Piet Mondrian, un peintre néerlandais à Montparnasse

Le peintre néerlandais Piet Mondrian (1872-1944), connu pour ses tableaux aux quadrillages géométriques et aux couleurs primaires, a eu son atelier au 26 rue du Départ à Paris, dans un immeuble aujourd’hui disparu.

Piet Mondrian dans son atelier du 26 rue du Départ à Montparnasse en 1929 (photo : anonyme - source : RKD)

En faisant mes investigations sur le quartier Montparnasse, j’ai rapidement appris que le peintre néerlandais Piet Mondrian (1872-1944), connu pour ses tableaux aux quadrillages géométriques et aux couleurs primaires, avait eu son atelier au 26 rue du Départ, dans un immeuble aujourd’hui disparu en raison de l’agrandissement de la gare de l’Ouest. Mais c’est la découverte du site Mondrian Route et la visite du Kunstmuseum à La Haye aux Pays-Bas qui m’ont permis d’en savoir un peu plus.

Qui était Piet Mondrian ?

Pieter Cornelis Mondriaan est né dans une famille protestante calviniste le 7 mars 1872 à Amersfoort, un gros bourg dans la région d’Utrecht au Pays-Bas. Son père, directeur d’école, l’encourage dans le dessin. Son oncle l’initie à la peinture en plein air. Il est confronté aux paysages naturalistes dans la tradition de l’école hollandaise : bords de rivière, moulins, …

Il a environ 14 ans lorsqu’il comprend qu’il veut consacrer sa vie à l’art. Il dit qu’il ne peint « pas en romantique mais avec des yeux de réaliste. […] et déteste le mouvement particulier des choses et des gens. »

A 20 ans, en octobre 1892, il s’inscrit à l’Académie royale des Beaux-arts d’Amsterdam. Au fil des années il se confronte aux esthétiques nouvelles du milieu de l’art : l’expressionnisme, le pointillisme, le fauvisme, le cubisme…

En 1903, à 31 ans Mondrian traverse une crise existentielle qui le pousse à se retirer une année entière à Uden. Une rencontre décisive avec le mouvement théosophique lui permet d’entrevoir l’existence de vérité supérieure. En découle un triptyque ésotérique intitulé Evolution, symbolisant le passage d’une réalité matérielle à la révélation mystique. Un tournant pour Mondrian qui s’engage dans un monde spirituel qui dépasse les apparences sensibles.

Mondrian sent qu’il doit quitter sa Hollande natale et aller à Paris où l’on dit que l’histoire de l’art s’écrit. Il change de visage en rasant sa barbe et simplifie son nom en retirant l’un des deux A.

Où était l’atelier de Piet Mondrian à Montparnasse ?

En janvier 1912, Mondrian déménage d’Amsterdam à Paris. Dans un premier temps il loge au 33 avenue du Maine, où Conrad Kickert, Lodewijk Schelfhout, deux compatriotes habitent déjà, et où les peintres allemand, Rudolf Levy, et mexicain, Diego Rivera, ont également leurs studios.

Piet Mondrian et Lodewijk Schelfhout dans l’atelier de Schelfhout, en 1912. Impossible d’identifier s’il s’agit du 33 avenue du Maine ou du 26 rue du Départ (Photo : Conrad Kickert - Source : RKD)
Piet Mondrian et Lodewijk Schelfhout dans l’atelier de Schelfhout, en 1912. Impossible d’identifier s’il s’agit du 33 avenue du Maine ou du 26 rue du Départ (Photo : Conrad Kickert – Source : RKD)

Mondrian se sent immédiatement chez lui. Il connait bien Kickert depuis les Pays-Bas et a déjà rencontré Schelfhout. Les deux Néerlandais présentent Mondrian à d’autres artistes à Paris, dont Henri Le Fauconnier.

Situé à l’angle de la rue du Viaduc qui longe les voies ferrées de la gare de l’Ouest, ce bâtiment n’existe plus. On le situe parfaitement sur le plan cadastral ci-dessus. Avec un peu d’imagination je le positionne en plein milieu du parvis de l’actuelle gare Montparnasse.

