L’immeuble Mouchotte

La photographie monumentale d’Andreas Gursky « Paris, Montparnasse II » visible jusqu’au 30 août 2025 à la galerie Gagosian à Paris est l’occasion de parler de l’immeuble Mouchotte conçu par Jean Dubuisson en 1959, dont la façade visible depuis la rue du commandant René Mouchotte ne peut laisser indifférent.

Détail de la façade de l'immeuble Mouchotte montrant la trame écossaise

L’opération Maine-Montparnasse

Dans les années 1950, lorsque le projet de déplacer sur l’avenue du Maine la gare de l’Ouest, initialement sise boulevard du Montparnasse, l’idée émerge de réorganiser plus largement le quartier. Cela donne lieu à l’opération Maine-Montparnasse, un chantier qui s’étale sur quatorze ans, de 1959 à 1973, à cheval sur les 14e et 15e arrondissements de Paris, et qui comprend, la nouvelle gare, trois bâtiments reliés par une dalle qui forme un U autour des voies ferrées, l’îlot Vandamme, la tour Montparnasse et son socle. La rue du commandant Mouchotte est percée à cette occasion. Bien que prévu dès l’origine, ce n’est que dans les années 1990, que le jardin Atlantique qui recouvre les voies, est construit et finalise le programme Maine-Montparnasse, mais c’est une autre histoire.

Mouchotte, le plus grand immeuble de logement de Paris

Le projet Maine-Montparnasse prévoit deux immeubles de logements, dont Jean Dubuisson (1914-2011) est l’architecte :

Fils et petit-fils d’architecte, Jean Dubuisson intègre l’école d’architecture de Lille en 1934 puis poursuit ses études à Paris où il obtient son diplôme en 1939. En 1945, il est lauréat du premier Grand prix de Rome. En 1959, on lui commande 1000 logements à Montparnasse : Maine-Montparnasse I, le long du boulevard Pasteur, avec 250 logements de luxe, et Maine-Montparnasse II, rue du commandant René Mouchotte, avec 754 appartements locatifs de 2, 3 et 4 pièces.

Maine-Montparnasse II, qui prend le nom d’immeuble Mouchotte, est le plus grand immeuble d’habitation de la capitale, dont la construction s’étale entre 1959 et 1964, et la livraison en 1966. Il est habité par environ 2000 à 2500 personnes, avec 88 000 m² de logements, des parkings et deux niveaux de caves. Long de 200 m et haut de près de 50 m, l’immeuble Mouchotte comprend 13 cages d’escaliers de A à M et 17 étages.

Une façade en motif écossais

Lors d’une conférence au Pavillon de l’Arsenal, le 14 mars 1991, Jean Dubuisson explique qu’il voulait pour la façade « quelque chose qui ressemble à un [tissu] écossais. » Supportées par une ossature en aluminium rythmée de lignes verticales et horizontales plus ou moins épaisses et rapprochées qui forment la trame écossaise chère à l’architecte, les façades sont recouvertes à 72% de surface vitrée, laissant entrapercevoir l’intérieur des habitations.

En 2010, l’immeuble Mouchotte reçoit le label de Patrimoine du XXe siècle créé par le Ministère de la culture et de la communication qui vise à l’identification et l’étude de l’architecture du 20e siècle afin d’éviter des « pertes irréparables de cet instant de la mémoire européenne. »

L’inspirant immeuble Mouchotte

Le retour sur la rue de l’immeuble Mouchotte, le bâtiment A, a la particularité de proposer des salles communes de réunion ou d’exposition (la bien nommée, salle Modigliani) en rez-de chaussée sur dalle, ainsi que des appartements-ateliers dans les étages pour reloger les artistes du quartier.

A l’occasion des événements de mai 1968, le philosophe Jean-Paul Sartre (1905-1980) l’aurait surnommé l’immeuble rouge, car les drapeaux rouges fleurissaient aux fenêtres de la façade en fonction des convictions politiques de ses habitants.

