre cabaret de la rue de Penthièvre, Le Bœuf sur le toit, lieu où Man Ray expose ses photographies.

De janvier 1935 à janvier 1937, elle chante régulièrement au Cabaret des fleurs au 47, rue du Montparnasse (14e arr.).
Si vous voulez entendre la voix de Kiki voici deux chansons trouvées en ligne : A Paimpol et Là haut sur la butte, et quelques autres par ici. Si vous connaissez d’autres enregistrements, n’hésitez pas à les indiquer en commentaire.

Kiki, actrice

En plus d’être modèle, Kiki a participé en tant qu’actrice à une douzaine de films et courts-métrages, parfois expérimentaux, comme le “Ballet mécanique” (1924) de Fernand Léger ou “Étoile de mer” (1928) de Man Ray. Sa renommée est telle qu’on lui demande souvent de jouer son propre rôle, comme dans “L’inhumaine” (1924) de Marcel L’Herbier ou “La galerie des monstres” (1924) de Jaque Catelain.

Sur ce photogramme du film “L’inhumaine” (1924) réalisé par Marcel L’Herbier, on reconnait à droite Kiki de Montparnasse qui joue le rôle d’un modèle pour un artiste peintre.

Elle apparait aussi dans Le Retour à la raison (1923) de Man Ray, Entr’acte (1924) de René Clair, Emak Bakia (1926) de Man Ray, Paris express / Souvenirs de Paris (1928) de Pierre Prévert et Marcel Duhamel, Le Capitaine jaune (1930) de Anders Wilhelm Sandberg, Cette vieille canaille (1933) de Anatole Litvak et Iris perdue et retrouvée (1934) de Louis Gasnier, dans lequel elle joue son propre rôle dans un grand café de Montparnasse.

Kiki à l’étranger

Kiki aura passé le plus clair de son temps en France, entre sa Bourgogne natale et Montparnasse avec quelques incursions dans le sud. Elle a pourtant quitté le territoire au moins deux fois : en 1923 pour aller tenter sa chance aux États-Unis où elle ne resta que 3 mois et à Berlin en 1932 pour un engagement.

Loin d’être oubliée, la renommée de Kiki a dépassé les frontières et en 2006 je suis tombée sur une enseigne à son nom dans le quartier de Soho à New York. Il s’agissait d’un magasin de lingerie, mélangeant luxe et décadence.

La disparition

Les années difficiles, l’alcool et la drogue auront eu raison de Kiki qui décède le 23 mars 1953 à l’hôpital Laennec (42 rue de Sèvres, 7e arr.), alors qu’elle n’a pas 53 ans. Elle est inhumée au cimetière parisien de Thiais, celui des indigents. Il se raconte que tous les cafés de Montparnasse ont envoyé une couronne de fleurs, mais que seul Foujita était dans le cortège. Sur sa tombe, reprise le 2 février 1974, on pouvait lire “Kiki, 1901-1953, chanteuse, actrice, peintre, Reine de Montparnasse“.

Kiki de Montparnasse (1901-1953), chanteuse, actrice, modèle et peintre française. (Crédit : © Gaston Paris / Roger-Viollet)

Kiki autrement…

Kiki est à l’honneur dans “Kiki de Montparnasse” (2007), un roman graphique de Catel & Bocquet édité par Casterman et dans un court-métrage d’animation “Mademoiselle Kiki et les Montparnos” (2012) réalisé par Amélie Harrault et qui a reçu le César du meilleur court métrage d’animation en 2014.


