Kiki de Montparnasse

Personnage haut en couleur, Kiki a été modèle, puis chanteuse de cabaret. Elle s’est essayée à la peinture, à l’écriture, et a côtoyé toute la scène artistique et culturelle du Montparnasse des années folles. En ce début du 20e siècle, elle est sans doute la figure la plus représentée sur les tableaux de l’École de Paris.

“Noire et blanche”, photographie réalisée en 1926 par Man Ray et mettant en scène Kiki et un masque Baoulé (source : exposition “Man Ray” au Musée du Luxembourg, 2020).

Il est délicat de dresser, sans trahir et en quelques archives, le portrait de cette femme émancipée aux mille facettes. Née le 2 octobre 1901, Alice Ernestine Prin, plus connue sous le nom de Kiki de Montparnasse, a grandi auprès de sa grand-mère maternelle, dans la maison du 9 rue de la Charme à Châtillon-sur-Seine, en Bourgogne. Dans ses mémoires, elle raconte qu’à 12 ans sa mère la fait venir à Paris :

C’est pas qu’on pense à me faire donner beaucoup d’instruction, mais comme je dois apprendre le métier de lino-typo, il faut que je sache à peu près mon orthographe“.

Kiki, “Souvenirs retrouvés”

Elle habite avec sa mère au 12 rue Dulac dans le 15e arr. (l’immeuble n’existe plus) et va à l’école communale rue de Vaugirard.

Lorsque le 3 août 1914, la guerre est déclarée entre la France et l’Allemagne, Alice n’a pas encore 13 ans. Elle doit exercer différents métiers pour gagner sa croute. Elle sera successivement brocheuse, fleuriste, laveuse de bouteilles chez Félix Potin, visseuse d’ailes d’avion, bonne chez une boulangère. Se révoltant contre les mauvais traitements qu’elle subit chez cette dernière, elle est renvoyée. Pour gagner de quoi vivre, elle devient modèle, posant nue chez un sculpteur. Lorsque sa mère le découvre, elle la chasse de chez elle, en plein hiver 1917. S’en suit une période très difficile de bohème durant laquelle elle atterrit à Montparnasse et est recueillie par le peintre Chaïm Soutine (1893/4-1943).

Il ne pouvait être que poète, peintre ou théâtreux. En dehors de ces trois professions, je n’admettais aucun autre mortel.

Kiki, “Souvenirs retrouvés”

Kiki, modèle

Véritable icône de l’art moderne, Kiki a posé pour les plus grands et a maintes fois été représentée en peinture, photo, dessin ou sculpture. Elle tient d’ailleurs son surnom, Kiki, de Moïse Kisling (1891-1953) avec qui elle travaillait très souvent comme modèle.

En 1922 au Salon d’automne, le tableau “Nu couché à la toile de Jouy” est remarqué. S’inspirant librement de la Grande odalisque (1814) d’Ingres et de l’Olympia (1865) de Manet, ce tableau est l’un des premiers tableaux de nus d’après modèle vivant de Foujita. Et le modèle en l’occurrence est Kiki.

“Nu couché à la toile de Jouy” (1922) par Foujita, conservé au Musée d’art moderne de Paris.

En mai 1929, Alexander Calder (1898-1976) accueille une équipe de Pathé cinéma, venue le filmer dans son atelier parisien de la rue Cels (14e arr.). Elle tourne la réalisation en direct du premier portrait en fil de fer de Kiki de Montparnasse, qui pose face à l’artiste. On peut voir ces images dans la vidéo ci-dessous. Dans son autobiographie, l’artiste dit de Kiki : « Elle avait un nez merveilleux qui semblait s’élancer dans l’espace ».

On sait que Kiki n’a jamais posé pour Pablo Gargallo (1881-1934), bien que contemporain, mais cela n’a pas empêché le sculpteur espagnol de lui consacrer une de ses œuvres.

Les amours de Kiki

Pour autant qu’on sache, Maurice Mendjizky (1890-1951), peintre juif polonais, est l’un des premiers avec qui Kiki se met en ménage. Ils vécurent ensemble trois ans jusqu’à leur rupture en 1922 et le départ de Mendjisky pour Saint-Paul-de-Vence.

Avec Man Ray (1890-1976), ils se rencontrent vers 1921, lorsque le photographe débarque à Paris. Elle sera le modèle de ses photographies, films et peintures les plus emblématiques, comme pour “Le violon d’Ingres” en 1924 (photo ci-contre).