Dans les années 1970, la singularité de la population de Mouchotte fait de cet ensemble un bastion du militantisme culturel, social et politique qui inspire à Bertrand Tavernier Des enfants gâtés (1977), film en partie tourné sur place.
Cet ensemble a inspiré plus d’un artiste puisqu’on retrouve l’immeuble Mouchotte dans plusieurs films, comme décor ou comme élément central de l’intrigue :

Mouchotte vu par le photographe Andreas Gursky

Jusqu’au 30 août 2025 à la galerie Gagosian à Paris, il est possible de voir « Paris, Montparnasse II, 2025 » , l’œuvre monumentale d’Andreas Gursky, pionnier de la photographie numérique, représentant l’immeuble Mouchotte. L’artiste allemand avait déjà réalisé en 1993 une première photographie de la barre de l’architecte Jean Dubuisson. Il raconte dans le journal Le Monde qu’il « a eu envie de revenir à certains endroits pour voir comment le temps s’inscrivait dans l’image. »

Avec Montparnasse II, réalisée trente deux ans après la première version, on note que la technologie a évolué et permet beaucoup plus de détails. Andreas Gursky explique au journal Le Monde « C’est un bâtiment, mais pour moi c’est surtout un microcosme, une allégorie de la vie. La chose la plus intéressante, dans cette image, c’est qu’on peut voir à l’intérieur. Et c’est fou comme chaque fenêtre est différente. Chaque individu est différent, chacun a des goûts et des objets propres. »

Si vous venez à Montparnasse, pour trouver le point de vue qui permet de voir l’immeuble Mouchotte frontalement comme sur la photo, vous risquez de chercher longtemps. En effet il n’est pas possible d’avoir une telle vision en raison de différents obstacles. Le photographe explique qu’il a créé une image composite depuis cinq points de vue différents et sur une période de trois jours, avant de passer plusieurs mois à recomposer l’image sur ordinateur.

Quand je suis allée voir l’image à la galerie Gagosian à Paris, je suis tombée par hasard sur deux résidentes de l’immeuble Mouchotte venues découvrir comme moi l’œuvre de Andreas Gursky.

Quel avenir pour l’immeuble Mouchotte ?

Cette rencontre fortuite m’a permis d’apprendre que l’immeuble Mouchotte était dans la tourmente. En effet une importante partie de l’immeuble (n° 26) est gérée par un bailleur unique qui, voyant venir l’interdiction à la location des passoires thermiques, a décidé d’effectuer une isolation extérieure des appartements, ce qui va modifier substantiellement la façade et oblige le restant des copropriétaires des n° 8 et 20 à s’aligner sur cette décision. Le coût exorbitant de l’opération d’isolation est difficilement supportable par les copropriétaires. Pourtant le changement climatique impose de repenser l’habitat, mais comment le faire en conservant ce témoignage exceptionnel de l’architecture des années 1960 qu’est l’immeuble de Jean Dubuisson. La réponse à ce dilemme sera peut-être dans l’innovation des matériaux et des pratiques architecturales. En attendant une pétition est en préparation. A suivre…


"Paris, Montparnasse II" (2025), d’Andreas Gursky, à la galerie Gagosian, à Paris. Photos : Thomas Lannes/Andreas Gursky/ADAGP, Paris, 2025

ANDREAS GURSKY (jusqu'au 30 août 2025)
La galerie Gagosian expose quatre photographies d’Andreas Gursky dont notamment Paris, Montparnasse II (2025), l'image monumentale de la façade de l'immeuble Mouchotte. Le photographie réexamine cette image en retraçant les changements que le temps a inscrits sur l’architecture et ses occupants depuis la première image réalisée en 1993.
Gagosian - 9 rue de Castiglione, 75001 Paris - site

6 réflexions sur « L’immeuble Mouchotte »

    1. Merci Michel pour votre commentaire et pour les références. Votre dossier sur le façade de l’immeuble Mouchotte est très intéressant. J’ai ajouté les sites des deux associations dans les sources.

      1. Résident à Mouchotte (côté 8/20) je me permets d’apporter quelques précisions/corrections concernant le § relatif à l’avenir de l’immeuble.