Mes sources pour cet article : la revue “Paris-Montparnasse” n°3 (15 avril 1929), n°4 (15 mai 1929), n°5 (15 juin 1929), n°6 (15 juillet 1929), “Music-hall d’amateurs et music-hall professionnel” (La Volonté, 3 juin 1929), “Je vous emmène chez Kiki” (L’intransigeant, 10 octobre 1929) “Montparnasse, carrefour du monde” article de Xavier de Hauteclocque (Le Petit Journal, 24 décembre 1929), “Kiki de Montparnasse sous les sunlights” (Pour vous, 26 décembre 1929), “Souvenirs retrouvés” (1938) de Kiki de Montparnasse, “Kiki de Montparnasse est morte” (Le Monde, 25 mars 1953), “Kiki, reine de Montparnasse” (1988) de Lou Mollgaard, “Kiki de Montparnasse débarque aux enchères !” (Le Parisien, 19 février 2018), l’article “Kiki, reine des Montparnos” (6 mars 2020, Connaissance des arts), Wikipedia, les blogs “Le Montparnasse de Kiki et Mememad“, “Mieux vaut art que jamais“, “La muse Kiki de Montparnasse“, la balade bohème sur les pas de Kiki de Montparnasse.
Retrouvez de nombreuses photos de Kiki sur le site du Centre Pompidou, sur Pinterest et sur ce blog.

Les années folles à La Coupole

Inaugurée le 20 décembre 1927, “La Coupole” est la plus grande brasserie-restaurant de Montparnasse. Depuis plus de 90 ans, célébrités et anonymes s’y donnent rendez-vous. En attendant de pouvoir y retourner, découvrons un pan de son histoire…

Le jour-même où La Coupole, cette prestigieuse brasserie parisienne du 14e arrondissement de Paris, célébrait ses 70 ans, je posais mes valises dans le quartier du Montparnasse.

Toute à mon installation, je n’ai aucun souvenir de la fête qui a rassemblé près de 2000 personnes le 2 décembre 1997. De toute façon à l’époque, comme aujourd’hui, je ne fréquentais pas d’établissements de cette catégorie. Une seule fois, j’ai eu la possibilité de diner à La Coupole, une parenthèse qui m’a confirmé que c’était un autre monde. Depuis le début, on vient à La Coupole pour se restaurer ou prendre un café-crème, selon sa bourse, retrouver des amis ou faire des affaires, mais surtout pour voir et être vu… et de nos jours aussi un peu pour retrouver l’esprit du lieu.

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La Coupole dans les années 1930 (crédit : Hulton Archive – Source : Getty Images).

Le carrefour Vavin s’agrandit

Pour parler de la naissance de La Coupole, il faut se replonger dans le Paris des années 1920. Après la premières guerre mondiale, Montparnasse est le quartier à la mode. Le monde des lettres et des arts se retrouvent à la Closerie des Lilas, depuis la fin du 19e siècle, au Dôme, fondé en 1898, à la Rotonde, ouvert en 1903, ou au Select, inauguré plus tardivement en 1923, pour ne citer que ceux encore en activité de nos jours. Avec l’ouverture du Jockey en 1923, il est aussi possible de faire la fête une bonne partie de la nuit.
A la même époque deux beaux-frères, Ernest Fraux (1886-1960) et René Lafon (1898-1998), qui ont déjà tenus plusieurs bistrots, comme le Petit-Bar(1), 351 rue de Vaugirard, puis le Bar-Parisien, boulevard de Clichy, cherchent à retourner rive gauche. Pendant un temps ils prennent la gérance du Dôme. Ils y retrouvent beaucoup d’artistes qu’ils ont connus pauvres lorsqu’ils tenaient le Petit-Bar près de La Ruche, le phalanstère d’artistes du 15e arrondissement, et beaucoup d’anciens clients de Montmartre attirés par le succès de Montparnasse. Ils se plaisent beaucoup dans le quartier et cherchent à s’y installer. Ils avaient pour objectif de racheter Le Dôme. Deux fois ils se mettent d’accord sur un prix de vente avec le propriétaire, mais par deux fois Paul Chambon se rétracte. Ne parvenant à reprendre une affaire existante, pourquoi ne pas en monter une de toute pièce ? Le seul espace disponible dans le périmètre du carrefour Vavin (c’est-à-dire le croisement des boulevards Montparnasse et Raspail) est l’affaire Juglar, un vaste dépôt de bois et de charbon au 102 du boulevard Montparnasse(2). A moins de venir s’y ravitailler, les passants préfèrent éviter le trottoir noir de charbon. A l’époque le bruit court qu’on va y construire un garage.
Finalement Fraux et Lafon font affaire avec le propriétaire et éditeur, Joseph Gabalda (1863-1932) et obtiennent un bail de vingt ans avec promesse de vente à 2 300 000 francs (soit 8 800 euros environ), un loyer mensuel pour le terrain de 800 m² et l’autorisation de construire sur l’emplacement.

