Les années folles à La Coupole

Inaugurée le 20 décembre 1927, “La Coupole” est la plus grande brasserie-restaurant de Montparnasse. Depuis plus de 90 ans, célébrités et anonymes s’y donnent rendez-vous. En attendant de pouvoir y retourner, découvrons un pan de son histoire…

Le jour-même où La Coupole, cette prestigieuse brasserie parisienne du 14e arrondissement de Paris, célébrait ses 70 ans, je posais mes valises dans le quartier du Montparnasse.

Toute à mon installation, je n’ai aucun souvenir de la fête qui a rassemblé près de 2000 personnes le 2 décembre 1997. De toute façon à l’époque, comme aujourd’hui, je ne fréquentais pas d’établissements de cette catégorie. Une seule fois, j’ai eu la possibilité de diner à La Coupole, une parenthèse qui m’a confirmé que c’était un autre monde. Depuis le début, on vient à La Coupole pour se restaurer ou prendre un café-crème, selon sa bourse, retrouver des amis ou faire des affaires, mais surtout pour voir et être vu… et de nos jours aussi un peu pour retrouver l’esprit du lieu.

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La Coupole dans les années 1930 (crédit : Hulton Archive – Source : Getty Images).

Le carrefour Vavin s’agrandit

Pour parler de la naissance de La Coupole, il faut se replonger dans le Paris des années 1920. Après la premières guerre mondiale, Montparnasse est le quartier à la mode. Le monde des lettres et des arts se retrouvent à la Closerie des Lilas, depuis la fin du 19e siècle, au Dôme, fondé en 1898, à la Rotonde, ouvert en 1903, ou au Select, inauguré plus tardivement en 1923, pour ne citer que ceux encore en activité de nos jours. Avec l’ouverture du Jockey en 1923, il est aussi possible de faire la fête une bonne partie de la nuit.
A la même époque deux beaux-frères, Ernest Fraux (1886-1960) et René Lafon (1898-1998), qui ont déjà tenus plusieurs bistrots, comme le Petit-Bar(1), 351 rue de Vaugirard, puis le Bar-Parisien, boulevard de Clichy, cherchent à retourner rive gauche. Pendant un temps ils prennent la gérance du Dôme. Ils y retrouvent beaucoup d’artistes qu’ils ont connus pauvres lorsqu’ils tenaient le Petit-Bar près de La Ruche, le phalanstère d’artistes du 15e arrondissement, et beaucoup d’anciens clients de Montmartre attirés par le succès de Montparnasse. Ils se plaisent beaucoup dans le quartier et cherchent à s’y installer. Ils avaient pour objectif de racheter Le Dôme. Deux fois ils se mettent d’accord sur un prix de vente avec le propriétaire, mais par deux fois Paul Chambon se rétracte. Ne parvenant à reprendre une affaire existante, pourquoi ne pas en monter une de toute pièce ? Le seul espace disponible dans le périmètre du carrefour Vavin (c’est-à-dire le croisement des boulevards Montparnasse et Raspail) est l’affaire Juglar, un vaste dépôt de bois et de charbon au 102 du boulevard Montparnasse(2). A moins de venir s’y ravitailler, les passants préfèrent éviter le trottoir noir de charbon. A l’époque le bruit court qu’on va y construire un garage.
Finalement Fraux et Lafon font affaire avec le propriétaire et éditeur, Joseph Gabalda (1863-1932) et obtiennent un bail de vingt ans avec promesse de vente à 2 300 000 francs (soit 8 800 euros environ), un loyer mensuel pour le terrain de 800 m² et l’autorisation de construire sur l’emplacement.

Vers 1930, l’enseigne “Charbons Juglar” à gauche indique toujours le chantier disparu sur le trottoir d’en face où se trouve à présent “La Coupole” (crédit : Roger-Viollet – source : Paris en images).

Fort de leurs expériences et partant de zéro, Fraux et Lafon voient grand, très grand : un restaurant sur deux niveaux, un bar, une terrasse de 30 mètres de long sur 3,5 m de trottoir et un dancing en sous-sol, soit 2500 m² de surface.

Sur ce plan de La Coupole, on note la terrasse à droite, les cuisines de forme triangulaire, à gauche, ainsi que la fontaine centrale.

Pour le projet ils choisissent les architectes Barillet et Le Bouc. Les deux fondateurs tiennent à ce que la grande salle ait cinq mètres de hauteur pour ne pas être gêné par la fumée de cigarette, car à l’époque on pouvait fumer dans les restaurants. Le chantier débute en janvier 1927. Pour soutenir la bâtisse de deux étages, vingt-quatre piliers s’enfoncent à plusieurs mètres de profondeur. Des fondations d’autant plus nécessaires que le sous-sol de la zone est truffée d’anciennes carrières.

Pour la décoration intérieure, Alphonse-Louis Solvet et son fils Paul, qui ont déjà travaillé à la Closerie des Lilas, sont aux manettes et prévoient un décor Art déco, mouvement artistique à la mode à partir de la fin de la première guerre mondiale. On retrouve cette inspiration notamment dans les mosaïques du sol et les luminaires.

Le sol en mosaïque du bar, à gauche, a un motif différent de celui de la brasserie et du restaurant, à droite (crédit : Les Montparnos, mars 2021)

Les lustres art déco sont réalisés par le maitre verrier Jean Perzel (1892-1986) – (crédit : Pierre André Leclercq, mai 2014 – source : Wikimedia)

Pour la vaisselle, les décorateurs optent pour de la porcelaine de Limoges aux couleurs du restaurant.