J’ai retrouvé par hasard une carte postale qui donne un aperçu du bâtiment situé au 33 avenue du Maine, occupé au rez-de-chaussée par un commerce de meuble en tout genre.

Dès son arrivée Mondrian travaille sur les œuvres qu’il compte présenter au Salon des indépendants de mars 1912. Il en présente trois : Dans la forêt, Dans le jardin et La fruitière. Les deux dernières sont peut-être les peintures connues aujourd’hui sous le nom de Paysage avec des arbres et The Large Nude, pour lesquelles on sent l’influence du cubisme.

Au Salon des indépendants, il est d’ailleurs exposé aux côtés de Albert Gleizes, Henri Le Fauconnier, Jean Metzinger et Fernand Léger, des artistes travaillant tous dans le style cubiste.

En mai 1912, Mondrian, Kickert et Schelfhout s’installent dans un autre immeuble, situé au 26 rue du Départ, appartenant au même propriétaire que celui de l’avenue du Maine.

A l’été 1914, Mondrian retourne dans son pays au chevet de son père malade. Quelques jours plus tard la déclaration de guerre l’empêche de revenir à Paris. Il reste aux Pays-Bas durant le conflit. Pendant cette période, en 1917, Mondrian fonde avec Théo van Doesburg le mouvement artistique néerlandais De Stijl (Le Style). De nombreuses disciplines sont représentées : architecture, théâtre, poésie, musique et danse. Fondamentalement abstrait, De Stijl rejette toute forme naturelle. Dans une revue, en 1918, Mondrian décline le manifeste de cette théorie esthétique. Les règles sont strictes : usage exclusif des couleurs primaires, bleu, jaune et rouge, ainsi que du blanc et du noir – couleurs appliquées en aplat, sans mélange ni dégradé – usage unique de lignes droites et octogonales – formes se limitant à des rectangles et des carrés.

Après la première guerre mondiale, plusieurs courants artistiques se développent en rupture avec les valeurs traditionnelles jugées responsables du conflit. Il s’agit du Dadaïsme, du Bauhaus, de l’Art abstrait, du Surréalisme, de l’Art déco, … De retour à Paris, Mondrian achève un ouvrage théorique sur la Nouvelle plastique.

Michel Seuphor, critique d’art et ami proche de l’artiste, se souvient que l’atelier de Mondrian est occupé par Kickert lorsqu’il retourne à Paris en 1919. Mondrian emménage alors dans un autre appartement au 5 rue Coulmiers et y séjourne pendant deux ans.

Mondrian ne parvient pas à vendre ses toiles, alors pour se faire un peu d’argent il peint des fleurs qui se vendent plus facilement. On peut en voir toute une panoplie dans les collections du RKD.

Finalement Mondrian revient en 1921 au 26 rue du Départ où il reste jusqu’en mars 1936. La rue du Départ devient la véritable demeure de Mondrian à Paris. Il remanie son atelier, le décore dans un style néo-plastique et en fait un espace expérimental, une œuvre totale, dans laquelle il vit.

Je sentais que pour exprimer la beauté de la nature, la peinture devait s’engager dans un chemin nouveau. […] La nature m’a longtemps inspiré, a toujours suscité en moi l’émotion dont découle l’urgence de créer quelque chose. J’étais alors un farouche adversaire de l’Art moderne. Aujourd’hui je déteste tout ce qui me rappelle la nature. Je déteste la couleur verte que j’ai banni de mes tableaux et de mon atelier.