Vers 1930, l’enseigne “Charbons Juglar” à gauche indique toujours le chantier disparu sur le trottoir d’en face où se trouve à présent “La Coupole” (crédit : Roger-Viollet – source : Paris en images).

Fort de leurs expériences et partant de zéro, Fraux et Lafon voient grand, très grand : un restaurant sur deux niveaux, un bar, une terrasse de 30 mètres de long sur 3,5 m de trottoir et un dancing en sous-sol, soit 2500 m² de surface.

Sur ce plan de La Coupole, on note la terrasse à droite, les cuisines de forme triangulaire, à gauche, ainsi que la fontaine centrale.

Pour le projet ils choisissent les architectes Barillet et Le Bouc. Les deux fondateurs tiennent à ce que la grande salle ait cinq mètres de hauteur pour ne pas être gêné par la fumée de cigarette, car à l’époque on pouvait fumer dans les restaurants. Le chantier débute en janvier 1927. Pour soutenir la bâtisse de deux étages, vingt-quatre piliers s’enfoncent à plusieurs mètres de profondeur. Des fondations d’autant plus nécessaires que le sous-sol de la zone est truffée d’anciennes carrières.

Pour la décoration intérieure, Alphonse-Louis Solvet et son fils Paul, qui ont déjà travaillé à la Closerie des Lilas, sont aux manettes et prévoient un décor Art déco, mouvement artistique à la mode à partir de la fin de la première guerre mondiale. On retrouve cette inspiration notamment dans les mosaïques du sol et les luminaires.

Le sol en mosaïque du bar, à gauche, a un motif différent de celui de la brasserie et du restaurant, à droite (crédit : Les Montparnos, mars 2021)

Les lustres art déco sont réalisés par le maitre verrier Jean Perzel (1892-1986) – (crédit : Pierre André Leclercq, mai 2014 – source : Wikimedia)

Pour la vaisselle, les décorateurs optent pour de la porcelaine de Limoges aux couleurs du restaurant.

La décoration des trente-deux piliers et pilastres de la grande salle est confiée à une trentaine d’artistes de Montparnasse, pour la plupart élèves de Matisse, Fernand Léger et Othon Friesz, et coordonnés par le peintre Alexandre Auffray (1869-1942). Les toiles sont marouflées sur les faces supérieures des piliers, La Coupole devenant ainsi une sorte de galerie permanente, représentant les courants artistiques d’alors. Les artistes de cette décoration collective ne sont pas bien identifiés, car la seule signature visible est celle du suédois Isaac Grünewald (1889-1946) (3). La mémoire orale retient les noms de Marie Vassilieff (1884-1957), Louis Latapie (1891-1972), Auguste Clergé (1891-1963), Maurice Louis Savin (1894-1973), Jules-Emile Zingg (1882-1942), David Seifert (1896-1980), Jeanne Rij-Rousseau (1870-1956), …

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La grande salle de La Coupole après la rénovation, en 1988 (crédit : Sergio Gaudenti / Sygma – source : Getty Images).

Quand vient le moment de choisir le nom du restaurant, il se raconte que l’architecte Le Bouc propose “La Coupole“, argumentant que dans le quartier il y a déjà un dôme et une rotonde. La référence à la coupole, plus académique, du quai de Conti n’est pas pour déplaire aux propriétaires du restaurant.