La décoration des trente-deux piliers et pilastres de la grande salle est confiée à une trentaine d’artistes de Montparnasse, pour la plupart élèves de Matisse, Fernand Léger et Othon Friesz, et coordonnés par le peintre Alexandre Auffray (1869-1942). Les toiles sont marouflées sur les faces supérieures des piliers, La Coupole devenant ainsi une sorte de galerie permanente, représentant les courants artistiques d’alors. Les artistes de cette décoration collective ne sont pas bien identifiés, car la seule signature visible est celle du suédois Isaac Grünewald (1889-1946) (3). La mémoire orale retient les noms de Marie Vassilieff (1884-1957), Louis Latapie (1891-1972), Auguste Clergé (1891-1963), Maurice Louis Savin (1894-1973), Jules-Emile Zingg (1882-1942), David Seifert (1896-1980), Jeanne Rij-Rousseau (1870-1956), …

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La grande salle de La Coupole après la rénovation, en 1988 (crédit : Sergio Gaudenti / Sygma – source : Getty Images).

Quand vient le moment de choisir le nom du restaurant, il se raconte que l’architecte Le Bouc propose “La Coupole“, argumentant que dans le quartier il y a déjà un dôme et une rotonde. La référence à la coupole, plus académique, du quai de Conti n’est pas pour déplaire aux propriétaires du restaurant.

La grande salle de La Coupole à son origine en 1927 (crédit : non identifié – source : “La Coupole, 60 ans de Montparnasse”)

L’inauguration est fixée au 20 décembre 1927. 3000 invitations ont été envoyées. 1200 bouteilles de champagne sont prévues, ainsi que 10 000 canapés, 1000 saucisses et 800 gâteaux. Tout le personnel est sur le pont et se demande si les invités seront au rendez-vous. En effet ce jour-là, il pleut et le trottoir est une vraie patinoire, en raison du froid mordant. Mais la curiosité a été la plus forte et le bouche-à-oreille a bien fonctionné. Le tout Paris est présent, si bien qu’à minuit le champagne est en rupture et les convives passent aux apéritifs et vins, vidant ainsi les caves de La Coupole. L’inauguration est un succès !

A partir de cette date, La Coupole est ouvert jour et nuit et dès le lendemain de l’inauguration il faut accueillir les premiers curieux venus découvrir ce nouveau lieu hors norme.
En entrant à La Coupole, on trouve à droite le restaurant, au centre la brasserie et à gauche, le bar. La brasserie ne diffère du restaurant que par les nappes qui sont en papier et sur lesquelles on peut griffonner.
Le quartier étant très cosmopolite, Fraux et Lafon proposent des journaux de tous les pays d’origine de ses clients, ainsi que des plats internationaux. Parmi les spécialités de la maison, vous pouvez choisir notamment entre les harengs pommes à l’huile, la choucroute spéciale ou le curry d’agneau. Certains plats sont apportés par un serveur en costume d’apparat, comme pour le curry d’agneau préparé devant les convives par un serveur en habit indien.

Ali dans l’un des douze costumes d’apparat avec lequel il sert le café Cona à La Coupole. Il décèdera des suites d’une opération bénigne et ne sera jamais remplacé (crédit : non identifié – source : “La Coupole, 60 ans de Montparnasse”).
Si vous vous posez la question : Cona est une marque de cafetière à siphon populaire en Europe après 1920.

La Pergola

Au printemps 1928, Fraux et Lafon inaugurent au premier étage La Pergola, un restaurant d’été auquel on accède par le grand escalier (aujourd’hui disparu) à droite de la grande salle. Par beau temps le restaurant de plein air est tout à fait agréable et remporte un vif succès. Le problème vient lorsqu’il se met à pleuvoir, puisque les clients retournent en catastrophe dans la grande salle qui bien souvent est déjà bondée. En 1931, les propriétaires de La Coupole font construire un toit coulissant, pour éviter les déboires saisonniers et ouvrir La Pergola toute l’année.

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Cette photographie de 1929 permet de voir le restaurant La Pergola à l’étage de La Coupole alors qu’il était encore en plein air (source : Getty images)

La Pergola est très apprécié pour les diners officiels, comme le gala en l’honneur des aviateurs Jean Assolant (1905-1942), René Lefèvre (1903-1972) et Armand Lotti (1897-1993) qui ont réalisé le 13 juin 1929 la première traversée française de l’Atlantique Nord.

Le boulodrome du toit de La Coupole servira aussi aux amateurs de pétanque.

Pour jouer à la pétanque sur le toit de La Coupole, le peintre graveur Othon Friesz (1879-1949) est souvent entouré des artistes Edmond Ceria (1884-1955), Charles Despiau (1874-1946), Maurice Savin (1894-1973), Henri Hayden (1883-1970) et Henry de Waroquier (1881-1970), mais sont-ils sur cette photo ? (crédit : non identifié – source : “La Coupole, 60 ans de Montparnasse”)

Le Dancing

A peine un an après l’inauguration, Ernest Fraux et René Lafon ouvrent le dancing au sous-sol. Au programme jazz et tango. Originalité du lieu ? Des miroirs sont installés au plafond, si bien que les danseurs se voient en double. On l’appelle le Dancing à l’envers.

Le dancing de La Coupole (photo du haut) sert de décor de tournage pour le film de Claude Lelouch “Edith et Marcel” (photo du bas) sorti en salle en 1983.