En 1929, Kiki devient la maitresse du journaliste Henri Broca (18..- 1935) fondateur de la revue Paris-Montparnasse, dans laquelle paraissent les premiers chapitres des souvenirs de Kiki et qui sombrera dans la folie.

En 1936, Kiki ouvre son propre établissement L’Oasis qui deviendra Chez Kiki, rue Vavin (6e arr.). André Laroque, pianiste et accordéoniste de ce cabaret devient son nouvel amant.

André Laroque et Kiki en 1932 (photo : Man Ray)

Kiki, peintre

Kiki de Montparnasse en 1926

Kiki côtoie de très nombreux artistes, notamment des peintres aux styles très différents, et se met elle-même à la peinture.

Du 25 mars au 9 avril 1927, Kiki expose vingt-sept de ses toiles à la galerie Au sacre du printemps (5 rue du Cherche midi, 6e arr.).

Kiki de Montparnasse et un sculpteur hongrois à la galerie Au sacre du printemps, en avril 1927. En haut à droite, on reconnait le tableau “Les lavandières” (crédit : André Kertész – source : Donation André Kertész, Ministère de la culture (France), Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, diffusion RMN-GP)
“Les lavandières”, un tableau peint par Kiki en 1927 (source : Kunstmuseum Basel)

La presse de l’époque se fait l’écho de cet événement. Dans Le Soir du 26 mars 1927, on peut lire sous la plume de Pierre Loiselet “ses peintures sont pleines de paix, de joie tranquille […] le plus joli, c’est que ces belles peintures ont déjà séduit des amateurs“. The Chicago Tribune and the Daily News, New York du 27 mars 1927 décrit ainsi le travail de Kiki : “Les images de Kiki sont l’œuvre d’un enfant dont les yeux sont saisis par les couleurs vives et la disposition des objets. Qu’elle ait vu beaucoup de peintures modernes est évident, mais sa propre expression n’est pas entravée par la connaissance technique ou l’imitation […]. La simplicité absolue du résultat reflète une naïveté que l’on ne trouve que rarement aujourd’hui […].”. Comœdia trouve que “la peinture est amusante comme Kiki elle-même” (29 mars 1927).

Kiki, écrivain

L’année 1929 marque l’apogée de la carrière de Kiki. A 28 ans, elle se lance dans l’écriture de ses mémoires (Kiki, Souvenirs) sous l’impulsion d’Henri Broca, follement amoureux d’elle. Les premiers feuillets paraissent dans la revue Paris-Montparnasse en avril 1929 et dans le numéro de mai, le lecteur est invité à pré-acheter pour 100 francs les mémoires de Kiki en format de luxe, tiré à 250 exemplaires numérotés sur papier couché mat des papeteries Breton, ou en édition courante pour 25 francs.
Le journal Comœdia annonce que Kiki signera ses mémoires au Falstaff, 42 rue du Montparnasse, le mardi 25 juin 1929 à 21h.

Elle parle dru, elle écrit de même. Par petites phrases courtes, incisives, tranchantes, – et si attendrie, parfois, – elle épingle sur chaque personnalité connue un mot, un qualificatif, une anecdote, et nous apprenons plus ainsi sur Foujita, Kisling et quelques autres, que ne pourraient le faire des volumes sur chacun d’eux.

L’intransigeant, 17 juillet 1929

C’est aussi dans la revue Paris-Montparnasse d’août 1929 que Henri Broca publie les commentaires élogieux de la presse internationale sur les mémoires de Kiki.

Dans le Carnet du lecteur du Figaro (9 octobre 1929), Jean Fréteval écrit : “C’est un document, il brave l’honnêteté. On y trouve même de piquantes anecdotes sur des peintres en renom. […] Dissimulerons-nous que sous cette gouaillerie de la misère et de la galanterie, des pages nous ont serré le cœur ?”.

A l’occasion d’une nouvelle séance de dédicace, The Chicago Tribune and the Daily News, New York (28 octobre 1929) raconte : “La queue s’est formée dès 9 heures à l’extérieur d’une librairie du boulevard Raspail. Quand la nouvelle s’est répandue que pour 30 francs, on pouvait obtenir une copie des Mémoires de Kiki, son autographe et un baiser, les hommes oublient leurs demis, leur rendez-vous et leur dignité, et se précipitent jusque-là”.

Devant le succès, Samuel Putman décide de traduire le livre en anglais (Kiki’s memoirs). L’introduction est faite par deux de ses amis proches, Foujita et Hemingway, mais le livre est interdit aux États-Unis en raison de certaines anecdotes jugées scabreuses.