La grande salle de La Coupole à son origine en 1927 (crédit : non identifié – source : “La Coupole, 60 ans de Montparnasse”)

L’inauguration est fixée au 20 décembre 1927. 3000 invitations ont été envoyées. 1200 bouteilles de champagne sont prévues, ainsi que 10 000 canapés, 1000 saucisses et 800 gâteaux. Tout le personnel est sur le pont et se demande si les invités seront au rendez-vous. En effet ce jour-là, il pleut et le trottoir est une vraie patinoire, en raison du froid mordant. Mais la curiosité a été la plus forte et le bouche-à-oreille a bien fonctionné. Le tout Paris est présent, si bien qu’à minuit le champagne est en rupture et les convives passent aux apéritifs et vins, vidant ainsi les caves de La Coupole. L’inauguration est un succès !

A partir de cette date, La Coupole est ouvert jour et nuit et dès le lendemain de l’inauguration il faut accueillir les premiers curieux venus découvrir ce nouveau lieu hors norme.
En entrant à La Coupole, on trouve à droite le restaurant, au centre la brasserie et à gauche, le bar. La brasserie ne diffère du restaurant que par les nappes qui sont en papier et sur lesquelles on peut griffonner.
Le quartier étant très cosmopolite, Fraux et Lafon proposent des journaux de tous les pays d’origine de ses clients, ainsi que des plats internationaux. Parmi les spécialités de la maison, vous pouvez choisir notamment entre les harengs pommes à l’huile, la choucroute spéciale ou le curry d’agneau. Certains plats sont apportés par un serveur en costume d’apparat, comme pour le curry d’agneau préparé devant les convives par un serveur en habit indien.

Ali dans l’un des douze costumes d’apparat avec lequel il sert le café Cona à La Coupole. Il décèdera des suites d’une opération bénigne et ne sera jamais remplacé (crédit : non identifié – source : “La Coupole, 60 ans de Montparnasse”).
Si vous vous posez la question : Cona est une marque de cafetière à siphon populaire en Europe après 1920.

La Pergola

Au printemps 1928, Fraux et Lafon inaugurent au premier étage La Pergola, un restaurant d’été auquel on accède par le grand escalier (aujourd’hui disparu) à droite de la grande salle. Par beau temps le restaurant de plein air est tout à fait agréable et remporte un vif succès. Le problème vient lorsqu’il se met à pleuvoir, puisque les clients retournent en catastrophe dans la grande salle qui bien souvent est déjà bondée. En 1931, les propriétaires de La Coupole font construire un toit coulissant, pour éviter les déboires saisonniers et ouvrir La Pergola toute l’année.

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Cette photographie de 1929 permet de voir le restaurant La Pergola à l’étage de La Coupole alors qu’il était encore en plein air (source : Getty images)

La Pergola est très apprécié pour les diners officiels, comme le gala en l’honneur des aviateurs Jean Assolant (1905-1942), René Lefèvre (1903-1972) et Armand Lotti (1897-1993) qui ont réalisé le 13 juin 1929 la première traversée française de l’Atlantique Nord.

Le boulodrome du toit de La Coupole servira aussi aux amateurs de pétanque.

Pour jouer à la pétanque sur le toit de La Coupole, le peintre graveur Othon Friesz (1879-1949) est souvent entouré des artistes Edmond Ceria (1884-1955), Charles Despiau (1874-1946), Maurice Savin (1894-1973), Henri Hayden (1883-1970) et Henry de Waroquier (1881-1970), mais sont-ils sur cette photo ? (crédit : non identifié – source : “La Coupole, 60 ans de Montparnasse”)

Le Dancing

A peine un an après l’inauguration, Ernest Fraux et René Lafon ouvrent le dancing au sous-sol. Au programme jazz et tango. Originalité du lieu ? Des miroirs sont installés au plafond, si bien que les danseurs se voient en double. On l’appelle le Dancing à l’envers.

Le dancing de La Coupole (photo du haut) sert de décor de tournage pour le film de Claude Lelouch “Edith et Marcel” (photo du bas) sorti en salle en 1983.