Rendez-vous à La Coupole

Depuis son inauguration la brasserie est ouverte 24h sur 24. Une journée à La Coupole se déroule toujours un peu sur le même rythme, ponctuée de fêtes ou de disputes mémorables et différents publics et nationalité se côtoient. Certains préfèrent venir le matin pour le petit-déjeuner et la lecture des nouvelles du jour. A midi, les hommes d’affaires et les politiques viennent déjeuner. Dans l’après-midi, les amis se retrouvent pour le thé, parfois dansant. En soirée le tout Paris des lettres et des arts, et la bourgeoisie se donnent rendez-vous à La Coupole. Les célébrités telles Mistinguett, Joséphine Baker, les muses telles Kiki de Montparnasse ou Youki, les artistes comme Foujita, Léger, Picasso, Matisse, Giacometti ou les écrivains Hemingway, Dos Passos, Aragon et tant d’autres ont fait la réputation internationale de cette brasserie.

Tel poète obscur, tel peintre qui veut réussir à Bucarest ou à Séville, doit nécessairement, dans l’état actuel du Vieux Continent, avoir fait un peu de service militaire à la Rotonde ou à la Coupole, deux académies de trottoir où s’enseigne la vie de Bohème, le mépris du bourgeois, l’humour et la soulographie.

Léon Paul Fargue, “Le piéton de Paris” (1939)

La fin d’une époque

Premier coup dur pour le quartier Montparnasse : venus à Paris pour échapper à l’Amérique puritaine et la prohibition, les artistes et écrivains des États-Unis se sont retrouvés à Montparnasse, mais le krach financier d’octobre 1929 les oblige pour la plupart à rentrer, la manne financière s’étant tarie.

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Le restaurant de La Coupole de nuit en janvier 1939 (crédit : Keystone-France / Gamma-Keystone – source : Getty Images)

Le 1er septembre 1939, avec l’invasion de la Pologne par les troupes allemandes et la mobilisation générale, une chape de plomb s’abat sur l’Europe, sur Paris et sur Montparnasse. Du jour au lendemain La Coupole entre dans une période difficile. Ernest Fraux et René Lafon décident de fermer La Pergola. Le dancing devient un restaurant avec orchestre. Le service 24/24 est terminé, La Coupole ferme à 23h, couvre-feu oblige. Les années folles sont belles et bien finies.

La Coupole au fil des années

Vous l’aurez deviné, La Coupole survit aux années sombres de l’occupation allemande (5). Cette période est racontée dans “La Coupole, 60 ans de Montparnasse” (pp. 141-160), le livre écrit par Françoise Planiol en 1986. Pour ne pas trop vous laisser sur votre faim (ça serait dommage lorsqu’on parle d’un restaurant), vous trouverez ci-dessous quelques images marquant l’évolution de ce lieu emblématique de Montparnasse.

Le boulevard du Montparnasse, à la hauteur de la rue Péguy (6e arr.), en direction de Port-Royal. Sur le trottoir de droite, on reconnait la terrasse de La Coupole (14e arr.). Si on se base sur les voitures stationnées sur le boulevard, la photo date vraisemblablement des années 1940-1950 (crédit : Noël Le Boyer – source : Ministère de la Culture (France), Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, diff. RMN-GP).

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La brasserie La Coupole à Montparnasse en janvier 1968 avec sa terrasse fermée. On remarque que le trottoir est beaucoup plus étroit (crédit : Keystone-France/Gamma-Keystone – source : Getty Images). Au printemps de cette année-là, René Lafon a craint pour ses vitrines lorsque le cortège des manifestants de mai 1968 passait sur le boulevard.

En 1988, après 60 ans à sa direction, René Lafon cède La Coupole à Jean-Paul Bucher (1938-2011), patron du groupe Flo, avec l’assurance que les usages de la brasserie seront maintenus.

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Le 5 janvier 1988, Jean-Paul Bucher, Président du groupe Flo (à gauche), a racheté le restaurant “La Coupole” à René Lafon qui l’avait créé et le gérait avec son fils Jean (crédit : Daniel Simon / Gamma-Rapho – source : Getty Images).

La même année, à la faveur de la restauration du lieu une opération immobilière est réalisée. Un immeuble de six étages de bureaux est ajouté au dessus de La Coupole au rez-de-chaussée.

La Coupole a été réhabilité en 1988 à l’occasion de la surélévation du bâtiment : six niveaux de bureaux, derrière une façade censée rappeler l’architecture des années 1930 (crédit : Les Montparnos, mars 2021)

En façade, une entrée centrale est ajoutée. La coupole en verre au centre du plafond de la grande salle est obstruée. L’escalier qui menait à La Pergola au premier étage est supprimé et à la place un 33e pilier encastré dans le mur, ou plutôt un pilastre, est ajouté.

Suivant le principe des autres piliers de la grande salle, on demande à Michel Bourbon de le décorer. Il réalise une toile en hommage aux Montparnos qui ont fait le succès de La Coupole. On peut reconnaitre notamment Kiki de Montparnasse, Pascin, Foujita, Ernest Hemingway, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Marie Vassilieff, Giacometti et René Lafon, le cofondateur du lieu.

La restauration permet également de retrouver le lap(4) d’origine de couleur verte des quatre piliers centraux. En effet en août 1944, la teinte avait été jugée trop proche de celle des uniformes de l’occupant et les piliers avaient été peint en rouge grenat, comme on peut le constater dans la séquence du film “La Boum” tournée dans la grande salle de La Coupole.

Dans le film “La Boum” sorti en salle en 1980, une scène avec Denise Grey, Sophie Marceau et Robert Dalban a été tournée à La Coupole. On note qu’à l’époque les piliers sont peints en rouge (source : photogrammes extraits du film).

Restée soixante ans, de 1927 à 1987, entre les mains des fondateurs, La Coupole va changer plusieurs fois de propriétaires. Après le groupe Flo en 1988, c’est le financier belge Albert Frère qui reprend le restaurant en 1995, pour finalement le revendre au groupe Bertrand en 2017.