Suite à la censure le texte a été réédité sous le manteau et sous un autre titre (The Education of a French Model) par Samuel Roth.

Kiki, reine de Montparnasse

Le 30 mai 1929, la revue Paris-Montparnasse organise à Bobino sous la présidence du sous-secrétaire d’état aux Beaux-Arts, un gala de bienfaisance pour la création d’une caisse de secours alimentaires aux artistes. A la fin du spectacle, Kiki est proclamée Reine de Montparnasse et la soirée s’achève par un diner amical à La Coupole.

Kiki après son élection comme Reine de Montparnasse (photo : Mécano – source : Paris-Montparnasse, mai 1929)

Ce dessin de Fabrès, paru plusieurs mois après l’élection, représente Kiki en reine de Montparnasse. On reconnait bien son profil.

Kiki, chanteuse et danseuse de cabaret

Kiki pousse régulièrement la chansonnette au Jockey, et contribue au succès du cabaret. Comme elle n’est pas payée, elle fait tourner un chapeau et récupère jusqu’à 400 francs par soir. Le propriétaire voyant l’argent lui échapper, décide de prélever un pourcentage sur ses gains.
Pour parer aux frais médicaux de sa mère malade, Kiki a besoin de trouver des cachets. Elle fait le tour des boîtes de nuits où elle chante et danse. Le 14 novembre 1930, elle débute au Concert Mayol (10, rue de l’Échiquier, 10e arr.), dans la revue Le Nu sonore.

Témoignages de Pierre Hiegel, Thérèse Treize, Youki Desnos, Man Ray, Leopold Levy, Pierre Brasseur et Emile Savitry sur Kiki de Montparnasse, le célèbre modèle des années vingt mais aussi chanteuse de music-hall, extrait du documentaire “Les heures chaudes de Montparnasse” (source : INA.fr).

En janvier 1931, elle chante à La Jungle (127 bd du Montparnasse, 6e arr.), en 1932 à L’Escale. La même année, elle a un engagement à Berlin. En 1936, elle chante Nini peau d’chien au Noël 1900 présenté au Moulin de la Galette. Elle chante aussi dans le célèbre cabaret de la rue de Penthièvre, Le Bœuf sur le toit, lieu où Man Ray expose ses photographies.

De janvier 1935 à janvier 1937, elle chante régulièrement au Cabaret des fleurs au 47, rue du Montparnasse (14e arr.).
Si vous voulez entendre la voix de Kiki voici deux chansons trouvées en ligne : A Paimpol et Là haut sur la butte, et quelques autres par ici. Si vous connaissez d’autres enregistrements, n’hésitez pas à les indiquer en commentaire.

Kiki, actrice

En plus d’être modèle, Kiki a participé en tant qu’actrice à une douzaine de films et courts-métrages, parfois expérimentaux, comme le “Ballet mécanique” (1924) de Fernand Léger ou “Étoile de mer” (1928) de Man Ray. Sa renommée est telle qu’on lui demande souvent de jouer son propre rôle, comme dans “L’inhumaine” (1924) de Marcel L’Herbier ou “La galerie des monstres” (1924) de Jaque Catelain.

Sur ce photogramme du film “L’inhumaine” (1924) réalisé par Marcel L’Herbier, on reconnait à droite Kiki de Montparnasse qui joue le rôle d’un modèle pour un artiste peintre.

Elle apparait aussi dans Le Retour à la raison (1923) de Man Ray, Entr’acte (1924) de René Clair, Emak Bakia (1926) de Man Ray, Paris express / Souvenirs de Paris (1928) de Pierre Prévert et Marcel Duhamel, Le Capitaine jaune (1930) de Anders Wilhelm Sandberg, Cette vieille canaille (1933) de Anatole Litvak et Iris perdue et retrouvée (1934) de Louis Gasnier, dans lequel elle joue son propre rôle dans un grand café de Montparnasse.

Kiki à l’étranger

Kiki aura passé le plus clair de son temps en France, entre sa Bourgogne natale et Montparnasse avec quelques incursions dans le sud. Elle a pourtant quitté le territoire au moins deux fois : en 1923 pour aller tenter sa chance aux États-Unis où elle ne resta que 3 mois et à Berlin en 1932 pour un engagement.

Loin d’être oubliée, la renommée de Kiki a dépassé les frontières et en 2006 je suis tombée sur une enseigne à son nom dans le quartier de Soho à New York. Il s’agissait d’un magasin de lingerie, mélangeant luxe et décadence.