Rendez-vous à La Coupole

Depuis son inauguration la brasserie est ouverte 24h sur 24. Une journée à La Coupole se déroule toujours un peu sur le même rythme, ponctuée de fêtes ou de disputes mémorables et différents publics et nationalité se côtoient. Certains préfèrent venir le matin pour le petit-déjeuner et la lecture des nouvelles du jour. A midi, les hommes d’affaires et les politiques viennent déjeuner. Dans l’après-midi, les amis se retrouvent pour le thé, parfois dansant. En soirée le tout Paris des lettres et des arts, et la bourgeoisie se donnent rendez-vous à La Coupole. Les célébrités telles Mistinguett, Joséphine Baker, les muses telles Kiki de Montparnasse ou Youki, les artistes comme Foujita, Léger, Picasso, Matisse, Giacometti ou les écrivains Hemingway, Dos Passos, Aragon et tant d’autres ont fait la réputation internationale de cette brasserie.

Tel poète obscur, tel peintre qui veut réussir à Bucarest ou à Séville, doit nécessairement, dans l’état actuel du Vieux Continent, avoir fait un peu de service militaire à la Rotonde ou à la Coupole, deux académies de trottoir où s’enseigne la vie de Bohème, le mépris du bourgeois, l’humour et la soulographie.

Léon Paul Fargue, “Le piéton de Paris” (1939)

La fin d’une époque

Premier coup dur pour le quartier Montparnasse : venus à Paris pour échapper à l’Amérique puritaine et la prohibition, les artistes et écrivains des États-Unis se sont retrouvés à Montparnasse, mais le krach financier d’octobre 1929 les oblige pour la plupart à rentrer, la manne financière s’étant tarie.

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Le restaurant de La Coupole de nuit en janvier 1939 (crédit : Keystone-France / Gamma-Keystone – source : Getty Images)

Le 1er septembre 1939, avec l’invasion de la Pologne par les troupes allemandes et la mobilisation générale, une chape de plomb s’abat sur l’Europe, sur Paris et sur Montparnasse. Du jour au lendemain La Coupole entre dans une période difficile. Ernest Fraux et René Lafon décident de fermer La Pergola. Le dancing devient un restaurant avec orchestre. Le service 24/24 est terminé, La Coupole ferme à 23h, couvre-feu oblige. Les années folles sont belles et bien finies.

La Coupole au fil des années

Vous l’aurez deviné, La Coupole survit aux années sombres de l’occupation allemande (5). Cette période est racontée dans “La Coupole, 60 ans de Montparnasse” (pp. 141-160), le livre écrit par Françoise Planiol en 1986. Pour ne pas trop vous laisser sur votre faim (ça serait dommage lorsqu’on parle d’un restaurant), vous trouverez ci-dessous quelques images marquant l’évolution de ce lieu emblématique de Montparnasse.

Le boulevard du Montparnasse, à la hauteur de la rue Péguy (6e arr.), en direction de Port-Royal. Sur le trottoir de droite, on reconnait la terrasse de La Coupole (14e arr.). Si on se base sur les voitures stationnées sur le boulevard, la photo date vraisemblablement des années 1940-1950 (crédit : Noël Le Boyer – source : Ministère de la Culture (France), Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, diff. RMN-GP).

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La brasserie La Coupole à Montparnasse en janvier 1968 avec sa terrasse fermée. On remarque que le trottoir est beaucoup plus étroit (crédit : Keystone-France/Gamma-Keystone – source : Getty Images). Au printemps de cette année-là, René Lafon a craint pour ses vitrines lorsque le cortège des manifestants de mai 1968 passait sur le boulevard.

En 1988, après 60 ans à sa direction, René Lafon cède La Coupole à Jean-Paul Bucher (1938-2011), patron du groupe Flo, avec l’assurance que les usages de la brasserie seront maintenus.

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Le 5 janvier 1988, Jean-Paul Bucher, Président du groupe Flo (à gauche), a racheté le restaurant “La Coupole” à René Lafon qui l’avait créé et le gérait avec son fils Jean (crédit : Daniel Simon / Gamma-Rapho – source : Getty Images).