Dans la grande salle de La Coupole la fontaine centrale a été remplacée par “La Terre” (1994), une sculpture de Louis Derbré (1925-2011). En 2008, la coupole de 8,5 mètres de diamètre au centre du plafond a été peinte par quatre artistes représentant les quatre points cardinaux : pour le nord/l’Europe, la française Carole Benzakem, pour le sud/ l’Afrique, le marocain Fouad Bellamine, pour l’est/l’Asie, le chinois Xiao Fan et pour l’ouest/les Amériques, l’argentin Ricardo Mosner (crédit : Les Montparnos, mai 2013)

Ce dernier rachat est marqué par une nouvelle inauguration le 26 septembre 2018 donnant lieu à une grande fête costumée :

En 2019, le reportage du magazine Sept à Huit sur TF1 dévoile tout une série de chiffres sur la gestion du restaurant. On apprend par exemple que la grande salle compte à présent 330 places et que La Coupole fait travailler 150 salariés, que les serveurs parcourent en moyenne 10 km durant leur service de 8 heures et que le ticket moyen en soirée est de 58 euros. On découvre aussi le fonctionnement des cuisines et de sa brigade en service jusqu’à minuit. La grande spécialité de La Coupole reste depuis ses débuts le curry d’agneau toujours préparé en salle par un serveur en costume indien.
Chaque mois deux tonnes d’huitres et 1000 bouteilles de champagne sont consommés. Le gérant de La Coupole dépense 250 000 euros pour la nourriture et 100 000 euros de loyer mensuel. Pour être rentable, il faudrait donc faire 650 couverts au minium par jour et idéalement un millier. Mais c’est sans compter la crise sanitaire de 2020…

La belle endormie

Avec la fermeture des restaurants pour cause de pandémie de Covid-19, La Coupole ressemble à un navire déserté par ses passagers et son équipage. L’immense terrasse abritée est vide. Par mauvais temps, des SDF s’y réfugient.

Dans la grande salle, quelques lumières restent allumées pour le plus grand plaisir des passants qui peuvent, le nez collé aux vitres, jeter un œil à l’intérieur et admirer le décor, au-delà du mur de chaises empilées qui fait barrage. La poussière s’est déposée sur les comptoirs et les tables, le courrier s’accumule à l’entrée et des feuilles mortes se sont glissées sous les portes, mais la splendeur est toujours là.

Pendant la pandémie de Covid-19, comme tous les restaurants, La Coupole est fermée une bonne partie des années 2020 et 2021 (crédit : Les Montparnos, mars 2021)
La cloison qui séparait autrefois le bar, de la brasserie a disparu (crédit : Les Montparnos, mars 2021)

Lorsque les restaurants pourront rouvrir, je vous donne rendez-vous pour un café-crème et pour tenter de retrouver l’esprit des lieux… En attendant de célébrer comme il se doit les 100 ans de La Coupole en 2027 !

La terrasse de La Coupole sur une carte postale ancienne non datée, à gauche, et en mai 2010, à droite. On remarque sur la photo de gauche que le trottoir est bien plus large que de nos jours.

La Coupole – 102 boulevard du Montparnasse – 75014 Paris – 01 43 20 14 20 – Site
Le 12 janvier 1988, la grande salle de La Coupole est inscrite à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques.

En savoir plus



La Coupole, 60 ans de Montparnasse
de Françoise Planiol, éd. Denoël, 1986
A six ans et demi, quand Françoise Planiol va pour la première fois à La Coupole c'est avec son grand-père pour prendre le thé. Elle y rencontre alors M. Lafon, l'un des fondateurs. Par la suite elle y est retournée de nombreuses fois. Elle raconte...


Visite virtuelle de La Coupole
En attendant de pouvoir se rendre sur place, visitez virtuellement la grande salle et le dancing de La Coupole. 

(1) Le Petit-Bar est proche de la Ruche (rue Dantzig) où beaucoup d’artistes ont leur atelier et bien souvent Ernest Fraux offre le café aux peintres et sculpteurs sans le sou.
(2) A cet emplacement, sous Louis XVI, poussaient les derniers arpents de vigne de l’enceinte des Fermiers-généraux.
(3) La restauration de la grande salle en 1988 a permis d’en savoir un peu plus sur les artistes qui ont décoré les piliers de La Coupole.
(4) Le lap, pour “l’art antique des lapidaires”, est un procédé imitant le marbre, mis au point par le physicien Jean-Charles Séailles et son épouse Spéranza Calo, il incorpore des feuilles de cuivre, d’argent, d’or ou de platine qui donnent un effet brillant. La restauration des piliers de La Coupole a été menée par l’artisan d’art Pierre Séailles, fils des inventeurs.
(5) En 1976, Joseph Losey tourne, à La Coupole, une scène de “Monsieur Klein” avec Alain Delon. La grande salle replonge dans l’ambiance de l’occupation le temps d’un tournage.

Les autres sources de cet article : “Les gaîtés de Montparnasse” (Le Carnet de la semaine, 6 mai 1928), “A Montparnasse : à La Coupole” (Excelsior, 24 déc. 1928), avis de création de la SARL Fraux et Lafon (Le Droit, 15 déc. 1928), “Le Coupole” de Emmanuelle Corcellet, Pierre-Jean Remy et Alain Weill (éd. Albin Michel, 1988), “Montparnasse, l’âge d’or” de Jean-Paul Caracalla (éd. La Table ronde, 2005, pp. 99-107), La coupole de La Coupole” (RFI, 20 oct. 2008), “Montparnasse, les lieux de légende” de Olivier Renault (éd. Parigramme, 2013, pp. 20-25), l’émission Lieux de mémoire (59 min) sur France culture du 23 octobre 1997, le reportage (7 min) du magazine Des racines et des ailes (18 février 2004), la visite commentée (29 min) par Frédéric Lewino (Le Point, février 2017), le Grand format du magazine 66 minutes (extraits, M6, octobre 2018), le reportage (32 min) du magazine Sept à huit (TF1, 22 septembre 2019), la chanson de RenaudLa Coupole” (1975).