        Il y a deux scénarios de rénovation à l’étude : (i) rénovation légère avec conservation de la trame aluminium d’origine, et (ii) remplacement de la façade sans en changer le dessin. Un scénario de rénovation lourde avec conservation des menuiseries aluminium existantes a également été envisagé, mais les estimations de coût ont montré que ce scénario était potentiellement plus cher pour une performance thermique/énergétique moindre que le scénario de remplacement de la façade.

        La façade n’étant pas porteuse, sont remplacement semble envisageable sans que les résidents n’aient à quitter leur logement et sans dénaturer cette œuvre majeure de Jean Dubuisson, car la potentielle nouvelle façade permettrait de conserver ce qui fait sa valeur patrimoniale (à en croire les éléments que la DRAC liste pour justifier la labellisation Architecture Contemporaine Remarquable dont bénéficie l’immeuble aujourd’hui). Au delà de la performance thermique, il y a également un enjeu de mise aux normes incendie. L’immeuble est en dérogation sur cet aspect aujourd’hui et sa rénovation pourrait être l’occasion d’une mise aux normes.

        Il n’est donc nullement question de « modifier substantiellement la façade » via une « isolation extérieure des appartements ». Quel que soit le scénario (y compris le remplacement de la façade), le dessin, les volumes, les proportions, l’usage de l’aluminium, etc. sont globalement conservés dans les projets envisagés.

        Pour finir concernant le coût, qui est qualifié d’exorbitant dans votre article, les estimations issues de l’étude préliminaire réalisée en 2024 pour le scénario de remplacement complet de la façade prévoient un montant d’environ 40’000 (avant aides) et moins de 20’000 euros (aides collectives, sans condition de ressources, dans leurs formes actuelles déduites) pour un appartement de 83 mètres carrés. Chacun jugera du caractère exorbitant de cette estimation (environ 2,5% de la valeur actuelle du logement), sachant que l’immeuble n’a pas subi de rénovation d’ampleur depuis bientôt 60 ans et qu’il est donc temps d’investir au risque de compromettre l’habitabilité des logements en été (nous sommes le 10 août, il est 18:44, l’aluminium de ma façade est à 38,4 degré à l’intérieur de mon logement côté ouest).

        Merci pour votre article !

        1. Merci pour ce complément d’informations détaillées sur les options de rénovation. J’en profite pour signaler que dans le cadre des Journée européennes du patrimoine 2025, des visites sont proposées les 20 et 21 septembre 2025 entre 10h et 18h. Pour plus d’information > https://journeesdupatrimoine.culture.gouv.fr/w/369139/evenement/18824066/visite-guidee-de-limmeuble-mouchotte-1965-labellise-acr-et-le-plus-grand-immeuble-parisien#/events/18824066

        2. Cette personne n’habite l’immeuble que depuis septembre 2024. Toutes les données que cette personne donne sont spécieuses, mais elle veut imposer sa volonté à la majorité qui , déjà à plusieurs reprises, a rejetée a un quelconque changement de façade autant inutile qu’onéreux. Le discours de cette personne est des plus cynique, nous serions des vieux ( nous qui habitons l’immeuble depuis 30 ou 50 ans) qui ne pensons pas à l’avenir des générations futures, comme si nous n’avions pas, d’enfants, dont beaucoup habitent eux aussi la résidence. Fort heureusement nous avons avec nous les gens de culture autant que les architectes les plus avertis et compétents qui pensent tout différemment de cette personne qui n’a qu’une mentalité de financier et de nouveau riche.

          1. « La culture est indispensable, mais elle doit être suffisamment métabolisée pour ne pas nuire ou pervertir la création. Une culture mal digérée peut encombrer et devenir un obstacle et un frein. La meilleure formation livresque ne donnera pas forcément un grand créateur. Je prône […] une culture de l’observation, du regard et de l’écoute : regarder les gens vivres, les écouter et surtout les entendre. Est-il utile de rappeler que c’est l’usage qui prime ? ».

            Dans Armelle Lavalou (texte établi par), Jean Dubuisson par lui-même, Paris, Editions du Linteau, 2008, p. 162.

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