Piet Mondrian

Michel Seuphor se souvient de sa première visite en avril 1923 de l’atelier de Mondrian et raconte : « La cour, d’où l’escalier menait à l’atelier de Mondrian, était dans un état lamentable. La cage d’escalier sentait un peu mauvais. Puis il y avait sa porte d’entrée. Impossible de se tromper : une porte brun foncé portant, en son centre, une petite carte de visite blanche d’environ 4 × 6 centimètres sur laquelle était inscrit le nom – P. Mondrian -. Lorsqu’on entrait, il faisait encore sombre, mais dès qu’on franchissait la seconde porte, dès qu’elle s’ouvrait, on passait de l’enfer au paradis. C’était magnifique ! Incroyable. À l’instant où la porte s’ouvrait et où l’on pénétrait dans l’atelier, on entrait dans un autre monde. On éprouvait un sentiment extraordinaire de beauté, de paix, de calme et d’harmonie.« 

Mondrian demande à plusieurs photographes de prendre des images de son atelier qui sont publiées dans les magazines. Son travail de design d’intérieur rend l’atelier célèbre aux Pays-Bas et à l’étranger.

On raconte que pour mettre une touche féminine dans son atelier, il y a toujours une fleur artificielle dans un vase, mais comme il n’aime pas la couleur verte, Mondrian la peint en blanc.

Michel Seuphor raconte aussi que la période n’était pas favorable à l’art abstrait à Paris, il n’y avait pas d’amateurs. Tout au plus cinq ou six amis se retrouvent pour chercher courage et réconfort auprès des uns et des autres. En 1930, ce petit groupe sort une revue et organise l’exposition « Cercle et Carré » à la Galerie 23 (23 rue de la Boétie à Paris), avec la participation de Jean Arp, Robert Delaunay, Vassily Kandinsky, Le Corbusier, Fernand Léger, Piet Mondrian, Antoine Pevsner, Kurt Schwitters, Joaquin Torrès-Garcia, Sophie Taeuber-Arp, Georges Vantongerloo… Malheureusement elle ne trouve pas son public et est moquée par la presse. Le seul visiteur qui vient régulièrement est Picasso, car il habite le même immeuble.

Lors de la grande exposition « Mondrian / De Stijl » en 2010 au Centre Pompidou, les visiteurs pouvait découvrir une reconstitution à l’échelle de son atelier de la rue du Départ qu’on peut voir dans le documentaire « Dans l’atelier de Mondrian ».

Comme j’ai loupé cette exposition, j’ai dû me contenter de la maquette que j’ai découverte au Kunstmuseum de La Haye, aux Pays-Bas.

Les lieux fréquentés par Mondrian à Montparnasse

Dès son premier séjour à Paris, Mondrian fait des croquis de son quartier, mais à ma connaissance cela n’a pas donné lieu à des tableaux.

A Montparnasse Mondrian fait de longues promenades. La géométrie de Paris l’inspire. Il fréquente aussi les lieux où se retrouvent les artistes de toute nationalité, comme la Rotonde, le Dôme, la Coupole ou le Bal Bullier. En passionné de jazz, il va souvent à la Boite à musique, au 133 boulevard Raspail.

Peut-être fréquente-t-il aussi les boites de jazz ? Michel Seuphor raconte qu’en 1934 ils ont vu Louis Armstrong lorsqu’il s’est produit pour la première fois à Paris à la Salle Pleyel et ont vu deux fois la Revue Nègre avec Joséphine Baker au Théâtre des Champs-Elysées.
Cesar Domela, peintre et sculpteur néerlandais, raconte qu’ils allaient danser et écouter du jazz dans une petite salle du café de Versailles, place de Rennes.

Le départ de Mondrian

En 1936, Mondrian doit quitter la rue du Départ en raison des travaux d’agrandissement de la gare de l’Ouest. Il s’installe brièvement au 278 boulevard Raspail.

En 1937, Mondrian commence à s’inquiéter. Deux de ses œuvres sont incluses dans l’exposition « Art dégénéré » organisée par les nazis à Munich. Il décide de quitter la France et part en Grande-Bretagne puis aux États-Unis. A New-York son art est enfin reconnu. Il travaille d’arrachepied sur Victory Boogie Woogie, sa dernière toile dédiée à la victoire des alliés. Mais l’œuvre reste inachevée. Il décède d’une pneumonie le 1er février 1944 à New-York.


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