L’hôtel des États-Unis

C’est en consultant une archive de l’INA datant de 1949 que je découvre l’existence de l’hôtel des États-Unis situé sur le boulevard du Montparnasse. L’immeuble existe toujours mais n’a plus tout à fait la même fonction. J’ai eu envie d’investiguer pour savoir ce que je pourrais trouver sur l’histoire de ce bâtiment…

D’après le cadastre cet immeuble du 135 boulevard du Montparnasse a été construit entre 1851 et 1914. Je n’ai pas trouvé à quelle date l’hôtel des États-Unis a ouvert à cette adresse, mais on en trouve la mention dans une petite annonce publiée le 8 mars 1879 dans le Figaro

…ainsi que sur cette carte postale qui y a été envoyée en septembre 1911.

(source : Smithsonian)

Dans un entrefilet du Petit parisien (24 sept. 1903), on apprend que M. André-Jean-Marie Fourgous, tenant l’hôtel-café-restaurant du 135 boulevard Montparnasse a fait faillite et dans une publication légale parue dans La Loi (28 déc. 1928) que l’Hôtel des États-Unis devient une SARL détenue par M. André Hamayon, architecte, Mme Marie Thébault, épouse autorisée de M. Victor Pascal d’Autremont et Mme Marie Dibonnet, veuve de M. Alphonse Thébault.

Le café-restaurant sis à la même adresse que l’hôtel portera différents noms. En novembre 1922, The Chicago Tribune and the Daily News, New York recommande Le Rapin, en mai 1931, Le Chaos, bar américain qui propose buffet froid et souper léger. En 1939, il s’agit de la Nouvelle Chine.

Dans les années 50, le rez-de-chaussée du bâtiment accueille le bar de l’Hôtel des États-Unis, dans lequel furent donnés de nombreux concerts de jazz.

Le menu du restaurant de l’hôtel des États-Unis en 1952 (source : Bibliothèque spécialisée de Paris)

Les résidents plus ou moins célèbres

A la fin du 19ème siècle, vers 1874, le peintre américain John Singer Sargent (1856-1925), qui réalisa entre autre un célèbre portrait d’Auguste Rodin, y réside. En 1881, Louise-Athanaïse Claudel s’y installe au quatrième étage avec ses trois enfants Camille (1864-1943), Louise (1866-1929) et Paul (1868-1955). C’est d’ailleurs dans le quartier du Montparnasse, à l’académie Colarossi (10 rue de la Grande-Chaumière) que Camille prend ses premiers cours de sculpture. Dans la même période, en 1885, le poète français Germain Nouveau (1851-1920) loge au 135. Le docteur Philippe Grenier (1865-1944), premier député musulman de l’histoire de France, y réside fin 1896.

Vers 1900, Édouard Léon Huvé (1865-1933) y aurait exercé son métier de maitre fondeur de caractères typographiques. En 1908, le poète et écrivain suisse Charles Ferdinand Ramuz (1878-1947) y séjourne également.

En décembre 1912, le peintre belge Hector van Eyck (1872-1924) présente une sélection de ses œuvres au Jardin d’hiver, 135 bd du Montparnasse. Resté fidèle à son pays natal, il peint les campagnes flamandes aux environs de Waesmunster. Son exposition donne lieu à un article dans le Journal des arts (18 déc. 1912)

De décembre 1929 à l’été 1930, Sergei Eisenstein (1898-1948), le cinéaste russe, séjourne à l’hôtel des États-Unis à Paris. Depuis 1925, il existe à Paris trois hôtels du même nom, mais il était vraisemblablement à celui de Montparnasse. Il en aurait profité pour rendre visite à James Joyce (1882-1941) pour discuter de l’adaptation cinématographique de son œuvre Ulysses et donner le 17 février 1930 une conférence à la Sorbonne sur les “Principes du nouveau cinéma russe”.

A une date indéterminée, vraisemblablement entre 1930 et 1939, Henry Miller (1891-1980), romancier et essayiste américain, y aurait résidé.

Pendant la seconde guerre mondiale, l’hôtel est réquisitionné pour les sous-officiers allemands.
En représailles aux 75 otages fusillés au mont Valérien à la mi-décembre 1941, deux grenades ont été lancées contre l’hôtel le 26 décembre 1941 à 6h30 du matin. Dans un document des Archives nationales, on apprend que cet hôtel a été, entre décembre 1941 et janvier 1942, le siège de la Geheim Feld Polizei (GFP), la police secrète militaire, de la Luftwaffe (armée de l’air). La Gestapo y menait aussi des interrogatoires comme celui de Madeleine Michelis (1913-1944) qui n’y a pas survécu.

Vidéogramme extrait de l’archive de l’INA du 20 janvier 1949.

Arrivé à Paris fin 1948 grâce au GI Bill*, Art Buchwald (1925-2007), alors jeune soldat américain démobilisé, a séjourné après-guerre à l’hôtel des États-Unis, tenu alors par un vétéran polonais qui a combattu aux côtés des alliés. Sa chambre était au 3ème étage équipée d’un lavabo, d’un bidet, d’un lit et d’un bureau. Il raconte que l’ampoule éclairait tellement peu que “la souris est devenue aveugle à force de chercher à manger“. Il deviendra plus tard humoriste et éditorialiste au Washington Post.