La même année, à la faveur de la restauration du lieu une opération immobilière est réalisée. Un immeuble de six étages de bureaux est ajouté au dessus de La Coupole au rez-de-chaussée.

La Coupole a été réhabilité en 1988 à l’occasion de la surélévation du bâtiment : six niveaux de bureaux, derrière une façade censée rappeler l’architecture des années 1930 (crédit : Les Montparnos, mars 2021)

En façade, une entrée centrale est ajoutée. La coupole en verre au centre du plafond de la grande salle est obstruée. L’escalier qui menait à La Pergola au premier étage est supprimé et à la place un 33e pilier encastré dans le mur, ou plutôt un pilastre, est ajouté.

Suivant le principe des autres piliers de la grande salle, on demande à Michel Bourbon de le décorer. Il réalise une toile en hommage aux Montparnos qui ont fait le succès de La Coupole. On peut reconnaitre notamment Kiki de Montparnasse, Pascin, Foujita, Ernest Hemingway, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Marie Vassilieff, Giacometti et René Lafon, le cofondateur du lieu.

La restauration permet également de retrouver le lap(4) d’origine de couleur verte des quatre piliers centraux. En effet en août 1944, la teinte avait été jugée trop proche de celle des uniformes de l’occupant et les piliers avaient été peint en rouge grenat, comme on peut le constater dans la séquence du film “La Boum” tournée dans la grande salle de La Coupole.

Dans le film “La Boum” sorti en salle en 1980, une scène avec Denise Grey, Sophie Marceau et Robert Dalban a été tournée à La Coupole. On note qu’à l’époque les piliers sont peints en rouge (source : photogrammes extraits du film).

Restée soixante ans, de 1927 à 1987, entre les mains des fondateurs, La Coupole va changer plusieurs fois de propriétaires. Après le groupe Flo en 1988, c’est le financier belge Albert Frère qui reprend le restaurant en 1995, pour finalement le revendre au groupe Bertrand en 2017.

Dans la grande salle de La Coupole la fontaine centrale a été remplacée par “La Terre” (1994), une sculpture de Louis Derbré (1925-2011). En 2008, la coupole de 8,5 mètres de diamètre au centre du plafond a été peinte par quatre artistes représentant les quatre points cardinaux : pour le nord/l’Europe, la française Carole Benzakem, pour le sud/ l’Afrique, le marocain Fouad Bellamine, pour l’est/l’Asie, le chinois Xiao Fan et pour l’ouest/les Amériques, l’argentin Ricardo Mosner (crédit : Les Montparnos, mai 2013)

Ce dernier rachat est marqué par une nouvelle inauguration le 26 septembre 2018 donnant lieu à une grande fête costumée :

En 2019, le reportage du magazine Sept à Huit sur TF1 dévoile tout une série de chiffres sur la gestion du restaurant. On apprend par exemple que la grande salle compte à présent 330 places et que La Coupole fait travailler 150 salariés, que les serveurs parcourent en moyenne 10 km durant leur service de 8 heures et que le ticket moyen en soirée est de 58 euros. On découvre aussi le fonctionnement des cuisines et de sa brigade en service jusqu’à minuit. La grande spécialité de La Coupole reste depuis ses débuts le curry d’agneau toujours préparé en salle par un serveur en costume indien.
Chaque mois deux tonnes d’huitres et 1000 bouteilles de champagne sont consommés. Le gérant de La Coupole dépense 250 000 euros pour la nourriture et 100 000 euros de loyer mensuel. Pour être rentable, il faudrait donc faire 650 couverts au minium par jour et idéalement un millier. Mais c’est sans compter la crise sanitaire de 2020…

La belle endormie

Avec la fermeture des restaurants pour cause de pandémie de Covid-19, La Coupole ressemble à un navire déserté par ses passagers et son équipage. L’immense terrasse abritée est vide. Par mauvais temps, des SDF s’y réfugient.