La disparition

Les années difficiles, l’alcool et la drogue auront eu raison de Kiki qui décède le 23 mars 1953 à l’hôpital Laennec (42 rue de Sèvres, 7e arr.), alors qu’elle n’a pas 53 ans. Elle est inhumée au cimetière parisien de Thiais, celui des indigents. Il se raconte que tous les cafés de Montparnasse ont envoyé une couronne de fleurs, mais que seul Foujita était dans le cortège. Sur sa tombe, reprise le 2 février 1974, on pouvait lire “Kiki, 1901-1953, chanteuse, actrice, peintre, Reine de Montparnasse“.

Kiki de Montparnasse (1901-1953), chanteuse, actrice, modèle et peintre française. (Crédit : © Gaston Paris / Roger-Viollet)

Kiki autrement…

Kiki est à l’honneur dans “Kiki de Montparnasse” (2007), un roman graphique de Catel & Bocquet édité par Casterman et dans un court-métrage d’animation “Mademoiselle Kiki et les Montparnos” (2012) réalisé par Amélie Harrault et qui a reçu le César du meilleur court métrage d’animation en 2014.


Mes sources pour cet article : la revue “Paris-Montparnasse” n°3 (15 avril 1929), n°4 (15 mai 1929), n°5 (15 juin 1929), n°6 (15 juillet 1929), “Music-hall d’amateurs et music-hall professionnel” (La Volonté, 3 juin 1929), “Je vous emmène chez Kiki” (L’intransigeant, 10 octobre 1929) “Montparnasse, carrefour du monde” article de Xavier de Hauteclocque (Le Petit Journal, 24 décembre 1929), “Kiki de Montparnasse sous les sunlights” (Pour vous, 26 décembre 1929), “Souvenirs retrouvés” (1938) de Kiki de Montparnasse, “Kiki de Montparnasse est morte” (Le Monde, 25 mars 1953), “Kiki, reine de Montparnasse” (1988) de Lou Mollgaard, “Kiki de Montparnasse débarque aux enchères !” (Le Parisien, 19 février 2018), l’article “Kiki, reine des Montparnos” (6 mars 2020, Connaissance des arts), Wikipedia, les blogs “Le Montparnasse de Kiki et Mememad“, “Mieux vaut art que jamais“, “La muse Kiki de Montparnasse“, la balade bohème sur les pas de Kiki de Montparnasse.
Retrouvez de nombreuses photos de Kiki sur le site du Centre Pompidou, sur Pinterest et sur ce blog.

Eugène Atget, photographe

Reconnu comme le père de la photographie moderne, Eugène Atget a documenté en images le Paris en mutation de la fin du 19e et du début du 20e siècle. Il a habité, près de trente ans, rue Campagne-Première dans le 14e arrondissement de Paris.

Eugène Atget vers 1890. La Bibliothèque nationale de France a produit une vidéo (3 min) pour résumer son parcours (crédit photo : anonyme – source : BnF).

Longtemps j’ai cru que le photographe Atget était américain et qu’il faisait partie de ces artistes émigrés à Paris au début du 20e siècle. Je prononçais même son nom à l’anglaise. Pourtant Eugène Jean Auguste Atget, dit Eugène Atget (1857-1927), est né le 12 février 1857 à Libourne, en Gironde, dans une famille très modeste d’artisans.

Marchand de journaux sur la place de Rennes, avec l’ancienne gare de l’Ouest, à Montparnasse, en 1898 (crédit : Eugène Atget – source : Gallica – BnF).

Je connaissais ses photographies émouvantes des métiers de Paris sur lesquelles des anonymes posent avec l’attirail de leur profession, ainsi que les images des rues de la capitale avant les grands travaux d’urbanisation, de précieux documents réalisés de manière quasi systématique qui sont autant de témoignages d’un Paris disparu. Je ne savais pas qu’il vouait une passion pour le théâtre et encore moins qu’il avait été mousse.

En découvrant qu’il a habité près de trente ans dans le quartier Montparnasse, au 17 bis rue Campagne-Première (14e arr.), j’ai eu envie d’investiguer.

Marine, théâtre ou peinture ?