Pilote des forces aériennes des États-Unis, puis militant pacifiste, Garry Davis (1921-2013) crée en 1948 le mouvement des Citoyens du monde. Dès décembre 1948, des anonymes et de nombreuses personnalités comme André Breton, Jean-Paul Sartre, l’Abbé Pierre ou Albert Einstein, viennent à sa rencontre lors de débats. Comme en témoigne cette archive de l’INA du 20 janvier 1949, il s’est installé au 135 boulevard du Montparnasse pour dépouiller tout le courrier qui lui arrive d’un peu partout dans le monde.

L’hôtel fournissait du papier à entête à ses résidents comme l’atteste cette correspondance du 28 juin 1953, entre Eric P. Newman (1911-2017), numismate américain, et Kenneth Scott (1900-1993), historien et professeur à Wagner College, sur le thème de la contrefaçon de monnaie coloniale.

(source : NNP at Washington University in St Louis)

Plus récemment, l’écrivain Nimrod (1959-…) y auraient aussi vécu.

Quelques faits divers

Dans les coupures de journaux que l’on peut retrouver en ligne on découvre que le 135 boulevard du Montparnasse est le théâtre de faits divers plus ou moins dramatiques. Ainsi dans La Lanterne et L’Intransigeant du 4 février 1893, on apprend qu’un homme accompagné de deux enfants et qui a pris une chambre à l’hôtel y abandonne le plus jeune de trois ans au petit matin.

Dans Le Soir (23 avril 1904), on peut lire que M. Georges Bunoud âgé de trente ans, métreur-vérificateur, demeurant depuis quatre ans à l’hôtel des États-Unis, s’est tué d’une balle dans la tempe droite, par désespoir amoureux.

En 1928, Houlbaboff, un voleur en série sévit dans les hôtels. Ainsi le baron von Ritter, ancien ministre plénipotentiaire de Bavière, se fait voler une valise contenant des documents diplomatiques et 5000 francs de bijoux dans l’hôtel des États-Unis (Le Journal, 28 avril 1928)

Le 30 mai 1939, L’Humanité et l’Excelsior relatent un drame s’étant déroulé au restaurant La Nouvelle Chine, au 135 boulevard du Montparnasse. Un garçon du restaurant congédié ce matin-là a tiré plusieurs coups de revolver sur le patron du restaurant, son compatriote.

En 1941, Paris-Soir (11 juil. 1941) relate le vol de bicyclette des locataires dans la cour du 135 boulevard du Montparnasse.

Toutes ces histoires, petites et grandes, qui toutes se sont déroulées à une même adresse, au 135 boulevard du Montparnasse, donnent vie à ce lieu au fil des années.

De nos jours…

Le bâtiment de sept étages a été rénové en 2009. Il héberge l’une des résidences étudiantes de Campus France à Paris et propose 24 studios entièrement équipés, aménagés et décorés selon un design contemporain.


*Le GI Bill est une loi américaine adoptée en juin 1944 par le Congrès des États-Unis, fournissant aux soldats démobilisés de la Seconde Guerre mondiale (communément appelés les G.I.) le financement de leurs études universitaires ou de formations professionnelles ainsi qu’une année d’assurance chômage.

Les sources pour cet article : “Left Bank: Art, Passion and the Rebirth of Paris 1940–1950” (2018) de Agnès Poirier, “Expatriate Paris: A Cultural and Literary Guide to Paris of the 1920s” (1990) de Arlen J. Hansen, “Un balcon sur l’Algérois” (2013) de Nimrod, les sites de la Fondation C. F. Ramuz, du Musée Camille Claudel, du Comité des travaux historiques et scientifiques.

Le cinéma Bretagne

Sur la place du 18 juin 1940, à Paris, impossible de manquer les néons bleu électrique du cinéma Bretagne, la plus grande salle de Montparnasse et la dernière du circuit Rytmann. Mais connaissez-vous son histoire ?

Alors que la restructuration du quartier de la gare Montparnasse était en projet, Le Bretagne, inauguré le 27 septembre 1961, est le troisième cinéma fondé par Joseph Rytmann (1903-1983), après le Mistral et le Miramar. Situé à l’emplacement de l’ancienne Taverne des Brasseries Dumesnil Frères, il prend le nom de la région desservie par la gare de l’Ouest, juste en face. 

Ancienne entreprise française brassant diverses bières, la Brasserie Dumesnil exploitait au 73-77 boulevard du Montparnasse (6ème arr.) une grande brasserie dite « Taverne des brasseries ».

Rytmann fait son cinéma

A l’origine Joseph Rytmann n’a rien à voir avec le monde du cinéma. Il est né le 26 janvier 1903 à Borissov, une commune située à l’époque dans la Russie tsariste (actuellement en Biélorussie). Les Rytmann sont juifs. Persécutés, les parents, Benjamin Rytmann (1872-1927) et Rebecca Mlatkine (1879-1928), et leurs deux enfants, Anna (1900-1967) et Joseph quittent leur pays pour rejoindre Paris. En France, la famille s’agrandit avec Moïse* (1908-2002) et Hélène** (1910-1980). Pendant la première guerre mondiale, les parents ouvrent une épicerie rue Eugène Sue dans le 18e arrondissement. Les quatre enfants Rytmann perdent leur père Benjamin en 1927, décédé d’un cancer, et leur mère l’année suivante.

En 1925, avec Max Nadler, son futur beau-frère, Joseph fait l’acquisition, d’un fonds de commerce au 41 rue de la Gaîté, dans le 14e arrondissement.

Le 29 décembre 1925 à la mairie du 2e arrondissement, Joseph épouse Madeleine Anna Nadler (1906-1948), dont la famille travaille comme tailleur dans le quartier du Sentier. Leur mariage est annoncé dans la revue “L’Univers israélite“. Trois ans plus tard, en novembre 1928, Madeleine donne naissance à une petite fille prénommée Benjamine.