Dans la grande salle, quelques lumières restent allumées pour le plus grand plaisir des passants qui peuvent, le nez collé aux vitres, jeter un œil à l’intérieur et admirer le décor, au-delà du mur de chaises empilées qui fait barrage. La poussière s’est déposée sur les comptoirs et les tables, le courrier s’accumule à l’entrée et des feuilles mortes se sont glissées sous les portes, mais la splendeur est toujours là.

Pendant la pandémie de Covid-19, comme tous les restaurants, La Coupole est fermée une bonne partie des années 2020 et 2021 (crédit : Les Montparnos, mars 2021)
La cloison qui séparait autrefois le bar, de la brasserie a disparu (crédit : Les Montparnos, mars 2021)

Lorsque les restaurants pourront rouvrir, je vous donne rendez-vous pour un café-crème et pour tenter de retrouver l’esprit des lieux… En attendant de célébrer comme il se doit les 100 ans de La Coupole en 2027 !

La terrasse de La Coupole sur une carte postale ancienne non datée, à gauche, et en mai 2010, à droite. On remarque sur la photo de gauche que le trottoir est bien plus large que de nos jours.

La Coupole – 102 boulevard du Montparnasse – 75014 Paris – 01 43 20 14 20 – Site
Le 12 janvier 1988, la grande salle de La Coupole est inscrite à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques.

En savoir plus



La Coupole, 60 ans de Montparnasse
de Françoise Planiol, éd. Denoël, 1986
A six ans et demi, quand Françoise Planiol va pour la première fois à La Coupole c'est avec son grand-père pour prendre le thé. Elle y rencontre alors M. Lafon, l'un des fondateurs. Par la suite elle y est retournée de nombreuses fois. Elle raconte...


Visite virtuelle de La Coupole
En attendant de pouvoir se rendre sur place, visitez virtuellement la grande salle et le dancing de La Coupole. 

(1) Le Petit-Bar est proche de la Ruche (rue Dantzig) où beaucoup d’artistes ont leur atelier et bien souvent Ernest Fraux offre le café aux peintres et sculpteurs sans le sou.
(2) A cet emplacement, sous Louis XVI, poussaient les derniers arpents de vigne de l’enceinte des Fermiers-généraux.
(3) La restauration de la grande salle en 1988 a permis d’en savoir un peu plus sur les artistes qui ont décoré les piliers de La Coupole.
(4) Le lap, pour “l’art antique des lapidaires”, est un procédé imitant le marbre, mis au point par le physicien Jean-Charles Séailles et son épouse Spéranza Calo, il incorpore des feuilles de cuivre, d’argent, d’or ou de platine qui donnent un effet brillant. La restauration des piliers de La Coupole a été menée par l’artisan d’art Pierre Séailles, fils des inventeurs.
(5) En 1976, Joseph Losey tourne, à La Coupole, une scène de “Monsieur Klein” avec Alain Delon. La grande salle replonge dans l’ambiance de l’occupation le temps d’un tournage.

Les autres sources de cet article : “Les gaîtés de Montparnasse” (Le Carnet de la semaine, 6 mai 1928), “A Montparnasse : à La Coupole” (Excelsior, 24 déc. 1928), avis de création de la SARL Fraux et Lafon (Le Droit, 15 déc. 1928), “Le Coupole” de Emmanuelle Corcellet, Pierre-Jean Remy et Alain Weill (éd. Albin Michel, 1988), “Montparnasse, l’âge d’or” de Jean-Paul Caracalla (éd. La Table ronde, 2005, pp. 99-107), La coupole de La Coupole” (RFI, 20 oct. 2008), “Montparnasse, les lieux de légende” de Olivier Renault (éd. Parigramme, 2013, pp. 20-25), l’émission Lieux de mémoire (59 min) sur France culture du 23 octobre 1997, le reportage (7 min) du magazine Des racines et des ailes (18 février 2004), la visite commentée (29 min) par Frédéric Lewino (Le Point, février 2017), le Grand format du magazine 66 minutes (extraits, M6, octobre 2018), le reportage (32 min) du magazine Sept à huit (TF1, 22 septembre 2019), la chanson de RenaudLa Coupole” (1975).