Orphelin à l’âge de cinq ans, Eugène Atget est élevé par ses grands-parents maternels. Après sa scolarité, il s’embarque très tôt comme mousse dans la Marine marchande. En 1878, il s’installe à Paris avec l’intention de devenir acteur. Il tente une première fois sans succès d’entrer au Conservatoire nationale de musique et d’art dramatique et commence une carrière d’acteur. Il débute en parallèle son service militaire qui dure à l’époque cinq ans. En 1879, il réussit à entrer au Conservatoire et fait la connaissance d’André Calmettes (1861-1942), acteur, qui restera toute sa vie son ami. Menant de front ses études d’acteur et le service militaire, il échoue à l’examen final du Conservatoire en 1881. Atget passe un an au régiment de Tarbes. En 1882, il est libéré de ses obligations militaires avec un an d’avance et revient à Paris. Il publie une feuille humoristique intitulé Le Flâneur qui aura quatre numéros et dans lesquels il fait quelques dessins.

Couverture du premier numéro de la feuille humoristique Le Flâneur, dirigée par Eugène Atget et dans laquelle il lui arrive de dessiner, comme sur la page de droite (source : Gallica – BnF)

Eugène Atget joue dans une troupe des troisièmes rôles en banlieue parisienne et en province et fréquente les peintres et les artistes. D’ailleurs il s’essaie aussi à la peinture. En 1886, il rencontre Valentine Compagnon (1847-1926), elle aussi actrice, qui partagera sa vie jusqu’à sa mort.

“Cour de maison avec linge séchant”, peinture de Eugène Atget (source : Musée Carnavalet, Wikimedia commons)

… Ça sera la photographie

En 1887, victime d’une affection des cordes vocales, il est contraint d’abandonner la pratique du théâtre. En 1888, il s’installe dans la Somme et c’est probablement là qu’il commence à photographier. De retour à Paris en 1890, il décide d’être photographe professionnel, inscrit sur sa porte “Documents pour artistes” et fait publier dans la Revue des Beaux-Arts, en février 1892, une annonce décrivant son travail : “Paysages, animaux, fleurs, monuments, documents, premiers plans pour artistes, reproductions de tableaux, déplacements. Collection n’étant pas dans le commerce”.

Carte de visite de Eugène Atget vers 1892 (source : Exposition Eugène Atget, Voir Paris, 2021)

Loueur de bateaux au jardin du Luxembourg, dans la série “Vie et métiers à Paris”, en 1898 ou 1899 (crédit : Eugène Atget – source : Gallica – BnF)

En 1897, il commença la prise de vue systématique des quartiers anciens de Paris et de ses environs, organisant son travail en séries thématiques telles que Petits métiers de Paris, L’Art dans le vieux Paris ou Paris pittoresque.

Au tournant du XXe siècle, les petits métiers de Paris disparaissent progressivement sous l’effet de l’industrialisation et de la diffusion des grands magasins. Photographies de la série “Vie et métiers à Paris” : chiffonnier, rémouleurs et fleuriste (crédit : Eugène Atget – source : Gallica – BnF)

À partir de ces séries, Atget confectionne des albums destinés à la vente. Ces albums sont constitués de feuilles de papier pliées puis brochées, comportant des fentes taillées en biais dans lesquelles Eugène Atget glisse des tirages de 22 x 18 cm.

A gauche, “L’art dans le vieux Paris”, un album de 60 photographies prises entre 1908 et 1911 par Eugène Atget et à droite, l’album “Coins du vieux Paris pittoresques et disparus” acquis par le Musée Carnavalet en 1921 (source : Exposition Eugène Atget, Voir Paris, 2021).
Cabaret au 18 rue du Four et au coin de la des Ciseaux dans le 6e arr. de Paris, en 1903 – Page extraite de l’album “Enseignes et vieilles boutiques du vieux Paris” (crédit : Eugène Atget – Source : Gallica-BnF


Il vend ses “documents pour artistes” à des peintres tels que Derain ou Utrillo mais aussi et surtout à des institutions telles que la Bibliothèque nationale et le musée Carnavalet qui lui achètent des milliers d’épreuves entre 1898 et 1927.

En 1898, Atget emménage rue Campagne-Première (14e arr.), dans le quartier du Montparnasse.

Une plaque a été posée sur la façade de l’immeuble dans lequel Eugène Atget a vécu de 1898 à son décès en 1927 au 17 bis rue Campagne-Première, 14e arr. de Paris (crédit : Les Montparnos, octobre 2020).

A l’aube du 20e siècle, Atget photographie les éléments décoratifs des façades, des balcons, des portes, puis travaille sur les cours, les escaliers, les cheminées et les intérieurs d’hôtels particuliers.