Pris par le goût des affaires mais attiré par un tout autre domaine que la confection ou les meubles, Joseph Rytmann rachète, le 30 mars 1933, le Théâtre de Montrouge situé au 70 avenue d’Orléans (actuelle avenue du Général Leclerc) dans le quartier d’Alésia (14e arr.) et en fait un cinéma.

Il gère aussi un temps le Maine-Pathé (anciennement Maine-Palace) situé au 95 avenue du Maine, puis en 1938, le bail de la Maison Lavenue, rue du Départ, est à céder. Le quartier de la gare Montparnasse lui parait propice aux affaires et dans une partie de l’ancien restaurant, il ouvre un nouveau cinéma, le Miramar.

Sous l’occupation de Paris

Pendant la seconde guerre mondiale, avec l’occupation allemande de Paris à partir de juin 1940, et les lois du gouvernement de Vichy, Joseph Rytmann est contraint de céder à un administrateur provisoire, M. Boisseau, le Miramar en 1941 et le Théâtre de Montrouge en 1943.

Pour éviter la spoliation, Joseph Rytmann vend fictivement le Théâtre de Montrouge à une connaissance de la famille (M. Bobet).

L’empire Rytmann s’étend

Après la guerre, de retour à Paris, Joseph Rytmann récupère non sans mal le Théâtre de Montrouge et le Miramar. Les cinémas connaissent un immense succès. Benjamine Rytmann-Radwanski, sa fille, raconte au micro de France Inter, que “c’était la folie”. Les spectateurs étaient prêts à s’asseoir par terre devant l’écran pour assister aux projections.
Ce n’est qu’à la faveur de gros travaux en 1951 que le Théâtre de Montrouge prend le nom de Mistral.

Joseph Rytmann lors de la première au cinéma Bretagne le 30 octobre 1964, du film “Les Cheyennes” réalisé par John Ford (crédit : collection Rytmann – source : “Rytmann, l’aventure d’un exploitant de cinémas à Montparnasse“, éd. L’Harmattan, 2021)

Dans les années 1960-70, le quartier du Montparnasse est en pleine transformation. Le circuit Rytmann s’étend en 1961 avec le Bretagne, sur le boulevard Montparnasse, le Bienvenüe-Montparnasse, rue de l’Arrivée en 1972 et Les Montparnos, rue d’Odessa en 1981.

Les cinémas Bretagne et Miramar sur la place du 18 juin 1940
Les cinémas Bretagne et Miramar sur la place du 18 juin 1940, dans le quartier Montparnasse. On note aussi l’affichage pour les Montparnos à droite de l’enseigne du Miramar (source : Les Montparnos, novembre 2007).

Dans cet extrait de “Démons et merveilles du cinéma“, une archive de l’INA datant de mai 1964, il est question des nombreux cinémas de quartier qui ont fermé, alors que des salles dites d’exclusivité ouvrent leurs portes. On peut d’ailleurs constater que le Bretagne était idéalement situé en face de l’ancienne gare.

Avec ses 850 places réparties entre un orchestre et une corbeille légèrement surélevée, la grande salle du Bretagne est la 3éme plus grande salle de Paris après le Grand Rex et l’UGC Normandie.
Une seconde salle de 200 places a été créée en 1973, à l’emplacement d’une ancienne salle de billard de la brasserie originelle.

Au décès de son père Joseph, le 12 décembre 1983, Benjamine Rytmann-Radwanski reprend le flambeau. Contrairement à la grande majorité des cinémas parisiens et afin de se démarquer de la concurrence, le Bretagne programme les versions françaises des films étrangers à l’affiche.
Jean Hernandez (1944-2017), programmateur du Bretagne, raconte en 2013 sur France Inter que pour avoir une séance de plus que la concurrence, Benjamine Radwanski demandait que les films longs, comme “Cyrano de Bergerac” (1990), soient diffusés en 25 images / seconde au lieu de 24 (ce qui ne fait gagner que 5 minutes par séance pour un film de 2h15 !). Le réalisateur, Jean-Paul Rappeneau, s’en serait aperçu et aurait menacé de faire retirer son film.

La fin d’une époque

Évidemment le cinéma est passé aux projections numériques mais contrairement aux salles Gaumont ou UGC du quartier, le décor du hall d’accueil du Bretagne est d’origine, avec ses murs en marbre, ses dorures et ses vitrines d’affichage.

Hall d'accueil du cinéma Bretagne à Montparnasse, Paris
Hall d’accueil du cinéma Bretagne, tout en marbre et dorure encore aujourd’hui (crédit : Les Montparnos, 2020)

Jusqu’aux années 2000, Benjamine Rytmann-Radwanski, l’héritière du circuit Rytmann, dirige encore l’ensemble des cinémas du réseau de son père décédé en 1983.

Benjamine Rytmann-Radwanski, la reine de Montparnasse (crédit : Radio France – source : On aura tout vu | France inter)

Mais le 1er janvier 2010, quatre des cinq cinémas passent sous le giron d’Europalaces, qui regroupe Gaumont et Pathé. Depuis, le Miramar et les Montparnos sont passés sous la bannière de Gaumont, le Bienvenüe-Montparnasse a fermé en 2012 pour être converti en théâtre (le Grand Point Virgule) et le Mistral a fermé en 2016 et a été détruit, si bien qu’aujourd’hui, le Bretagne est l’unique vestige du circuit indépendant Rytmann.
En cette période difficile de crise sanitaire du coronavirus, le cinéma semble avoir fait le choix de programmer des grands classiques comme “Casablanca” (1942), “Blanche neige et les 7 nains” (1937) ou “Le trésor de la Sierra Madre” (1948), sans doute pour se démarquer une fois de plus de la concurrence du quartier.