Cette série de photos de 1910 est intitulée “Petit intérieur d’un artiste dramatique : M. R., rue Vavin”. Il s’agit en fait du propre intérieur d’Atget qui donne un titre faux pour brouiller les pistes (source : Ville de Paris / Bibliothèque historique)

Pendant la première Guerre mondiale, Atget ne prend progressivement plus de photographies et entrepose ses négatifs sur verre dans la cave de son immeuble afin de les protéger des risques de bombardements. Après la guerre, il reprend la photographie.

La postérité

En 1920, Paul Léon (1874-1962), le directeur des Beaux-Arts achète sa collection sur l’art du vieux Paris et le Paris pittoresque, soit 2 621 négatifs pour 10 000 francs.

A la même époque, Atget rencontre Man Ray (1890-1976), peintre et photographe américain, arrivé à Paris depuis peu et qui habite dans la même rue que lui. L’américain lui achète une quarantaine d’images dont quatre sont publiées en 1926 dans La Révolution surréaliste.

Plusieurs images d’Eugène Atget sont publiées dans la Révolution surréaliste du 15 juin 1926, comme celle en couverture (source : Gallica-BnF)

En 1925, l’assistante de Man Ray, Berenice Abbott (1898-1991) découvre les photographies d’Atget et lui rend régulièrement visite pour lui acheter des tirages.
En 1927, Atget vient se faire tirer le portrait dans le studio de Berenice Abbott au 44 rue du Bac (7e arr.).

Eugène Atget décède chez lui le 4 août 1927. André Calmettes, son ami de toujours, s’occupe de la succession. Berenice Abbott achète en 1928, 1 787 négatifs, les albums et plusieurs milliers de tirages qui restaient chez Atget. Elle emporte ce fonds documentaire aux États-Unis où elle le fait connaître auprès de la génération de Walker Evans (1903-1975). Son statut d’ancêtre et de précurseur de la modernité est consacré par l’acquisition en 1968 de la collection de Berenice Abbott par le Museum of Modern Art (MoMA) de New-York. Aux États-Unis, Atget a considérablement influencé certains photographes tels que Berenice Abbott, Walker Evans, Lee Friedlander (1934-2002) ou Gary Winogrand (1928-1984). C’est peut-être pour cela que j’ai longtemps cru qu’il était américain.

Dans cette vidéo de la série “Une brève histoire de la photographie”, on comprend mieux comment Eugène Atget s’inscrit dans la photographie documentaire du 20e siècle.

En savoir plus



Exposition Eugène Atget, Voir Paris
À partir des collections du musée Carnavalet ‑ Histoire de Paris, l’exposition présentée à la Fondation HCB est le fruit d’un long travail de recherche entrepris conjointement par les deux institutions. Le résultat est une exposition exceptionnelle autour de l’œuvre d’Eugène Atget (1857-1927), figure atypique et pionnière de la photographie.
Fondation HCB, du 3 juin au 19 septembre 2021 - Plus d'infos


Exposition virtuelle Eugène Atget
Je vous recommande vivement l'exposition virtuelle sur Eugène Atget, réalisée en 2007 par la Bibliothèque nationale de France (BnF). On y trouve de précieuses informations sur sa vie et son œuvre, ainsi que de nombreux clichés représentatifs de son travail. Le site propose également un dossier pédagogique bien utile pour l'éducation aux images.
Accédez au site


Eugène Atget
La personnalité singulière d'Eugène Atget (1857-1927) est devenue légendaire. Sans avoir reçu de formation, il embrasse la profession de photographe après s'être essayé, sans grand succès, à divers métiers. On peut considérer que ses œuvres marquent les origines de la photographie «documentaire» du XXe siècle.
Ouvrage collectif édité par Gallimard à l'occasion de l'exposition au Musée Carnavalet (18 avril-29 juillet 2012, Paris).

Les sources pour cet article : “An Imager Of Paris” (The Chicago Tribune and the Daily News, New York, 4 novembre 1928), “A New Mythology” (The Chicago Tribune and the Daily News, New York, 10 mars 1929), “Le centenaire de la photographie” (Marianne, 11 janvier 1939), “Eugène Atget” (Les Cahiers du cinéma, janvier 1983), le fonds Eugène Atget sur Gallica-BnF avec plus de 7400 images, les études du site “L’histoire par l’image“, “La photographie au tournant du siècle du Pictorialisme à Eugène Atget” sur le site du Musée d’Orsay, “Atget, figure réfléchie du surréalisme” par Guillaume Le Gall (Études photographiques, mai 2000).