Avec son néon bleu électrique, la marque de fabrique des cinémas Rytmann, le Bretagne, situé sur la place du 18 juin 1940, se voit de loin (source : Les Montparnos, mai 2010)

En savoir plus



Cette histoire vous a intéressés ? Procurez-vous le livre "Rytmann, l'aventure d'un exploitant de cinémas à Montparnasse" (éd. L'Harmattan, 2021, 30€) écrit par Axel Huyghe du site salles-cinema.com, mis en images par Arnaud Chapuy, photographe et préfacé par Claude Lelouch - directeur de collection : Claude Forest, professeur émérite en économie du cinéma à l’université Sorbonne Nouvelle.
Plus d'infos

NB : Suite à la lecture de l’ouvrage “Rytmann, l’aventure d’un exploitant de cinéma à Montparnasse”, cet article a été mis à jour le 26 février 2021.

*En 1949, Moïse Rytmann fait des démarches pour changer son nom de famille en Rimond (Journal officiel du 11 nov. 1949).
**En 1980, l’assassinat de la sociologue, Hélène Rytmann, par son mari le philosophe Louis Althusser a défrayé la chronique.


Le Bretagne, cinéma classé Art et Essai – 73 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris – site

Pour en savoir plus, consultez le podcast de l’émission “On aura tout vu” sur France inter (11 mai 2013, 46 min), le documentaire “Marchands d’images” réalisé par Jean-Claude Bergeret et produit par l’ORTF (1964, 25 min) ainsi que les sites Salles-cinema.com, Ciné-Façades.
Pour les passionnés de généalogie, retrouvez l’arbre de la famille de Joseph Rytmann réalisé à partir des actes d’état civil accessibles en ligne publiquement.

Le Bouillon Chartier de Montparnasse

Près de 100 ans après sa fermeture, un Bouillon Chartier a rouvert en février 2019 sur le boulevard Montparnasse, retrouvant sa vocation d’origine : proposer une cuisine traditionnelle à bon prix dans un cadre agréable. Retour en images sur cette histoire…

On doit à Baptiste-Adolphe Duval (1811-1870) l’invention d’un nouveau type de restauration voué à nourrir le petit peuple des Halles, composé d’ouvriers et d’employés contraints de se restaurer hors de chez eux, pour une somme modique. Au milieu du 19ème siècle, ce boucher de métier cherche à écouler les bas-morceaux de viande délaissés par sa clientèle aisée. Il a l’idée de proposer aux travailleurs une cuisine basique et bonne, faite de plats mijotés et de pot au feu, préparée à base de produits frais, le tout dans un cadre agréable. En 1854, les Bouillons Duval étaient nés. En 1896, un concurrent de taille est créé : le premier Bouillon Chartier est ouvert, par les frères Frédéric et Camille Chartier, au 7 rue du faubourg Montmartre dans le 9ème arrondissement.

En 1903, l’ancienne boutique d’un marchand d’huile, au 59 boulevard du Montparnasse dans le 6ème arrondissement, est rachetée par Edouard Chartier. En 1906, d’importants travaux sont effectués pour donner naissance à un somptueux décor Art Nouveau (verrière, miroirs, céramiques, moulures, boiseries…). Les revêtements en céramique, aux dessins floraux, ponctués de paysages de la France, sont signés par le céramiste Louis Trézel (1863-1912) de Levallois-Perret (92).

On reconnait l’enseigne du Bouillon E. Chartier sur cette photo prise, vers 1900, depuis la place de Rennes (actuelle place du 18 juin 1940) à l’angle du boulevard Montparnasse et de la rue de Rennes.

En 1924…

Vendu en 1924, le Bouillon Chartier Montparnasse est repris par H. Rougeot, ancien directeur du restaurant Vagenende.

A partir de 1924, le Bouillon Chartier change de propriétaire et passe sous la direction de H. Rougeot.

En 1977…

Grâce aux royalties du best-seller La cuisine est un jeu d’enfants (3 millions d’exemplaires), Michel Oliver crée, dans les années 1970, plusieurs bistrots rive gauche, dont le Bistro de la gare au 59 boulevard du Montparnasse.

Restaurant “Le Bistro de la Gare” de Michel Oliver, ancien restaurant Rougeot, au 59 boulevard du Montparnasse (6ème arr.), mai 1977 (crédit : Collection Roger-Viollet/Roger-Viollet – source : Paris en images).

En 2003…

Le groupe Gérard Joulie rachète le restaurant qui prend alors le nom Montparnasse 1900.

Le Montparnasse 1900, au rez-de-chaussée de l’hôtel Terminus, à gauche de La Marine. (crédit : Les Montparnos, mai 2010)

Depuis février 2019…

Le Montparnasse 1900 ferme ses portes le 7 janvier 2019. La famille Joulie, propriétaire depuis 2003, a décidé de rendre son nom et sa vocation d’origine à ce lieu ouvert en 1903. Le restaurant rouvre le 1er février 2019, après travaux, sous l’enseigne d’un Bouillon Chartier. La boucle est bouclée !

La salle avec son décor est inscrite au répertoire des monuments historiques depuis le 16 juillet 1984. (source : Bouillon Chartier)

Bouillon Chartier – 59, boulevard du Montparnasse – 75006 Paris Site
Ouvert 7/7 j – De 11h30 à 14h30 et 14h30 à 22h30 sans réservation
Métro : Montparnasse-bienvenue (4, 6, 12, 13) – Bus : 28, 82, 92, 94, 95, 96
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